‹ Les maîtres de la pensée moderneChapitre 41 sur 51 · UN PHILOSOPHE SPIRITUALISTE · texte numérisé non relu

UN PHILOSOPHE SPIRITUALISTE

4° Eafm la volonté, par son effort propre, peut déterminer des modes dans lesquels l'impression n'est jamais que consécutive à l'effort voulu. Le moi, dès lors, ne peut plus ignorer sa propre causalité et sa part dans le fait de la connaissance. Il s'aperçoit lui-même, et, pour la première fois, le sujet s'oppose nettement à l'objet. C'est le système réflexif.

Telle est la doctrine psychologique de Maine de Biran, et, quoiqu'elle puisse donner lieu à bien des observations critiques, on ne peut nier qu'elle no soit un vigoureux effort pour expliquer dans l'homme l'union de deux éléments bien distincts, le passif et l'actif, le spontané et le réfléchi. On a souvent dit que Maine de Biran n'avait jamais étudié que la volonté ; mais on pourrait dire, au contraire, qu'il s'est au moins occupé autant des phénomènes obscurs, des sensations indistinctes, et, en général, des modes instinctifs de l'âme que de l'effort et de la volonté. Nul n'a été plus préoccupé de ce que la philosophie allemande appelle « l'inconscient » , dont on parle tant aujourd'hui. Biran d'ailleurs, ne faisait en cela comme sur beaucoup d'autres points que de suivre ou de retrouver la tradition de Leibniz, si négligée par ses devanciers.

Reprenons ces quatre systèmes pour donner quelque idée plus particulière de chacun d'eux : 1° Système affectif. — « L'affection, dit Maine de Biran » c'est la sensation sans moi, par conséquent, sans h idée, sans forme d'espace et de temps, h C'est, en

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un mot, la sensation diffuse, ce que Kant appelle la matière du phénomène avant son union avec la forme. De tels pliénomènes n'étant pas immédiatement l'objet de la conscience, puisqu'ils sont sans moi, ne peuvent être atteints que par induction. Comme on voit la conscience s'affaiblir peu à peu à mesure que les impressions ou affections augmentent en intensité, on a lieu de supposer qu'il y a un moment où elles subsistent seules. Biran en distingue de deux sortes : les générales et les particulières. Les affections (jénérales sont celles qui correspondent à l'organisme entier : c'est d'al)ord le sentiment général de la vitalité, et de toutes ses moditications : «Tel est, dit-il, le principe de cette sorte de réfraction morale qui nous fait voir la nature tantôt sous un aspect riant et gracieux, tantôt comme couverte d'un voile funèbre, et qui nous présente dans les mêmes êtres tantôt des objets d'espérance et d'amour, tantôt des sujets d'aversion et de crainte K y> Telles sont aussi les modifications de l'existence relatives à la succession des âges, aux révolutions des tempéraments, à l'état de santé ou de maladie, aux changements de saison, de climat, de température, etc. Les affections particulière)i sont celles qui sont relatives à quelques dispositions d'organe particulier. Elles ressemblent déjà à des sensations ; mais ce qui paraît les en distinguer, selon Biran. c'est qu'elles ont toujours quelque rapport avec la sensibilité générale ; en second lieu, elles sont tout affectives et nullement représenta- 2. (JLuiies inédite)', l. Il, jtage 18.

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livos. Telles sont, par exemple, les sensations du toucher passif, les affections du j?oût et de l'odorat, les affections auditives, en tant qu'elles agissent non seulement sur l'appareil auditit, mais sur d'autres organes, l'épigastre, par exemple. Enfin, parmi les afl'ections, etc., mais plus rapprochées de la sensation, Biran place encore ce qu'il appelle «les intuitions immédiates », à savoir celles qui ont déjà une certaine forme d'espace et de temps, par exemple les impressions tactiles et visuelles qui se coordonnent dans l'espace, les impressions auditives qui se coordonnent dans le temps. Les affections laissent après elles des attraits et des répugnances : les intuitions laissent après elles des images ; les unes et les autres ?ont suivies de tendances d'où naissent les mouvements spontanés. Les affections amènent les sensations; les intuitions amènent les perceptions. Les raouveraents spontanés amènent l'effort. L'ensemble de ces phénomènes constitue la vie animale : c'est le domaine de l'inconscient; le moi en reste absent.

Aussitôt que le moi, par l'effort volontaire, commence à paraître, la vie consciente commence avec lui; et elle a trois degrés : la sensation, la perception et la réflexion. Résumons rapidement les principaux moments de ces trois modes de la vie humaine.

Le moi en s'unissant aux impressions donne naissance à la sensation. En tant qu'uni à ces sortes d'impressions que Biran a appelées affections, il constitue les sensations aff'ectives ; en tant que s'unissant à ces autres impressions qu'il a appelées

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intuitions, le moi produit les sensations représentatives. C'est ici qu'intervient la loi célèbre déjà signalée par lui dans un premier mémoire: « L'habitude émousse les aflections et rend les intuitions plus distinctes. »

La difficulté de telles analyses, dont on ne peut contester la finesse et la profondeur, est de fixer des distinctions précises entre des phénomènes qui passent continuellement l'un dans l'autre. Par exemple, comment Biran distinguera-t-il ce qu'il appelle les sensations affectives (qui constituent la seconde classe) des affections particulières (qui rentrent dans la première) ? Est-ce l'absence ou la présence de la conscience qui servira de critérium ? Mais, dans les affections particulières, il fait rentrer le chaud et le froid, le timbre des sons, l'accent de la voix : sont-ce là des phénomènes sans conscience? Et, s'ils sont déjà accompagnés de quelque conscience, en quoi se distingueront-ils des sensations purement affectives et non représentatives, telles que l'odeur, la saveur, la couleur même ? Comment le timbre et l'accent ne seraient-ils que des affections, tandis que le son lui-même serait déjà une sensation ? En second lieu, en quoi les intuitions immédiates que Biran fait rentrer dans le système affectif se distinguent-elles des sensations représentatives qui appartiennent au système sensitif ? Est-ce encore une fois parce qu'elles sont sans conscience ? 3Liis Biran leur donne déjà la forme de l'espace et du temps. Or, de telles formes peuvent-elles exister sans qu'il y ait déjà quelque

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