LES PAYSAGISTES DE LECOLE ANGLAISE
. 1,'aUT en ANGI.KTEUKK. — LA NATl'RE CHEZ LES LITTÉ R ATELRS. — LES JARDINS ANGLAIS. — LES PREMIERS PAYSAGISTES. — IL JOHN CONSTABLE. — SA VOCATION. — SON AMOUR DK LA NATURE ET SA SINCÉRITÉ. — SES JUGEMENTS SUR LES MAITRES.
i;i>uis longtemps l'Angleterre était devenue une nation puissante et prospère; elle avait donné le jour à un auteur dramatique tel que Shakespeare, à des philosophes comme Bacon et Newton ; elle n'avait pas encore produit un seul artiste. Ses souverains, ses grands seigneurs sentaient, il est vrai, que l'art est la parure d'une cour, le luxe suprême de la richesse, et à diverses reprises ils cherchèrent à attirer auprès d'eux quelques-uns des maîtres du continent. Pour ne citer que les plus
GAl.NSBOROUGH. — P.AVSAl.K AVKC AM.MALX. (CoMection de \\. .1.-1". Hosellinc.)
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grands, Holbein, Antonio Moro, Rubens et van Dyck avaient fait à Londres des séjours plus ou moins prolongés, comblés des faveurs royales et patronnés par les membres de l'aristocratie. Dans les collections que ceux-ci avaient formées, les paysagistes en renom tenaient une place importante et, parmi eux, Claude Lorrain, Ruisdael, Hobbema et Cuyp, qui jouissaient surtout de la vogue, devaient nécessairement exercer une influence considérable sur la formation et le développement des premiers paysagistes anglais. Avant ceux-ci, d'ailleurs, les écrivains avaient compris et exprimé les beautés de la nature. On sait quel poétique intérêt ajoutent aux épisodes les plus pathétiques des drames de Shakespeare les paysages indiqués par lui en quelques traits saisissants : les bruyères désolées où le roi Lear, errant pendant la tempête, exhale son désespoir; le cours d'eau dans lequel Ophélie se noie entourée de fleurs; la lande où les sorcières promettent à Macbeth la royauté; les prairies enveloppées de vapeurs et baignées de rosée parmi lesquelles s'ébattent les petits génies du Songe d'une nuit d'été. Après Shakespeare et avec une prolixité moins expressive, les poètes lakistes n'avaient épargné aucun détail dans la description des campagnes qui servent de cadre à leurs compositions rustiques. Enfin la création des jardins anglais dans lesquels, rompant avec la symétrie et la raideur géométriques jusque-là en honneur, les décorateurs des résidences princières s'appliquaient les premiers à respecter la nature, atteste le goût croissant qu'on avait pour elle vers le milieu du xvni' siècle. Il semble donc que tout fût préparé pour l'avènement d'une école de paysage en Angleterre. Mais l'art avait longtemps tardé à profiter des ressources que la nature lui offrait avec une merveilleuse prodigalité. Les peintres restaient indifférents à ses beautés pittoresques et quand, après s'être, à ses débuts, acquis une certaine réputation comme portraitiste, Richard Wilson s'avisa, le premier, de demander à la nature les motifs de ses tableaux, c'est en Italie qu'il vint les chercher. Pendant les cinq ans qu'il passait à Rome, encouragé, aidé même par Joseph Vernet, il amassait les nombreuses études qu'à son retour à Londres, en lySS, il utilisait dans des compositions mythologiques telles que la Mort des Niobides qui, exposée en 1760, lui ouvrait les portes de la Royal Academy, fondée cette année même. Mais le style et l'aspect sévère de ces peintures pas plus que le caractère peu endu-
RICHARD WILSON ET TH. G A I NSBOROU G H . 3ii
rant de leur auteur n'étaient faits pour lui assurer la faveur des grands personnages. On raconte, en etfet, que, froissé par le marchandage d'un de ses tableaux que le roi voulait acquérir, il avait répondu à l'offre d'un rabais qu'on lui proposait que « si Sa Majesté était embarrassée pour le paiement. Elle pourrait prendre des délais ». Aussi Wilson avait-il connu la gène et, obligé pendant longtemps de se contenter des prix les plus modiques pour ses œuvres, il exécutait jusqu'à quatre ou cinq répétitions de celles qui avaient obtenu quelque succès. C'étaient, en général, des vues d'Italie ou des paysages académiques dans lesquels l'influence de Claude Lorrain était manifeste. Parvenu à une modeste aisance, grâce à un petit héritage que lui laissait son frère, Wilson avait senti lui-même l'insuffisance de ce fonds d'études sur lequel il vivait depuis trop longtemps sans avoir pu le renouveler, et il s'était installé à la campagne, au village de Llanberris, dans le comté de Denbigh. C'est là qu'il mourut en 1 782 dans sa soixante-dixième année, et les derniers ouvrages qu'il y peignit — on en peut voir quelques spécimens au Musée de South-Kensington — témoignent par leurs colorations plus vives et leurs données moins conventionnelles de l'heureuse action qu'avait eue sur son talent ce commerce plus intime avec la nature.
