‹ Les maîtres de la pensée moderne [microform]Chapitre 45 sur 47 · Ibid. p · texte numérisé non relu

Ibid. p

iW) LKS MAITIIKS DE LA PENSÉE MODEH.XE

nia substance iiicoascieiite et la substance d'une pierre ou d'un insecte? Ce qui fait que l'âme est âme et non pas force aveugle, c'est le moi, la conscience, la personnalité. Qui l'a mieux démontré que Biran lui-ineme? Quelle est donc cette vie supérieure qui ne se sait pas vivre? Quel est ce bonheur dont je ne jouis pas? Ainsi, dès les premiers pas de la vie de l'esprit, Biran se laisse entraîner aux dernières exagérations et aux décevantes hallucinations des quiétistes. Cependant, dans d'autres passages, il s'exprime moins fortement, et semble ramener à un sens plus raisonnable et plus admissible cette prétendue absorption en Dieu ; on pourrait mémo croire qu'il ne s'agit en réalité que d'une métaphore hyperbolique. C'est ainsi, par exemple, que pour nous donner une idée de cet état supérieur, il nous décrit ce moment « où la passion étant vaincue, le devoir accompli- et le sacrifice consommé, l'âme est remplie d'un sentiment ineflable, où le moi se trouve absorbé ». Mais il semble impossible qu'il y ait dans l'âme un sentiment ineffable sans qu'elle le sache, sans qu'elle en ait conscience; et si elle en a conscience le moi n'est pas complètement absorbé, et n'est pas anéanti, comme Biran le disait tout à l'heure. Il dépeint encore cet état supérieur comme étant « le sentiment du repos après et avant l'effort, » comme « le calme des sens ou de la chair; » il l'identifie avec a la charité ou la vie en autnii)). Or, rien de tout cela n'est absorption, anéantissement du moi. Sans doute, le moi doit s'oublier soi-même, s'élever à Dieu, au Bean

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et au Bien, se répandre dans les autres, et vivre autant qu'il peut dans l'absolu. Mais rien de tout cela n'est sans conscience et par conséquent sans moi. Rien de tout cela ne ressemble au nirvana boudhique ; ce n'est pas absorption, c'est au contran-e consommation et perfection.

Biran méconnaît cette vérité, lorsqu'il dit que « le moi est le pivot et le pôle des facultés cognilives, et que le non moi, ou l'absorption du moi dans l'objectif, est la condition première des facultés affectives. Pour connaître, il faut que le moi soit présent à lui-même..., pour aimer, il faut que le moi s'oublie ou se perde de vue, en se rapportant à être beau, bon, parfait qui est sa fin i. » C'est la, à ce qu'il nous semble, une psychologie très inexacte. Dans les facultés cognitives, comme dans les facultés affectives, le moi s'oublie et se perd de vue, quand il est en présence de l'absolu t-st-ce qu'un géomètre, quand il est tout entier a son théorème, ne s'oublie pas lui-même? iî.st-ce que l'histoire si connue d'Archimède ne prouve pas que la connaissance aussi bien que 1 amour entraîne l'oubli de soi? D'un autre côté ce oubli de soi qui caractérise, je le reconnais! état le plus élevé de l'âme, soit dans l'ordre de i amour, soit dans l'ordre de la connaissance, cet oubli de soi, n'est pas du tout « un non- moi » ^e n est pas « l'absorption du moi dans l'objectif pur. t> Le moi s'oublie, mais il se sent; il a conscience de lui-même en autrui et en autre chose.

*• Ibid, p. 529.

C'est la conscience en autre chose que soi ; mais c'est toujours la conscience. La mère transporte, si vous voulez, sa conscience dans sa fille ; elle se sent eu elle; mais elle continue à se sentir.

