LES ÉCRITS INÉDITS DE MAINE DE BIRAN
Le nom de Maine de Biran a mis beaucoup de temps à devenir célèbre. Ce philosophe qui a tant écrit, n'avait presque rien publié, et rien n'est plus compliqué que l'histoire de ses éditions successives. De son vivant, il n'imprima que son Mémoire sur Vhabilude^ son Examen des leçons de
1. Œuvres inédites de Maine de Biran, publiées par Ernest Naville, Paris, 1859. Déjà, dans nos Problèmes du XIX" siècle (1. IV, c. 2) nous avons signalé le rôle considérable de Maine de Biran dans la philosophie spiritualiste de notre temps: mais nous nous étions surtout ell'orcé d'en développer librement et à notre propre point de vue la pensée fondamentale. Ici, notre travail est exclusivement historique, et a pour but de faire connaître les derniers écrits de ce puissant penseur. Voir sur Maine de Biran et sur ses écrits le remarquable article de M. NaYille dans le Dictionnaii^e des sciences philosophiques.
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Laromiguière, et un article sur Leibniz dans la Biographie universelle. Le reste de ses écrits se composait de mémoires couronnés par diverses Académit's, et d'un ouvrage capital, reproduit sous diverses formes, comme devant être l'expression délinilive do si philosophie, mais qu'il ne donna jamais au public.
C'est une assez étrange histoire que celle des manuscrits de Maine de Biran. On se croirait encore dans l'antiquité, à l'époque où les manuscrits d'Aristote passaient de main en main par héritage, dormaient dans des bibliothèques inconnues, ou même restaient pendant des années oubliés dans une cave jusqu'à ce qu'Apellicon de Téo s'avisât de les publier. Celte légende vraie ou fausse, n'est pas sans analogie' avec celle que nous raconte M. Naville, au commencement de ce nouveau volume. Parmi les manuscrits très nombreux de Maine de Biran, qui avait très peu imprimé, mais beaucoup écrit, les uns ont été perdus, et, le croirait-on, vendus à l'épicier comme paperasses; d'autres sont restés ignorés jusqu'en 1843 et 1844, et n'ont vu le jour qu'en 1859.
Kn 1834, dix ans ans après la mort de l'auteur, M. Cousin son ami, et qui se faisait honneur d'avoir été son disciple, publia pour la première fois, avec une admirable introduction, l'ouvrage qu'il considère avec raison comme l'œuvre la meilleure et la plus achevée qu'ait laissée Maine de Biran, les Rapports da pli fisiquc et du moral. Plus tard, en 184i, le même philosophe donni trois nouveaux volumes, dont le premier comprenait le
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Mànoire sur l'habitude déjà publié, etles deux autres des morceaux plus ou moins importants, mais tous d'une certaine étendue et qui pouvaient servir à éclaircir les points obscurs de cette philosophie peu connue. On eut alors, ou l'on crut avoir une édition complète de Maine de Biran.
Les choses en étaient là, lorsqu'on apprit qu'il existait des manuscrits considérables, différents de tous ceux qui avaient été publiés par M. Cousin. Os manuscrits, après avoir passé par des vicissitudes qu'il serait trop long d'énuméror, étaient arrivés entre les mains de M. Naville, savant et respectable pasteur de Genève, qui avait eu jadis ([uelques rapports avec Maine de Biran. M. Naville s'appliqua avec ardeur à l'œuvre ingrate et diflicile de visiter et de classer ces papiers. Il mourut sans avoir pu achever ce travail; mais heureusement, il laissait un lils, digne héritier de sa science et de son zèle, M. Ernest Naville, qui se dévoua à l'œuvre commencée, et vient de la terminer à son grand honneur, et à la satisfaction de tous les amis de la philosophie.
Déjà, en 1857, M. Ernest Naville avait donné au public une œuvre inédite du plus grand intérêt, le Journal intime de Maine de Biran, histoire sincère et curieuse de toutes les révolutions de son âme et de sa pensée, sorte de confession discrète et mélancolique, que l'on n'attendait pas de cet austère penseur. Maintenant, M. Ernest Naville achève la tâche paternelle et la sienne par la publication de trois volumes in-8° d'œuvres inédites, ([ui, en
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s'ajoutant aux quatre volumes de M. Cousin, constituent cette fois les œuvres définitivement complètes de Maine de Biran.