Contemporain de Wilson, Thomas Gainsborough, avec un tempérament de peintre plus original et mieux accusé, demandait au Suffolk, son pays natal, les motifs de ses tableaux. Bien que ses paysages aient été autrefois aussi appréciés que ses portraits, c'est par ces derniers qu'il a mérité sa célébrité. Avec un sentiment personnel de grâce et d'élégance, ils ont quelque chose de la grande tournure de ceux de Rubens et surtout de van Dyck, dont Gainsborouh avait fait de nombreuses copies. Ses études peintes aux environs d'Ipswich, où il s'était établi, n'avaient eu primitivement pour lui d'autre but que de lui permettre de placer les grandes dames dont il retraçait l'image au milieu des beaux ombrages de leurs résidences et d'ajouter ainsi à ses œuvres le charme de ces colorations qui contrastent si heureusement avec les fraîches tonalités des carnations et des toilettes de ses modèles. Peu à peu, séduit lui-même par l'attrait de ces études et par la diversion qu'elles apportaient à la monotonie de ses travaux habituels, il leur avait consacré une plus large part de son temps. La nature cependant n'y semble
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vue qu'à travers les paysages de Rubens ou de Huysmans de Malines dont ceux de Gainsborough rappellent souvent l'ordonnance et même les colorations. On assure, du reste, que, sans jamais peindre hors de son atelier, l'artiste se contentait de prendre dans la campagne quelques croquis prestement enlevés à la plume ou au crayon, sur des papiers teintés, avec des rehauts de blanc et des couches légè'res de lavis à l'encre de Chine pour indiquer les principales valeurs. Si dans ses peintures ces valeurs sont, en général, bien observées, l'assiette et la succession des terrains exactement établies, les colorations, en revanche. restent le plus souvent conventionnelles. Sur les premiers plans d'un ton roussàtre, traités d'une façon expéditive, s'étalent quelques plantes au large feuillage et des arbres bruns ou jaunes découpent dans l'azur du ciel ou reflètent dans le bleu plus sombre des eaux les rondeurs un peu uniformes de leurs silhouettes. Ça et là des animaux, le plus souvent des vaches, jettent une note claire et piquante parmi ces végétations, l'ne large entente de l'effet assure l'unité de ces paysages; mais cette science de l'effet dérive chez Gainsborough de son instinct de peintre et d'une observation attentive de ses maîtres préférés plutôt que d'une étude directe de la réalité.
A la suite de Gainsborough, presque un demi-siècle après lui, deux peintres nés en ijlnj, Thomas Barker et surtout Old Crome. méritent d'être cités pour la sincérité et la justesse de leur interprétation de la nature. Du premier, outre un Chasseur pendant lorage, qui eut en son temps un grand succès, la National Gallery possède une ]'ue de dunes, prise probablement dans le Sommerset, dont le motif, très simple, a de la grandeur. Si l'aspect ne laisse pas d'en être un peu noirâtre et la touche assez brutale, le ciel d'un beau mouvement est, en revanche, délicatement modelé, et des faneuses qui se reposent au premier plan font bien ressortir l'étendue d'un vaste horizon, sur lequel les rayons du soleil tamisés à travers les nuages accrochent çà et là quelques lumières. C'est par une semblable recherche de la vérité et un talent supérieur que se distingue Old Crome. A côté de tableaux inspirés par le souvenir de Cuyp, dont les collections anglaises abondent en œuvres choisies, Crome montre dans la plupart de ses productions une souplesse et une originalité remarquables. Ses Ardoisières de la National Gallery frappent le spectateur par l'austérité voulue des colorations, aussi bien que par la
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W. TURNKIt. — Al'Or.l.ON KT LA SIHVI.I.K.