Biran dit encore que « l'âme a deux manifestations essentielles : la raison et l'amour. L'activité personnelle est la base de la raison : c'est la vie propre de l'âme. L'amour est une vie communiquée, et comme une addition de sa vie propre, qui lui vient du dehors et de plus haut qu'elle, savoir Vesprit-amour qui souffle où il veut. L'activité du moi n'a aucune influence directe sur les sentiments du cœur ou de l'amour. Nous ne pouvons que nous prêter à la réceptivité de l'esprit (c'est-à-dire désirer et prier) * ». Puis, sans s'apercevoir qu'il se contredit, il ajoute que notre liberté a ne consiste qu'à nous disposer de manière à recevoir des idées et des sentiments ». Mais si cela est vrai des idées aussi bien que des sentiments, l'activité personnelle n'est donc pas plus le pivot de la raison que du cœur. Et, en effet, la liberté ne suffit pas plus pour connaître que pour aimer. Vouloir n'est pas plus connaître que jouir; et nous ne pouvons pas plus par noire volonté créer la vérité que le bonheur. Réciproquement si la liberté, le moi, le vouloir est indispensable pour connaître, il ne l'est pas moins pour jouir et pour aimer. Que ce soit t une grâce » divine qui produise les idées et les sentiments, je le veux bien ; mais c'est à la condition qu'il y ait un moi pour les recevoir et pour

. 1. Ibid. p. 541.

UN PHILOSOPHE SPIRITUALISTE

se les approprier, ou pour s'y assimiler ; autrement, il en serait de la grâce comme de la pluie qui tomberait sur une pierre : ce serait toujours de la pluie, mais elle ne servirait à rien.

La même réserve étant faite une fois pour toutes, et si l'on veut bien admettre que l'absorption du moi ne signifie que le sentiment du moi en autre chose que lui-même, nous pourrons jouir avec sécurité des belles pages de Maine de Biran, où il a reproduit en son propre nom, et par suite d'expériences intérieures, les plus nobles pensées des mystiques. Il remarque, par exemple, « qu'il y a des âmes qui ont la faculté de voir ou plutôt de sentir immédiatement ce qui est respectivement dans chacune d'elles sans l'intermédiaire des sens extérieurs ». Il peut donc y avoir un langage semblable entre l'âme humaine et l'esprit divin. Il dit encore avec raison « que le véritable amour consiste dans le sacrifice entier de soi-même à l'objet aimé ». C'est dans cette abnégation même que « l'âme trouve son repos ». Mais comment, faire un pas en dehors de nous-mêmes, « si Dieu ne nous soutient »? C'est donc Dieu qui est le principe du sacrifice et qui en est en même temps le dernier objet : « Dieu est à l'âme ce que Tâme est au corps. » Dans cette vie, l'homme ne communique avec Dieu que par son âme, c'est-à-dire par les facultés actives et cognitives. Mais il y a une vie supérieure, où la communication pourra être plus intime et plus directe. « Je viendrai avec mon père, a dit Jésus-Christ. C'est alors que la

pensée et son objet, l'amour et l'être aimé, seront fondus en un * ».

Tel est le dernier mot de la philosophie de Biran. Comme Fichte *, ce philosophe de la volonté a fini par la philosophie de l'amour. L'un et l'autre ont senti que le moi ne se suffit pas à lui-même, et qu'il ne suffit pas de vouloir, mais qu'il faut vouloir quelque chose. Ils ont vu que le but idéal de la volonté ne peut être la lutte et le combat, mais la paix et le repos. Ils ont vu que le moi, sans se perdre dans Tégoïsmc, ne peut rester éternellement attaché à lui-même. Ils ont donc admis tous deux, au-dessus des sens, au-dessus de la volonté, une vie supérieure : la vie de l'esprit, la vie de la grâce, la vie de l'amour. Biran a peint cette troisième vie en termes émus, où l'on sent l'influence à la fois de Fénelon et de Ylmitation. On ne peut nier et cette troisième vie et sa supériorité sur les deux autres : c'est par là que le quiétisme et le mysticisme sont vrais ; mais encore une fois, à la condition que cet état supérieur ne soit pas considéré comme l'absorption, l'anéantissement du moi, mais comme sa consommation. Ce n'est pas la perte, c'est l'accomplissement de la personnalité. L'amour est le plus haut terme de notre existence; mais il faut un sujet qui aime. Le moi aimant aussi bien que le moi pensant n'est pas au-dessus de la personne humaine, c'est la personne elle-même.

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