‹ Les maîtres de la pensée moderne [microform]Chapitre 41 sur 47 · HM LES MAITRES DE LA P E N S É E M 0 D E H N E · texte numérisé non relu

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un mot, la sensation ditfuse, ce que Kant appelle la matière du phénomène avant son union avec la forme. De tels phénomènes n'étant pas immédiatement l'objet de la conscience, puisqu'ils sont sans moi, ne peuvent être atteints que par induction. Comme on voit la conscience s'affaiblir peu à peu à mesure que les impressions ou affections augmentent en intensité, on a lieu de supposer qu'il y a un moment où elles subsistent seules. Biran en distingue de deux sortes : les générales et les particulières. Les affections (jénérales sont celles qui correspondent à l'organisme entier : c'est d'abord le sentiment général de la vitalité, et de toutes ses modifications : «Tel est, dit-il, le principe de cette sorte de réfraction morale qui nous fait voir la nature tantôt sous un aspect riant et gracieux, tantôt comme couverte d'un voile funèbre, et qui nous présente dans les mômes êtres tantôt des objets d'espérance et d'amour, tantôt des sujets d'aversion et de crainte K » Telles sont aussi les modifications de l'existence relatives à la succession des âges, aux révolutions des tempéraments, à l'état de santé ou de maladie, aux changements de saison, de climat, de température, etc. Les affections particulières sont celles qui sont relatives à quelques dispositions d'organe particulier. Elles ressemblent déjà à des sensations ; mais ce qui parait les en distinguer, selon Biran, c'est qu'elles ont toujours quelque rapport avec la sensibilité générale; en second lieu, elles sont tout affectives et nullement représenta- 2. OE un es inédites, t. II, page 18.

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tives. Telles sont, par exemple, les sensations du toucher passif, les affections du goût et de l'odorat, les affections auditives, en tant qu'elles agissent non seulement sur l'appared auditif, mais sur d'autres organes, l'épigastre, par exemple. Enfin, parmi les affections, etc., mais plus rapprochées de la sensation, Biran place encore ce qu'il appelle «les intuitions immédiates », à savoir celles qui ont déjà une certaine forme d'espace et de temps, par exemple les impressions tactiles et visuelles qui se coordonnent dans l'espace, les impressions auditives qui se coordonnent dans le temps. Les affections laissent après elles des attraits et des répugnances : les intuitions laissent après elles des images ; les unes et les autres sont suivies de tendances d'où naissent les mouvements spontanés. Les affections amènent les sensations; les intuitions amènent les perceptions. Le.*^ mouvements spontanés amènent l'effort. L'ensemble de ces phénomènes constitue la vie animale : c'est le domaine de l'inconscient; le moi en reste absent.

Aussitôt que le moi, par l'effort volontaire, commence à paraître, la vie consciente commence avec lui ; et elle a trois degrés : la sensation, la perception et la réflexion. Résumons rapidement les principaux moments de ces trois modes de la vie humaine.

Le moi en s'unissant aux impressions donne naissance à la sensation. En tant qu'uni à ces sortes d'impressions que Biran a appelées affections, il constitue les sensations afiéctives ; en tant que s'unissant à ces autres impressions qu'il a appelées

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intuitions, le inol produit les sensations représentatives. C'est ici qu'intervient la loi célèbre déjà signalée par lui dans un premier mémoire: « L'habitude émousse les afibctions et rend les intuitions plus distinctes. »

La difficulté de telles analyses, dont on ne peut contester la finesse et la profondeur, est de lixer des distinctions précises entre des phénomènes qui passent continuellement Tun dans l'autre. Par exemple, comment Biran distinguera-t-il ce qu'il appelle les sensations affectives (qui constituent la seconde classe) des affections particulières (cpii rentrent dans la première) ? Est-ce l'absence ou la présence de la conscience qui servira de critérium ? Mais, dans les affections particulières, il fait rentrer le chaud et le froid, le timbre des sons, l'accent de la voix : sont-ce là des phénomènes sans conscience? Et, s'ils sont déjà accompagnés de quelque conscience, en quoi se distingueront-ils des sensations purement affectives et non représentatives, telles que l'odeur, la saveur, la couleur même ? Gomment le timbre et l'accent ne seraient-ils que des affections, tandis que le son lui-même serait déjà une sensation ? En second lieu, en quoi les intuitions immédiates que Biran fait rentrer dans le svstème affectif se distinguent-elles des sensations représentatives qui appartiennent au système sensitif ? Est-ce encore une fois parce qu'elles sont sans conscience ? Mais Biran leur donne déjà la forme de l'espace et du temps. Or, de telles formes peuvent-elles exister sans qu'il y ait déjà quelque

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conscience ? Car, ne l'oublions pas, Biran rejette la doctrine de Kant, et n'admet pas qu'elles préexistent a priori. Biran dit : « En se rejoignant à la sphère de la connaissance, l'intuition devient sensation représentative. » C'est là une détermination bien vague et qui semble autoriser chacun à fixer où il voudra la limite des deux phénomènes. Enfni, de même que les sensations représentatives se distinguent difficilement des intuitions qui sont audessous d'elles, elles ne se distinguent pas plus facilement des perceptions qui sont au-dessus.

