GIOVANNI BELLINI
MARCO BASAITI. \'IKRGK KT KNFANT JHSUS.
National Gallery. (l*hot. Hanfstacngl, Munich.)
son beau-frère. 11 semble aussi qu'à l'exemple de ce dernier il ait à ce moment cherché à établir une correspondance plus ou moins étroite entre le caractère des scènes qu'il représente et le paysage qui leur sert de cadre. Dans le Christ au Jardin des Olives de la National Gallery le décor pittoresque ajoute une puissance singulière à l'impression de ce sujet pathétique. L'artiste, il est vrai, ne s'est aucunement préoccupé de localiser l'épisode qu'il avait à traiter; mais l'impression de tristesse qui se dégage de cette contrée abrupte est renforcée ici par un de ces effets crépusculaires que jusqu'alors les peintres italiens n'avaient pas osé aborder. Dans le ciel empourpré par le couchant, quelques nuages légers reçoivent encore les derniers rayons du soleil et avec les ombres épaisses qui envahissent déjà la campagne, la figure du Christ abimé dans sa prière, non loin des apôtres endormis, parait encore plus touchante dans ce grand abandon des hommes et le silence de la nuit qui va tomber.
Plus tard, le paysage prendra dans les oeuvres dé Bellini une place de plus en plus importante; l'artiste copiera la nature avec une fidélité plus scrupuleuse, mais il n'y cherchei'a plus un accord aussi intime
«nvcc le caractère de ses compositions. C'est ainsi que derrière la Transfiguration., du Musée de Naples, se déroule un paysage tranquille, probablement emprunté aux premières ondulations de la plaine qui s'étend au pied des montagnes du Frioul ; s'il n'ajoute rien à la signification de i"<euvrc. du moins il ne la contredit pas et le charme familier de cette contrée, l'ingénuité respectueuse avec laquelle Bellini en a rendu les moindres détails manifestent à la fois l'habileté du peintre et le plaisir que, vers la fin de sa vie, il prenait à de semblables études.
En revanche, dans le Marl/re de saint Pierre de Vérone (National Gallerj') le pajsage présente avec le sujet de cette composition un contraste tout à fait imprévu. Tandis que, sur le devant du tableau, l'un des assassins plonge son glaive dans la poitrine du saint et que le Dominicain qui accompagnait celui-ci essaie de se dérober par la fuite aux coups d'un autre meurtrier, h deux pas de là, s'étend une contrée insolemment aimable, en désaccord absolu avec ce sanglant épisode. Tout y respire le calme, la sérénité, la joie d'une belle journée dans une riante campagne; tout jure avec l'action sauvage étalée au premier plan et l'on chercherait vainement une explication tant soit peu plausible d'une pareille anomalie. Celle qu'on essaierait de trouver dans l'indifférence, ou même le défi injurieux que la nature semble opposer parfois à nos sentiments, serait bien subtile pour cette époque. En tout cas, à ne considérer que le paysage, abstraction faite du sujet, il est, comme exécution, une véritable merveille.
D'abord élève et collaborateur de Luigi Vivarini, Marco Basaiti avait ensuite reçu les leçons de Bellini. Autant, à ses débuts, il montre de sécheresse et de raideur, autant, plus tard, il aime à étudier la nature et s'inspire de ses beautés pittoresques, soit que, dans la Vocation des Jils de Zébédée Académie des Beaux-Arts à Venise et Musée de Vienne, il représente les deux apôtres dans un paysage montagneux, quittant leurs barques amarrées sur le bord d'un lac; soit que, plus simple et plus touchant encore, il donne pour fond h sa Vierge adorant l'enfant Jésus (National Gallerj') un coin paisible du Frioul, avec un village flanqué de tours dorées par les rayons du soleil et, sur les rives dun cours d'eau plantées de quelques arbres grêles, des patres avec des vaches qui broutent ou se reposent. Rien ici, sans doute, ne rappelle la Palestine ou le Jourdain; mais cette douce image d'une mère en
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contemplation devant son enfant s'accorde avec ce paysage placide, dont la sérénité nous pénètre peu à peu.
On aimerait à s'attarder avec ces précurseurs, à respirer avec eux ces premiers parfums de nature qui se dégagent de leurs œuvres; mais il est temps d'en venir à l'épanouissement complet d'un art dont, par ses leçons comme par son propre talent, Bellini avait préparé l'éclosion. Vers la fin de sa longue carrière, d'ailleurs, par l'clfet d'une de ces curieuses réciprocités dont l'histoire ollVe maint exemple, le maitre devait, à son tour, subir l'influence de ses deux élèves les plus illustres et marcher à leur suite dans les voies qu'il avait lui-même ouvertes à leur génie.
