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LE CONCERT CHAMPETRE. 19
qui veille sur sa femme, alors que par une journée d'orage, celle-ci est venue chercher la fraîcheur d'un bain dans ce lieu retiré. Son nourrisson, déposé près de là, dans l'herbe, s'étant réveillé, la mère calme en hâte son appétit, et séduit par le spectacle de cette idylle familière, le peintre a voulu en conserver le souvenir.
La composition des Astronomes (Musée de Vienne) a soulevé des . interprétations encore plus laborieuses et plus compliquées, et les divers titres : les Philosophes, les Géomèlres, les Trois Mages, etc., qu'on a successivement proposés pour elle, montrent assez que le sujet n'en est pas très nettement défini. Il n'y a pas à épiloguer en présence du Concert champêtre, un des chefs-d'œuvre de notre Louvre, ou plutôt cette belle œuvre non seulement défie tous les commentaires, mais se passe de toute vraisemblance. Comment expliquer, en effet, au milieu de cette campagne ouverte, la présence de ces deux femmes nues, à côté desquelles, sur le gazon, un jeune seigneur de bonne tournure et galamment accoutré, pince les cordes d'une guitare, tout en causant avec son voisin, un rustaud à la figure ébouriffée? Avec une eifronterie ingénue, les deux donzelles, — l'une massive et charnue, l'autre élégante et d'une beauté superbe, — s'étalent aux regards de tous, et un pâtre qui, à quelques pas de là, conduit son troupeau, ne semble aucunement étonné d'un spectacle si étrange. Quel hasard a pu réunir des personnes de conditions, de costumes et de tournures aussi disparates? La mythologie pourtant n'a rien à voir en cette affaire, et même en ces temps lointains et de morale peu scrupuleuse, pareilles exhibitions en plein air n'auraient pas été tolérées sans scandale. L'image cependant, à le bien prendre, est décente et aucune idée de volupté ne s'y mêle. Nous sommes ici en plein pays des rêves, et, avec un réalisme aussi puissant que poétique, le maitre a su nous associer à ce beau songe d'une après-midi d'automne qui s'offrait à son imagination. Contentonsnous donc, sans trop chercher ce que sont ces personnages, de jouir avec euxdes séductions de cette avenante contrée, de la douceur de l'air, de l'accord exquis de ces figures humaines avec la grâce d'un paysage fait pour elles et dont on ne saurait les séparer. Mieux qu'aucun autre de ses ouvrages, le Concert champêtre résume l'idée qu'on doit garder du maître, de son àme délicate et naïve, de son talent, un des plus forts et des plus tendres qui furent jamais.
Vt'E ACTUKLI.K DE CASTELFR.ANCd.
Phot. Alinari.)
Toutes les promesses de ses devanciers et du Giorgione lui-même, le Titien allait les dépasser en réalisant leurs plus nobles aspirations. Né vers 1477, mort en id7()'. il touche à la fois, par sa longue carrière, aux débuts de l'école vénitienne et à son déclin: il en marque lui-même l'apogée; il en est la plus complète et la plus éclatante incarnation. Grâce à l'universalité de ses aptitudes, il a pu aborder tous les genres et il les a tous renouvelés. Enfin par la place qu'il a faite dans son œuvre à la nature, il est le véritable créateur du paysage moderne et, à ce titre, il s'impose particulièrement à notre attention.
La petite ville de Pieve di Cadore, où il vit le jour, est adossée à l'un des contreforts des Alpes de Cadore. dont les plus hauts sommets se dressent en grandiose amphithéâtre au-dessus d'elle. A ses pieds, la Piave, écumeuse et bruyante, se fraie difficilement son cours à travers
I. On a rccemmcm contesté la date de naissance du Titien, pour la reculer dix ans plus
tard. Lune et l'autre opinion peuvent, en ertet, se soutenir avec des arguments plausibles.
Si les témoignages de \'asari et de Doice s'accordent en faveur de la date i4Xi), il convient
cependant de remarquer que dans une lettre écrite à Philippe 11, en i.ïf|i, le Titien lui-
' même se dit alors âgé de quatre-vingt-quinze ans.