Quoi qu'il en soit, c'est à ce second degré de la vio humaine que Biran rapporte la réminiscence, qui est de trois espèces : la réminiscence 'personnelle, la réminiscence modale et la réminiscence objective; la première, qui a pour objet notre propre moi, et qui nous atteste notre identité personnelle ; — la seconde, qui reproduit les sensations antérieures ; — la troisième, qui reproduit les images. A cette troisième forme de la réminiscence se rattache l'imagination, et à celle-ci un commencement de généralisation spontanée.

Les deux derniers étages, et les plus importants de la vie intellectuelle de l'homme sont la perception et la réflexion.

Le passage de la sensation à la perception se fait par l'effort. C'est lui qui, sous le nom d'attention, fixe l'action des organes sur un seul objet, rend la sensation plus nette, et la transforme en perception. C'est surtout aux sensations représentatives coordonnées dans l'espace et dans le temps

que le terme de perception peut s'appliquer. Cependaot, chaque sens est susceptible de deux formes : l'une passive, l'autre active, que le langage exprime par des termes différents. De tous les sens, celui qui nous donne le plus nettement l'idée d'extériorité est le toucher. Il suffit, pour que cette idée soit complète, que la pression tactile, qui renferme déjà une représentation étendue, s'associe à l'idée d'une cause qui résiste à l'effort. Dès lors, l'étendue tactile devient le symbole de l'extériorité. C'est encore l'effort qui, suivant Biran, sert à localiser les sensations dans les organes. Tout ce qu'on appelle dans l'école qualités premières se ramène à la résistance et à l'effort, d'où naissent l'impénétrabilité et l'inertie. C'est encore lui qui nous fournit la conception de l'étendue, qui n'est pour Biran comme pour Leibniz, que « la continuité du résistant » ; elle n'est d'abord pour nous qu' « nn espace intérieur » immédiatement lié au sentiment du moi, et qui s'extériorise ensuilo par le toucher. C'est l'exercice répété du sens musculaire qui nous apprend peu à peu à déterminer, à ligurer, à localiser les différentes parties du résistant. Ainsi, l'idée d'espace n'est pas, comme l'a pensé Kant, une forme a priori : c'est bien une forme, mais c'est la forme du sens musculaire généralisé.

[-.'affirmation de quelque chose hors de nous, fondée sur le double fait de l'effort et de la résistance, est ce que Biran appelle le jugement substantiel. Sur ce fond viennent s'ajouter par induction ce qu'il appelle les uttrilnitions modales, c'est-à-dire les

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([ualités secondes, en vertu desquelles les corps nous paraissent comme causes de nos sensations. Le toucher les objective en les répandant et les fixant sur le continu résistant; ce troisième moment constitue les attributions objectives, ou les intuitions projetées dans un espace extérieur.

Au système perceptif se rattachent, selon Biran, la mémoire volontaire, la comparaison, la classification, enfin le sentiment, les notions morales et la liberté. Seulement, il est encore ici permis de se demander si ce n'est pas là rapprocher un peu arbitrairement des éléments bien hétérogènes, et si l'on ne rapporte pas à la perception des éléments qui se rattacheraient beaucoup plus directement au système réflexif.

La limite en effet, est bien difficile à fixer. Le système perceptif est caractérisé selon Biran par l'attention ; le système réflexif, au contraire, par la réflexion. Mais quelle différence y a-t-il donc entre l'attention et la réflexion ? La voici ; « L'attention s'attache surtout aux résultats de nos actes extérieurs... La réflexion, se concentre dans le sentiment du pouvoir libre qui les effectue^ »... « La réflexion est cette faculté par laquelle l'esprit aperçoit dans un groupe de sensations, ou dans une combinaison de phénomènes quelconques, les rapports communs de tous les éléments à une unité fondamentale, comme de plusieurs modes ou qualités à l'unité de résistance, de plusieurs effets divers à une même cause, des modifications varia-

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