Le premier en date de ces glorieux élèves est le peintre charmant, mort dans la Heur de sa jeunesse, à peine âgé de trente-quatre ans, Giorgio di Castelfranco, célèbre sous le nom de // Giorgione (le grand Georges). Malgré les recherches des érudits, sa biographie est restée assez obscure et les légendes y tiennent plus de place que les faits positifs. A peine a-t-on pu découvrir en ces derniers temps quelques documents qui le concernent. Le nom de Barbarelli qui lui est encore attribué par tous les catalogues n'était pas le sien, mais bien celui d'une famille de paysans originaire de Vedelago, dans la Marche de Trévise d'où l'on croit que venaient aussi ses parents. Un grand nombre de ses œuvres mentionnées par ses contemporains ont disparu et la critique s'était comme évertuée jusqu'en ces derniers temps à dénier successivement Fauthenticité de celles qui nous restent. Il y a dix ans à peine, il eût été imprudent, à en croire ses historiens, d'en citer une seule qui fût certainement du grand artiste dont la réputation s'était cependant étendue sur toute l'Italie de son vivant et qui avait exercé sur ses successeurs une influence si considérable que Vasari le proclame, avec Léonard, l'initiateur le plus fécond de tous les maîtres delà Renaissance. Ce n'est que tout récemment que M. Herbert Cook, dans une intéressante monographie où il résume, contrôle et rectifie sur plus d'un point les affirmations de ses devanciers, a pu. et suivant nous très justement, lui restituer environ une cinquantaine de tableaux et signaler aussi quelques copies d'œuvres anciennes aujourd'hui perdues. On sait que. vers i dod, le Giorgione, après avoir fréquenté l'atelier de Giovanni Bellini, peignait à Venise, suivant la mode d'alors, les façades
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de plusieurs édifices, et notamment en i5o8, deux ans avant sa mort, celles du Fondaco de' Tedeschi, sur lesquelles on ne découvre plus aujourd'hui que des traces à peine apparentes de colorations. Ces divers travaux dénotent la facilité et la souplesse de son talent; mais tout en regrettant leur perte, il est permis de présumer que ni ses goûts, ni la tournure de son esprit ne le destinaient à de pareilles tâches. C'est à la nature, en etVet. qu'il demanda de bonne heure ses enseignements; c'est elle qui jusqu'au bout lui a fourni ses meilleures inspirations.
La ville où il est né et dans laquelle il aima toujours à revenir, touche d'ailleurs à l'une des contrées les plus pittoresques de l'Italie. Située dans la vallée du Musone, à peu près à égale distance des Alpes et de l'Adriatique, la petite ville de Castelfranco attire de loin les regards par ses hautes tours, aujourd'hui à demi ruinées et habillées de lierre, et par la vaste enceinte de ses murailles qui faisaient de son château posé sur une petite éminence- une espèce de camp retranché. De riches cultures l'environnent de tous côtés; mais en remontant vers le nord, le pays, d'abord tout à fait plat, devient de plus en plus accidenté, et sur les contreforts des montagnes qui bordent la plaine s'élèvent çà et là des clochers ou des fermes ombragées par de grands arbres.
Toutes les beautés de cette aimable contrée, le maître les a exprimées avec autant de vérité que de poésie. On les retrouve déjà éparses dans quelques-unes de ses premières œuvres, dans V Apollon et Daphué du séminaire de Venise; dans VOrphée et Eurydice du musée de Bergame; dans le Salomon et le Moise enfant des Uftizi et surtout dans cette Madone entre saint Libéral et saint François qu'il peignit avant i3o4 pour une des chapelles de la principale église de Castelfranco où elle se trouve encore. Ce n'est pas que la composition en soit bien remarquable; mais on oublie la gaucherie de son ordonnance quand on considère l'ampleur et la beauté de la peinture, la force et la délicatesse des colorations et l'harmonie du paysage qui ajoute tant de charme à ce bel ouvrage.
Le Giorgione, à peine installé à Venise, allait, avec sa précoce maturité, conquérir bien vite la faveur publique. Il ny manquait pas d'églises à décorer et pendant longtemps encore les murailles des édifices publics devaient offrir aux maîtres de l'école de vastes espaces pour célébrer la gloire de la cité. La foi cependant avait dès lors perdu de sa ferveur et
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LE r.IORGIONI:. APOLLON KT DAPIINH.