Avant d'analyser ces œuvres nouvelles, arrêtonsnous un instant à ce journal intime où M. de Biran a dépeint avec un abandon et une candeur admirables l'histoire de ses pensées, de ses sentiments, de ses impressions, à plusieurs époques très importantes de sa vie, et qui nous fait connaître en lui une personne non pas contraire à celle que l'on pouvait conjecturer d'après les écrits publiés, mais cependant bien différente. Ainsi l'on savait que Maine de Biran avait été un contemplatif, un passionné observateur de lui-même, un amant de la vie intérieure, si ignorée ou si oubliée par les philosophes du dernier siècle. Mais on pouvait croire qu'il n'était qu'un penseur abstrait, ne vivant que par la réflexion, et préoccupé seulement de l'analyse scientifique des phénomènes intérieurs. Les Pensées, au contraire, nous montrent une âme tendre, délicate, mélancolique, ébranlée comme une sensi-
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tive par le moindre souffle du dehors, puisant quelques rares éclairs de bonheur dans l'amour de la nature, mais la plupart du temps mécon> tente de soi, aspirant à une satisfaction qui le fuit sans cesse, et souffrant jusqu'à l'angoisse de cette lutte de Thomme intérieur et de l'homme extérieur qui n'ont jamais pu saccorder en elle, et dont l'un n'a jamais réussi à subjuguer l'autre. Ainsi, au lieu d'un spéculatif semblable à Descartes ou à Rant, le journal intime nous montre une personne émue, troublée, altérée de bonheur et de vérité, avide de paix et de joie intime, mais qui n'a jamais pu rencontrer ni la joie ni la paix.
On remarquera encore que le style de Maine de Biran, qui dans ses écrits philosophiques est d'ordinaire si dur et si difficile, s'anime au contraire, se colore, s'assouplit lorsqu'il raconte ses impressions intimes. Que l'on en juge par la page suivante, pleine d'éclat et d'émotion : « J'ai éprouvé ce soir, dans une promenade solitaire, faite par le plus beau temps, quelques éclairs momentanés de cette jouissance ineffable, que j'ai goûtée dans d'autres temps et à pareille saison, de cette volupté pure qui semble nous arracher ù tout ce qu'il y a de terrestre, et nous donne un avant-goût du ciel : la verdure avait une fraîcheur nouvelle, et s'embellissait des derniers rayons du soleil couchant; tous les objets étaient animés d'un doux éclat; les arbres agitaient mollement leurs cimes majestueuses; l'air était embaumé, et les rossignols se répondaient par des
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soupirs amoureux auxquels succédaient les accords du plaisir et de la joie. Je me promenais lentement dans une allée de jeunes platanes que j'ai plantés, il y a peu d'années ; sur toutes les impressions et les images vagues, infinies qui naissent de la présence des objets et de mes dispositions, planait ce sentiment de l'infini, qui nous emporte quelquefois vers un monde supérieur aux phénomènes, vers ce monde des réalités qui va se rattacher à Dieu, comme à la première et à la seule des réalités. Il semble que dans cet état, où toutes les sensations intérieures et extérieures sont calmes et heureuses, il y ait un sens particulier approprié aux choses célestes, et qui, enveloppé dans le mode actuel de notre existence, est destiné à se développer un jour, quand l'âme aura quitté son enveloppe mortelle. » Ce ne sont là que de rares lueurs chez M. de Biran. En général, sa pensée est triste et découragée. Ce métaphysicien de la volonté était dans la réalité de la vie, un Obermann ou un René, et il sentait avec un vivacité extrême ce profond ennui du commencement de notre siècle, si admirablement décrit par Chateaubriand « Je suis bien près, dit-il en 1811 (il avait alors 45 ans), je suis bien près de désespérer de moi-môme. J'étais heureux autrefois dans la solitude; mon imagination et ma sensibilité montées sur un ton élevé étaient comme les harpes éoliennes dont les cordes frémissent au moindre souffle et rendent des sons harmonieux. Aujourd'hui, je ne suis plus heureux par mon imagination ; je n'ai plus de ces idées qui
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cîiarmciit et auxquelles se rattache un sentiment d'espérance ; ma vie se décolore peu à peu. » En 1817, dans le plus grand éclat de la vie extérieure, il écrivait ces mots douloureux : «Je n'ai pas de base, pas d'appui, pas de mobile constant... je souffre. » Mais c'est assez insister sur les détails personnels, si intéressants qu'ils soient, qui abondent dans les Pensées de Maine de Biran. Ce que nous voulons y chercher, ce sont des lumières et des éclaircissements sur l'histoire de ses opinions et de ses doctrines.
