VOYAGES E.\ FRAXCE ET EN SUISSE
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ne fut-il pas étranger à cette transformation de son talent. Sans doute, avec sa curiosité toujours en éveil, pendant cette excursion qui lui faisait parcourir des pays si différents du sien, il n'était pas resté inactif. Travailleur infatigable, il rapportait de son séjour sur le continent une moisson d'études aussi abondantes que variées. Mais ce n'étaient-là, à le bien prendre, que des notations expéditives, trop superficielles pour qu'il put en tirer des (cuvres sérieuses, égales à celles qu'il avait produites jusque-là. Une succession si rapide d'impressions très diverses ne pouvait lui laisser des souvenirs bien nets, ni bien durables. Elle l'obligeait à se contenter d'informations sommaires, à recourir à des procédés factices pour masquer leur insuffisance et à retomber dans les mêmes formes apprises et les mêmes colorations cherchées sur la palette, au lieu de profiter des ressources d'enseignement indéfinies que lui aurait fournies la nature.
Aussi apportera-t-il désormais des exigences moins hautes et une correction moins scrupuleuse dans la pratique de son art. Le Naufrage, qu'il peignit en i8o5, nous montre, en effet, une préoccupation excessive de mo\'ens un peu conventionnels pour provoquer à bon compte
3i8 LES MAITRES DU l'AYSAGE.
un pathétique assez vulgaire. La noirceur opaque du ciel, la violence exagérée des flots et l'accumulation de détails dramatiques attestent un parti pris évident de forcer l'émotion par une insistance d'un goût équivoque. Il y a plus de mesure et une plus juste observation de la nature dans le Lever de Soleil par le brouillard que Turner exposa en 1807 et dont il était lui-même si satisfait qu'après l'avoir échangé contre son tableau du Naufrage^ il voulut ensuite le racheter à lord Tabley qui s'en était rendu acquéreur. L'effet de cette brume matinale à travers laquelle filtrent les rayons d'un pâle soleil, effet si fréquent dans les pays du Nord, a été habilement rendu par l'artiste, et les tonalités indécises du ciel et des fonds grisâtres, noyés dans une atmosphère humide, font bien ressortir les colorations brillantes du premier plan.
Dans ces divers tableaux dont la contrée même où il vit lui a fourni les motifs, Turner est maintenu par la nature, par les indications qu'elle lui fournit et auxquelles il peut facilement recourir, s'il a besoin d'être plus complètement renseigné. Il en prend plus à son aise avec les paysages exotiques ou composés de toute pièce dans lesquels de plus en plus son imagination va se donner librement carrière. Telles sont : la Destruction de Sodome peinte vers i8o5, la Mort de Xelsott et la Discorde recevant la pomme du jardin des Hespérides exposées en i8oô et 1808 à l'Institut britannique. Dans ce dernier tableau les montagnes qui ferment l'horizon, ainsi que le remarque Ruskin — cependant grand admirateur de Turner jusque dans ses erreurs — « sont traitées comme «i>elles.,étai€nt simplement de grosses pierres ». \J Apollon tuant le serpent Python, qui figurait à l'Exposition de la Royal Academy en 181 1, ne manquerait pas d'une certaine grandeur, s'il était possible de démêler et de suivre les replis de la queue du monstre qui, se déroulant à travers une immense étendue de paj's. se confond avec les rochers.
Emporté par sa fougue, Turner incline déjà vers des sujets qui ne sont plus du domaine de la peinture. Il prend pour des hardiesses les gageures audacieuses qu'il est impuissant à soutenir, comme dans la Destruction d'un cottage par une avalanche et le Passage des Alpes par Annibal, une vraie débauche d'incohérence. Au milieu de la tourmente de neige déchaînée sur ces sommets, on a peine à découvrir l'armée
ISFLUEyCK DE CLAUDE LORRAIN. 319
carthaginoise et les xVlpes elles-mêmes, perdues dans des nuées de formes bizarres qui s'accrochent aux Hancs des montagnes. Turner, en abordant des sujets de ce genre, nous laisse indifférents. On sent, à la froideur avec laquelle il essaie de rendre ces grandes scènes de la nature, qu'il n'en est pas ému lui-même et qu'il s'efforce de suppléera l'insuffisance de ses études par sa virtuosité.