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les grands faits de guerre devenaient plus rares. \\n revanche, avec la richesse croissante, les chefs des grandes familles manifestaient un goût de plus en plus mai'qué pour les arts. Chez les lettrés, d'ailleurs, la mode était revenue de ces pastorales un peu subtiles auxquelles se complaisent les civilisations raffinées. En même temps que les textes des écrivains de l'antiquité, Virgile, Ovide, Théocrite et Longus, revisés et commentés par les érudits, faisaient l'objet des publications aujourd'hui si recherchées d'Aide Manuce et de ses successeurs, des poètes, comme Sannazar. s'évertuaient dans leurs pastiches à célébrer les grâces apprêtées d'une Arcadie de convention. Mieux inspiré, le Giorgione, qui ne fut jamais grand clerc, demandait à la nature elle-même les sujets de ses tableaux, et c'est pour sa propre satisfaction qu'il lui faisait une place toujours plus grande dans ses œuvres. Vivant à Venise, il aimait à retrouver le coin de terre où s'était passée son enfance, et dès qu'il en avait le loisir, il venait revoir ses chers horizons. Dans ce milieu charmant, il se sentait à l'aise. Avec le temps, son talent avait gagné en puissance et en autorité. Il connaissait assez son pays natal pour y bien choisir les motifs qui le caractérisaient le mieux. Tout 1'}" intéressait: les arbres dont la croissance généreuse atteste la fertilité du sol, les beaux groupes qu'ils forment dans la campagne, la gaieté des villages étages sur les collines, les eaux rapides et claires qui, descendues des montagnes, s'épandent en cascatelles, portant sur leur passage la fraîcheur et la fécondité. Le peintre, à ce que nous apprennent ses biographes,
avait pour ces eaux courantes une prédilection particulière; il se plaisait à les observer, à étudier leur transparence et leurs mystérieuses profondeurs. La lumière aussi lui semblait, comme à Léonard, Tàme même du paysage. Curieux de tous les problèmes du clair-obscur, il s'était appliqué à en rendre les effets les plus capricieux. Une lettre d'Isabelle d'Esté 23 octobre i?io! nous apprend qu'il avait peint une « Nuit très belle et singulière », que la princesse avait vivement désiré acquérir, laissant toute liberté à son agent d'en donner la somme que voudrait l'artiste. D'habitude cependant, c'est la pleine et vive lumière du jour qui resplendit dans les tableaux du maitre. Leur tonalité générale est puissante et l'ampleur de l'exécution, l'abondance généreuse de la pâte, la splendeur des harmonies répondent au rythme élégant des lignes et à la belle proportion des niasses.
De toute cette nature s'exhale une impression de bonheur et de poétique rusticité. Et cependant si simples qu'elles soient, les compositions de l'artiste recèlent des énigmes qui ont maintes fois exercé la sagacité de la critique et provoqué de sa part les commentaires les plus hasardeux. Voici, par exemple, dans le tableau connu sous les noms de la Tempête ou la Famille du Giorgione (collection du prince Giovanelli, à Venise), une jeune femme presque entièrement nue, accroupie sur le gazon au bord d'un ruisseau et donnant le sein à son enfant. Tout à fait à gauche, au premier plan, sur l'autre rive, un jeune homme se tient debout appuyé sur un bâton. Au centre, encadré par de grands arbres, un autre petit cours d'eau au-dessus duquel est établie une passerelle en bois, et, plus loin, se détachant en clair sur un ciel assombri que traverse le zigzag d'un éclair, des habitations, les tours et l'enceinte d'un château. Cette menace de la foudre, ces deux figures isolées, l'une vêtue et l'autre nue, ont donné lieu à de nombreuses hypothèses, la plupart voulant voir dans cette composition un symbole de la vie humaine et des malheurs imprévus qui, à tout moment, peuvent fondre sur elle. Comme on l'a fait observer, l'explication du sujet est, sans doute, plus simple et moins subtile. Si l'appellation du tableau est exacte, — et ainsi qu'on peut le constater par la photographie prise d'après nature que nous donnons ici, le paysage reproduit, en effet, assez fidèlement, les abords de Castelfranco, tels qu'ils se sont conservés, — c'est l'artiste lui-même qu'il faudrait reconnaître dans ce jeune gars de fière tournure
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