Nntir)nal CuiIL-ry. (Phot. liraiin, Clcmcnt et CM
franchise de la facture. Ce ciel vide et morne, ces terrains rocailleux, aux cassures violentes, aux tonalités grisâtres, ces côtes âpres et nues qui se dressent de part et d'autre, et sur les pentes desquelles des flocons de brunie promènent leurs traînées éparses, tout dans cette robuste pcintLire cf)nc()uit à l'impression de sauvagerie qui se dégage de cette contrée désolée. Avec des scrupules bien nouveaux jusque-là, Crome, on le voit, s'est appliqué à lespecter de tout point le caractère des lieux qu'il peignait, à nous en montrer sans réticence les coins les plus farouches et les plus déshérités. Sa conscience et ses exemples lui suscitaient bientôt des imitateurs et, de concert avec son beau-frère Robert Ladbrooke, il groupait autour de Norwich une petite école provinciale d'où devaient sortir quelques artistes distingués, comme .lohn Cotman^ (ieorgc Vincent et James Starke.
Si le nom de Turner avait dès lors elFacé ceux de ses obscui's émules, peut-ètix- cet exposé succinct n'était-il pas inutile, poui' montrer ce qu'était avant lui la peinture de paysage en Angleterre, et comment, après les pastiches de Claude ou des maities flamands et hollandais qui avaient marqué ses débuts, elle s'était peu à peu atlVanchie par la seule étude de la nature.
Joseph Mallord \\'illiam Tuiner, né à Londies, dans Maiden-Lane
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(Covent-Gardeiii, le ulî avril 177D, était fils d'un simple barbier-coiffeur, originaire du Comté de Devon. Il n'avait guère connu sa mère, personne d'un caractère irritable, ma! équilibrée, et qui fut de bonne heure atteinte d'aliénation mentale, ce qui explique peut-être les étrangetés d'humeur qu'on devait plus tard remarquer chez son fils. Celui-ci ne reçut qu'une très médiocre instruction qu'il ne songea pas à compléter lui-même; mais son père, qui comptait parmi ses clients d'assez nombreux artistes vivant dans le quartier, encouragé probablement par eux. ne s'opposa pas à la vocation précoce que l'enfant avait manifestée pour la peinture. Entré d'abord chez un dessinateur de fleurs, William apprit, en 1788, la perspective chez Thomas Malton, et fréquenta aussi l'atelier de l'architecte Hardwick; avant de suivre les cours de la Royal Academy où il étudia la figure humaine. Il gagnait quelque argent en coloriant des dessins o.u des gravures, et plus tard en faisant des portraits. Sans montrer des qualités bien rares, celui qu'il peignit d'après lui-même vers 1802 (National Galleryi, atteste une certaine habileté. Dès que le jeune homme avait un instant de loisir, il s'échappait pour aller sur les bords de la Tamise dessiner d'après nature, parfois en compagnie d'un de ses camarades, de deux ans plus âgé que lui. Th. (lirtin. Celui-ci, très bien doué lui-même, serait, sans doute, devenu un paysagiste distingué s'il n'était mort prématurément, en 1802. avant d'avoir donné sa mesure. En profitant de ses conseils, Turner s'était initié aux procédés de l'aquarelle qu'il pratiqua toute sa vie avec un grand talent. Pour le moment, il s'estimait heureux de vendre, au prix de 2 ou 3 frajics pièce, les petites aquarelles qu'il exposait dans la montre de son père ou qui lui étaient achetées par le docteur Munro. Gratifié de temps à autre d'un repas, il pouvait chez ce dernier voir et admirera loisir une petite collection de tableaux anciens. Le comte de Yarborough et deux de ses amis, s'étant également intéressés au jeune débutant, lui fournirent les ressources nécessaires pour aller visiter le continent et y étudier les œuvres des maîtres. Il fut aussi chargé par plusieurs éditeurs de dessiner des vues des contrées les plus pittoresques de l'Angleterre pour une suite de publications illustrées, fort en vogue à cette époque. Dès l'âge de quinze ans, Turner exposait à la Royal Academy, et il ne cessa pas, pendant de longues années, de prendre part aux expositions organisées sous le patronage de cette institution. Ses envois avaient été
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aussitôt remarqués, et le nombre croissant de ses tableaux admis à chacune d'elles atteste la bienveillance avec laquelle il y fut accueilli, malgré son extrême jeunesse. En 1799 il devenait lui-même associé, puis trois ans après membre de la Royal Academy; il était à peine âgé de vingt-sept ans.