Tous ceux qui s'occupent de philosophie savent que Maine de Biran a eu deux doctrines, qu'il a commencé par être un disciple, déjà indépendant, de Con lillac et de Cal>anis, et que plus tard il a fondé une théorie ([ui lui est propre et qui repose surtout sur une théorie de la volonté.
Maine de Biran a donc commencé à philosopher par la société d'Auteuil ; ses premières relations philosophiques ont été Cabanis et de Tracy. 11 n a jamais abandoimé ces premières relations; et jusqu'à la lin de sa vie, il visitait de loin en loin le vieil abbé Morellet, qui lui disait avec son iiu sourire du xvni** siècle ; « Monsieur, qu'est-ce que le moi ? »
Eu 1816 ou 1817, lorsque Maine de Biran fut appelé à Paris par sa situation politique, il devint lui-même le centre d'une société philosophique dont faisaient partie Ampère, Cuvicr, M. de Gérando, M. Royer-Collard, M. Guizot, et dans les derniers temps, M. Cousin lui-môme, alors très jeune. C'est
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le temps de la seconde doctrine de Maine de Biran. Nous apprenons par son journal qu'Ampère était avec lui et Cuvier contre. Au sortir de la Chambre et des grands débats politiques du temps, on venait discuter chez Maine de Biran, sur le moi, sur l'activité volontaire, sur l'origine de l'idée de cause, etc., et cependant Maine de Biran se plaignait que les hommes de son temps fussent indifférents aux matières de métaphysique !
Les Pensées de Maine de Biran sont de deux époques: les premières sont de l'année 1794 et 1795; les autres sont de 1814 et se continuent sans interruption jusqu'en 1824.
Dans les pensées de 1794, Maine de Biran est tout à fait sous l'empire des doctrines du temps. Quoique déjà très occupé à s'observer intérieurement, il accordait cependant une très grande part à l'influence du physique et n'avait pas encore saisi le fait capital de la volonté qu'il devait plus tard opposer à Condillac. Il en avait néanmoins un pressentiment. Voici un curieux passage, qui en nous le montrant complètement condillacien, nous indique aussi le point d'où viendra la réforme : c Qu'est-ce que cette activité prétendue de l'âme? Je sens toujours son état déterminé par tel ou tel état du corps; toujours remuée au gré des impressions du dehors, elle est affaissée ou élevée, triste ou joyeuse; calme ou agitée selon la température de l'air, selon une bonne ou une mauvaise digestion. Je voudrais, si jamais je pouvais entreprendre quelque chose de suivi, rechercher jusqu'à quel point l'âme est ac-
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live, jusqu'à quel point elle peut modifier les impressions extérieures, augmenter ou diminuer leur intensité par l'attention qu'elle leur donne, examiner jusqu'où elle est maîtresse de cette attention. » C'est ce cadre qu'il a essayé de remplir en partie dans son Mémoire sur nuihiludc, ouvrage condillacien où s'aperçoivent déjà, à Tinsu même de l'auteur, les germes d'une réforme.
Le journal, interrompu de 1705 à 1S14, sauf quelques pages en 1811, ne nous laisse malheureusement aucun détail sur le moment où Maine de Biran conçut sa théorie de l'activité. Il eut été curieux d'avoir la conlidence des expériences intérieures qui conduisirent notre auteur à sa théorie favorite. Ici les pensées publiées l'ont complètement défaut. Les années 1794 et i79o sont antérieures à la seconde phase philosophi(|uc de Biran; les années 1814 et suivantes lui sont postérieures. L'auteur csl alors en possession de sa doctrine; il l'expose, il la développe; mais il ne la forme plus; ou plutôt on y sent déjà le germe d'une doctrine nouvelle qui commence à poindre vers cette époque et qui dominera de plus en plus jusqu'à la tin de la vie de l'auteur. Ici le journal abonde en pensées intimes, et jette le plus grand jour sur la troisième phase philosophique de 3Iaine de Biran, phase qu'on pourrait à peine soupçonner d'après les documents publiés jusqu'ici.