Si ces témérités peu justifiées sont bien à lui, il se montre, au contraire, un imitateur très timide de Claude Lorrain quand il aborde, comme il l'a fait souvent, des données analogues à celles qu'a traitées notre grand paysagiste. Longtemps avant d'avoir vu l'Italie, il a la prétention de la peindre, d'en faire mieux que Claude comprendre les beautés et de dépasser son modèle par sa façon d'exprimer le charme de la lumière répandue dans les immensités de l'espace. Afin de donner plus de viaisemblance à ses rêves, il y mêle des épisodes mythologiques où il introduit d'innombrables personnages. Mais sans être plus lettré que Claude, il n'a ni sa candeur, ni cette finesse d'instinct qui permet au Lorrain de bien disposer et de placer toujours au bon endroit ses naïves figures. D'un dessin fort incorrect, celles de Turner manquent absolument de style. Seuls les titres de ses tableaux nous donnent la clef des rébus qu'il nous propose, et il est nécessaire de recourir au catalogue pour savoir ce que sont ces figures et ce qu'elles font. Déjà en 1814 il peint une Didon parlant pour la chasse; mais comme il ne connaît en fait d'Enéide que celle de Dryden, c'est d'après un pastiche de Virgile qu'il compose ce pastiche de Claude. Il revient à riCnéide l'année d'après, et dans un tableau plus compliqué il en tire un sujet encore plus alambiqué : Didon construisant Carthage ou la Fondation de l'Empire Carthaginois., ainsi qu'il le dénomme lui-même dans un coin de la toile, en mettant à la suite de cette inscription la date de 181? et sa signature. L'œuvre n'est pas sans mérite, mais l'ordonnance a été absolument inspirée par Claude : une enfilade de palais et de colonnades s'étendant à perte de vue sur les bords d'une nappe d'eau tranquille qui refiète un ciel lumineux. A part quelques touches d'un jaune citron trop accusé et qui détonnent, la couleur est harmonieuse et brillante, et les dégradations de l'atmosphère sont bien rendues des premiers plans jusqu'à l'horizon; la facture, plus fine, est aussi plus posée que d'habitude. On se croirait en présence
d'une copie de Claude si, à côté de cette Didoit et lui faisant pendant sur la même paroi de la National Gallery, on n'avait sous les veux une des plus admirables marines que le Lorrain ait peintes dans sa pleine maturité, le Débarquement de la Reine de Saba. daté de i()48. Le spectateur non prévenu serait tenté d'accuser l'administration du musée d'un rapprochement si malencontreux. Turncr seul en est coupable, et c'est pour se conformer à sa volonté formellement exprimée que les deux peintures ont été placées ainsi face à face. L'œuvre, fùt-elie meilleure encore que l'idée que s'en faisait l'artiste, dénoterait, en tout cas. chez lui une complète absence de tact et, comme le dit M. Hamerton, « ce défaut de jugement qui est la Némésis du dénie ».
La préoccupation de Claude était devenue pour Turner une véritable obsession. C'est elle qui. à l'exemple du Liber l'erilalis. le poussait, dès 1807, à publier sous le titre de Liber Sludiorum. un recueil d'eauxfortes exécutées d'après des dessins faits par lui sur nature, mais remaniés et interprétés en vue de la gravure. Bien que dans un grand nombre de ces eaux-fortes non seulement l'inHuencc, mais l'imitation de son illustre prédécesseur soient évidentes, l'ensemble dénote cependant une originalité positive, en même temps que de lares qualités dans le rendu des divers éléments pittoresques du paysage. A l'aide d'un simple trait plus ou moins accentué et grâce à des simplifications intelligentes. Turner excelle à exprimer à peu de frais la physionomie d'un site déterminé. La structure des terrains, le port et le feuille des différentes essences d'arbres et l'effet général lui-même sont nettement définis, et, malgré l'extrême sobriété des moyens, l'aspect général donne une juste impression des localités ainsi représentées.
On ne comprend guère qu'un dessinateur aussi bien doué et déjà si habile, au lieu de se p;.>rfectionner dans cette voie, s'en écarte aussi complètement, à partir d'une certaine époque, pour se borner à des recherches de couleur qui iront jusqu'à l'extravagance. Peut-être les exigences d'une production sans trêve, en vue des gains rapides qu'elle pouvait lui valoir, ont-elles poussé Turner à se contenter ainsi d'études de plus en plus sommaires. Il a donné, en effet, des preuves réitérées de son amour de l'argent, et les procédés auxquels il recourait pour s'en procurer n'ont pas toujours été d'une délicatesse scrupuleuse. Malgré les conventions expresses faites avec ses graveurs — qui d'ailleurs