‹ Les maîtres de la pensée moderne [microform]Chapitre 36 sur 47 · LE DERNIER MOT DUN MATÉRIALISTE · texte numérisé non relu

LE DERNIER MOT DUN MATÉRIALISTE

nous importe: car il no s'agit pas ici pour nous de réfuter Helvétius : ce qui nous intéresse, c'est de voir Diderot se révolter à son tour contre les conséquences morales du matérialisme. C'est le même sentiment cpii a animé Rousseau dans le Vicaire sacoyard, et qui lui avait fait écrire également un examen critique d'Helvétius. L'un et l'autre défendent la conscience et la morale du cœur contre le scepticisme moral : « Je consens que le fort opprime le faible ; ce que j'ai poine à concevoir, c'est qu'il n'ait ni la conscience de son injustice, ni le remords de son action. Fut-il un temps où l'homme pût être confondu avec la brute? Je ne le pense pas. » Comme Rousseau, Didei'ot défend encore contre Helvétius le sentiment de la pitié. « Pourquoi le cerf aux abois m'émeut-il ? » C'est k cause de la nouveauté du fait, dit Helvétius. Mais « la nouveauté surprend et ne touche pas. Cette commisération est d'animal à animal : c'est une illusion rapide amenée par des symptômes de douleur communs à l'homme et à l'animal, et qui nous montre l'homme à la place d'un cerf. ;>

Tel est en substance cet écrit, comp osé de notes fragmentaires, et que l'on ne peut appeler un ouvrage, mais qui est très important, parce qu'il parait être le dernier écrit philosophique de l'auteur, et qu'il marque une phase nouvelle dans la doctrine de Diderot. On ne pourrait aller jusqu'à dire que c'est une rétractation et un désaveu : ce sciait dépasser la vérité ; mais c'est au moins un arrêt, et un commencement de retour en arrière.

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IJ est certain que les deux livres d'Helvétius, le livre de VEsprit et le livre de V Homme, ont clé le point extrême et culminant du matérialisme au xvni*^ siècle. A partir de V Emile, les idées opposées, réveillées par l'éloquence de Rousseau, ont repris la prépondérance. Rousseau, Turgot, Rernardin de Saint-Pierre, et au début du siècle suivant Chateaubriand et madame de Staël, voilà le mouvement progressif qu'a suivi depuis cette époque l'opposition au matérialisme. Or, il est visible que, sans en avoir tout à fait conscience, Diderot a été entraîné un des premiers dans ce mouvement. Il y avait en lui un souflle et une vie qui débordaient au delà des limites étroites et des formules sèches du matérialisme. S'il eût eu plus de science philosophique, plus de force de raisonnement, il eut été plus loin dans cette voie. Nul doute qu'une philosophie ctMume l'idéalisme allemand de notre siècle ne l'eut facilement conquis. Ce ne sera donc toujours qu'avec quelques réserves que l'on devra donner à Diderot la qualification de matérialiste, et en ajoutant que son matérialisme, s'il mérite ce nom, est d'un ordre supérieur à celui de d'Holbach, d'Helvétius, et de Lamettrie. C'est pourquoi Goethe, qui estimait si peu la philosophie française du xyu!*^ siècle, a toujours mis à part la personne et le génie de Diderot. Il se reconnaissait en quelque sorte lui-même dans cette nature enthousiaste et encyclopédique, passionnée à la fois pour les arts et pour les sciences, ivre de vie en tous sens . Ce qui manque cependant à Diderot pour être Goethe, c'est

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l'art et la poésie. Il y a toujours en Diderot quelque chose de grossier et de sensuel qui ne lui permet pas de s'élever au premier rang : mais il est le premier des hommes de génie du second rang. Quelques admirateurs excessifs pourront liouver peut-être encore ce jugement trop sévère : c'est jusqu'ici cependant celui qu'a porté la i)ostérité; et nous ne croyons pas qu'il y ait lieu aie révise j* .

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UN PHILOSOPHE SPIRITUALISTE

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