On savait bien, il est vrai, que Maine de Biran avait eu quelques tentations de mysticisme; on le conjecturait d'après une note assez singulière qui
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suit les Rapports du physique et du moraU où il semble admettre une sorte d'illumination intellectuelle pour rendre compte des idées absolues que sa théorie de la volonté ne suffisait pas à expliquer. Mais on pensait que c'était là une vue fugitive et sans conséquence; que Maine de Biran, n'ayant jamais porté son attention sur les idées pures de l'esprit, les avait expliquées en passant, comme il avait pu, par une théorie mal démêlée, et dont il ne fallait pas presser les termes et les conséquences. Cependant Victor Cousin, dans sa préface de 1841, Mflirmait déjà que, si Maine de Biran avait vécu, il eût Jini par le mysticisme; aujourd'hui, ce n'est plus une conjecture ; c'est une vérité acquise à l'histoire de la philosophie. Les Pensées publiées par M. Naville abondent en preuves à ce sujet.
Mais le mysticisme des Pensées n'est pas, comme eelui de la note mentionnée, un mysticisme théorique, spéculatif, destiné à expliquer l'inexplicable : ce n'est point une doctrine de la raison et de l'esprit, c'est une doctrine de l'ame et du cœur, une doctrine de foi. En un mot, pour rendre plus clair le triple mouvement d'idées par lequel a passé Maine de Biran, disons qu'il a commencé par être matérialiste avec le xvii^* siècle, qu'il s'est élevé de là au stoïcisme pour iinir par le christianisme.
C'est dans ces termes mêmes qu'il pose le problème dans les dernières années de sa vie. Stoïcien ou chrétien, voilà la question. Nul philosophe de notre temps, pas même M. Jouffroy, n'a eu un senti-
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ment aussi vif et aussi profond du problème religieux. Pour iMaine de Biran, ce n'est point comme pour MM. de Maistre et de Bonald, un problème social; quoique attaché en politique au principe d'autorité, ce n'est pas par ce côté extérieur qu'il étudie le problème religieux. Son christianisme est tout intérieur, et de même que le fait intime du libre arbitre l'avait rendu spiritualiste, c'est le sentiment de la nécessité et de la puissance de la grâce qui l'a fait chrétien K Ainsi de 18lo à i824, pendant que le monde était agité par les grands débats de la liberté et de l'autorité, tandis qu'on se partageait pour ou contre la révolution française, et que tous les esprits éminents étaient dans l'arène, un penseur solitaire, mêlé en apparence à tous ces mouvements, n'était occupé qu'à agiter en lui-même, dans la profondeur la plus secrète de ses pensées, la querelle éternelle de saint Augustin et de Pelage, comparait Marc-Aurèle et Fénelon, pesait le pour et le contre avec une sincérité incomparable, et une finesse d'observation intérieure qui le prédestinait au mysticisme; et après avoir oscillé quelque temps entre la doctrine qui accorde tout à la volonté humaine, et celle qui lui ordonne de s'humilier et d'appeler à son secours celui qui l'a faite, se dé<:idait enlin pour celle-ci, et se jetait en pleurant, en priant, en gémissant, dans les bras de la grâce.
1. Il ne s'agit pas d'un christianisme dogmatique et littéral, (Biran n'a jamais été jusque-là), mais d'un christianisme «le sentiment.
Cette dernière phase mystique de Maine de Biran est représentée dans les écrits posthumes par un ouvrage inachevé, qui porte ce titre : Nouveaux essais iranlhropologie (1823 et 18-24), nous en reparlerons tout à l'heure; mais l'œuvre capitale de la nouvelle publication, œuvre souvent annoncée par Biran et qui restera comme le monument définitif de sa doctrine, est VEssai sur les fondements de la
psychologie^ .
L'Essai est la refonte et la synthèse systématique de tous les écrits antérieurs de Maine de Biran consacrés à la psychologie : les Rapports du physique et du moral, la Décomposition de la pensée, l'aperception immédiate, etc. Il se compose de deux parties. Dans la première, l'auteur analyse les faits
1. Outre ces deux ouvrages, dont le second à lui seul remplit avec l'introduction de l'éditeur les deux premiers volumes, l'édition nouvelle contient encore un Examen étendu et très intéressant des opinions de M. de Bonald.
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du sens intime ea les ratlachant î\ ce qu'il appelle le fait primitif, le phénomène de l'effort volontaire; dans la seconde, il essaie de classer ces faits et de les ramener à un ordre généalogique et synthétique. Ce livre contient donc un vrai système psychologique et c'est ce qui le distingue des ouvrages de pure psychologie descriptive, lois que sont ceux des Écossais, ou parmi nous, l'ouvrage si précieux d'ailleurs de 31. Adolphe Garnier, sur les Facuttcs de rame.