Petit, trapu, peu sociable et négligé dans sa mise, Turner, avec sa mauvaise tournure, n'était guère soucieux de belles manières. Son incapacité à exprimer ses pensées Favait rendu de plus en plus misanthrope. En revanche, il montrait une ardeur extrême au travail et, levé de bonne heure, il se tenait tout le jour à sa tâche, fermant impitoyablement sa porte aux visiteurs. Aussi avec sa grande facilité, sa production était-elle très active. Ses premières œuvres attestent à la fois une observation pénétrante de la nature et une vive préoccupation des maîtres flamands ou hollandais qu'il avait pu étudier dans les collections anglaises. Les effets de lumière l'attirent déjà, et dès 1797 il expose un Clai?^ de lune à Milbank^ sur la Tamise, — non loin de l'endroit où, par un hasard singulier, il devait, plus de cinquante ans après, finir ses jours, — et le Lac de Butlermere, dans le Cumberland, avec un arc-en-ciel et le soleil éclairant de ses derniers rayons les sommets des coteaux voisins. En 1798, c'est un Matin sur la montagne de Coniston, dans le comté de Lancastre, tableau noirâtre et assez insignifiant. Il peint aussi, et avec une grande habileté, des marines, comme celle qui figurait à l'Exposition de 1801 : Bateaux de pèche près de la cote, par une forte brise, toile d'un effet dramatique bien conçu. A côté de ces données dont la nature lui a fourni les motifs, il s'essaie à des compositions inspirées par la mythologie ou les livres saints, telles qu'Enée et la Sibylle, en 1800, puis en 1802 les Plaies d'Egypte et Jason à la recherche de la Toison d'or. Mais ce ne sont là que des épisodes introduits après coup, car ni le style, ni le caractère du paysage ne s'accordent avec ces sujets. L'artiste n'\' voit qu'un prétexte à des dispositions purement décoratives, le plus souvent empruntées à Claude Lorrain qui commence à hanter son esprit.
On dirait qu'il cherche sa voie, si ces tentatives dans des directions très diverses n'affectaient déjà un air d'assurance et de crànerie. Son exécution, en effet, a pris d'année en année plus d'ampleur et de sûreté. La Jetée de Calais par un gros temps, qu'il expose en i8o3, compte
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certainement parmi ses productions les plus remarquables. Sous les menaces de l'orage, quelques bateaux de pêche cherchent à gagner le large ou à rentrer dans le port, et, sur la jetée vue de biais, des femmes assistent anxieuses à cette lutte de leut's hommes aux prises avec la mer déchaînée. Dans les barques secouées, ballottées au hasard des remous, chacun est à son poste et s'acquitte vaillamment de sa tache avec la décision que donne l'habitude des périls quotidiens affrontés en commun. Au milieu de ce tumulte humain et de cette confusion des éléments, l'artiste, lui aussi, a conservé son sang-froid. Qu'on voie avec quelle justesse les divers plans sont établis dans son œuvre, avec quel art cette eau si profondément remuée est cependant maintenue dans un équilibre relatif! Qu'on observe, autour des barques, le mouvement varié de ces vagues qui se creusent en profonds abîmes ou se dressent écumantes et comme poussées par une force irrésistible! Le rythme éloquent des lignes et la transparence des tonalités glauques sur lesquelles éclatent quelques lumières très heureusement réparties, l'exécution partout vivante et merveilleusement appropriée à un pareil sujet, tout dans cet ensemble est à la fois logique et imprévu, très pathétique et très pictural. En dépit de la multiplicité des détails, aucun n'est de trop: tous concourent à l'unité de l'feuvre et assurent sa perfection.
C'était là, on le conçoit un art bien fait pour plaire à une nation maritime, puisqu'il donnait une expression émouvante à la représentation de spectacles qu'elle avait journellement sous les jeux et dont elle pouvait vérifier l'exactitude. Aussi les productions de Turner étaient-elles très goûtées par ses compatriotes. 11 semble donc qu'il n'eût qu'à persévérer dans une voie où non seulement il n'y avait pour lui que légitimes succès, mais où il trouvait à sa portée toutes les facilités pour renouveler son talent. Kn assouplissant un peu sa main et surtout en éliminant de sa palette les tons bitumineux qui y tenaient encore une trop large place, il pouvait facilement réaliser des progrès décisifs. La veine était riche et les motifs ne lui auraient pas manqué. Sans renoncer tout à fait à de pareils épisodes, l'artiste ne devait plus cependant leur faire qu'une part très restreinte dans son œuvre. .\u lieu de pénétrer plus avant dans l'intimité de la nature par une étude plus suivie, il allait désormais viser à des aspects purement décoratifs
Peut-être le voyage que Turner fit. en 1802. en France et en Suisse
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