Il s'agit d'abord de déterminer le fait primitif de conscience, à savoir le fait générateur d'où dérivent tous les autres. Ce fait sera-t-il la sensation pure et simple, la sensation atlective et passive telle que la décrit Condillac? Non, car, dans l'hypothèse de Condillac, le moi se confond avec ses sensations, mais il n'existe pas pour lui-même à litre de moi. Il est successivement odeur de rose, odeur d'œillel, ou toute autre chose : il n'est pas encore moi. H ne peut le devenir qu'en tant qu'il intervient lui-même dans le phénomène par l'activité volontaire. C'est donc avec le premier phénomène de volonté que commence véritablement le moi. Mais cet acte de volonté n'est pas davantage l'acte d'une substance absolue, se saisissant ellemême en elle-même, sans aucune modilication ou qualification. Ce point de vue de la substance abstraite ou du moi en soi n'est pas plus pour Biran le fait primitif de conscience que la sensation de Condillac. Le moi s'atteste à lui-même comme force et non comme substance absolue. Mais « l'existence
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» do la force n'est un fait pour le moi qu'autant )) qu'elle s'exerce , et elle ne s'exerce qu'autant » qu'elle peut s'appliquer à un terme résistant ou » inerte. La force n'est donc déterminée ou actua- » lisée que dans le rapport à son terme d'appli- » cation, de même que celui-ci n'est déterminé » comme résistant que dans le rapport à la force » actuelle qui le meut ou tend à lui imprimer le » mouvement ; le fait de cette tendance est ce que 0 nous appelons effort et cet effort est le fait pri- )) mitif du sens intime K
A l'aide de ce fait primitif, Biran croit pouvoir résoudre le grand problème de l'origine de nos connaissances, et particulièrement de ce qu'on appelle les idées métaphysiques, l'unité, l'identité, la substance, la cause, que les uns prétendent être des notions à priori ou innées, et que les autres ne considèrent que comme des généralisations de la sensation. Les uns et les autres méconnaissent l'origine véritable de ces notions, à savoir le fait primitif de conscience. Ces notions sont en effet indépendantes de l'expérience, mais de l'expérience externe, non de l'expérience interne. Ils sont constants et nécessaires; car issus du moi qui seul est invariable au milieu de toutes nos sensations, ils sont invariables et per-
1. Essai sur les facullés de la psychologie, tome I, p.47. CeUe théorie de l'etrorl volontaire comme fait constitutif de conscience est commun à la fois à Biran et à Ampère. La part d'originalité propre à chacun d'eux est diflicile à faire. Ampère a essayé lui-même de faire cette part d'une manière qui lui paraît équitable dans une de ses lettres à Maine de Biran. (Voir Vhilosophie d'Ampère, publiée par Barthélémy Saint-Hilairc, l'aris, 185G, p. 330.)
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manents comme lui. Dira-t-on, avec Leibniz, qu'ils sontirmés comme le sujet pensant l'est à lui-même? Mais le sujet lui-même n'est pas inné; il s'est constitué lui-même dans un fait ou rapport primitif. Ce fait doit avoir un commencement comme toute série doit avoir un premier terme. Or, si la personnalité a une origine, si le moi n'est pas inné à lui-même, qui est-ce qui peut l'être*?» On voit par là que Biran s'est approché aussi près que possible du point de vue de Fichte, sans cependant y abonder absolument. Il dirait bien comme lui, que le moi se pose lui-même, « qu'il est parce qu'il se pose, et » qu'il se pose parce qu'il est », que c'est le propre du moi d'être posé par un acte d'activité propre, à la différence de toutes choses que nous trouvons toutes posées devant la pensée, mais que la pensée produit par le seul fait qu'elle les pense. Mais il n'irait pas jusqu'à dire que c'est là un acte absolu et primitif, qui pose le moi comme étant luimême l'absolu. Il ne parle jamais que du moi individuel, du moi humain, et non de ce moi illimité et inlini qui est à peine un moi, et que Fichte a bien de la peine à distinguer de l'absolu de Schelling, et de la substance de Spinosa. Mais, sauf cette réserve, on peut dire que le penseur français a pénétré aussi profondément que le penseur allemand dans l'analyse du fait primitif de conscience, et qu'il exprime à peu près la même pensée fondamentale que celui-ci, dans le passage