CARACTÈRE BIZARRE DE TURNER
finissent tous par se brouiller avec lui ' et protestent collectivement contre ses façons d'agir — on le voit exploiter à outrance les planches qu'il s'est réservées et vendre, en dehors du chiffre fixé pour des tirages de choix, des épreuves fatiguées, dont à l'aide de retouches insignifiantes, il a dénaturé les marques de garantie, pour en majorer les prix. C'est au même sentiment d'insatiable cupidité qu'il cède quand, en 1808, il sollicite et obtient la chaire de Perspective à la Royal Academy, séduit par l'appât des modiques appointements attachés à cet emploi. Il n'a pourtant rien de ce qu'il faut pour enseigner cette science, et les connaissances théoriques lui manquent absolument; les eût-il, qu'il serait incapable de les exposer en public, car il est hors d'état d'exprimer clairement ses idées.
Turner avait cependant conquis depuis longtemps une situation indépendante et, après l'aisance, la richesse lui était venue. Dans la maison qu'il avait achetée, son père s'était installé auprès de lui. Pour ne pas rester oisif, il rendait quelques services à son fils, tendait ses toiles sur les châssis et remplissait, à l'occasion, l'office de gardien de la petite galerie où étaient exposées quelques-unes de ses œuvres. Un peu plus tard, en 1812, l'artiste se rendait acquéreur d'une habitation plus convenable dans Queen-Anne-Street, oij il demeura jusqu'à sa mort, mais sans V faire jamais aucune réparation, aucun nettoyage. Il vivait au milieu de la saleté, dans une telle incurie que ses tableaux eux-mêmes, entassés les uns contre les autres le long des murailles, se détérioraient peu à peu.
Sa sauvagerie d'ailleurs était égale à sa négligence. Il ne recevait personne chez lui et cherchait à dépister les visiteurs. Sans jamais prévenir de ses nombreuses absences, il partait, en ne laissant aucune adresse. Invité à faire un séjour au château d'un riche amateur, lord Egremont, qui appréciait son talent, il s'enfermait pour peindre dans sa chambre, dont il permettait à peine l'accès à son hôte. Quinteux et d'humeur difficile, il avait cependant parfois des attentions tout à fait imprévues vis-à-vis de ses confrères et M. Hamerton raconte à ce propos qu'à l'Exposition de la Royal Academy en 1826, un de ses paysages les plus célèbres, une Vue de Cologne, d'une couleur très brillante, ayant été placée entre deux portraits de Lawrence, celui-ci se montrait fort ennuyé d'un pareil voisinage. Turner, pour le calmer, avait passé sur
324 l'l---'> MAITRES Dr /'AYSAdi:.
son tableau une Icgcrc couche de noii- de fumée à l'aquarelle, disant à ceux de ses amis qui protestaient contre cet acte d'excessive complaisance, qu'il suffirait après l'Exposition d'un simple lavage pour rendre à son œuvre l'éclat primitif. D'autres fois encore, pris d'accès subits de générosité, il avait fait don de sommes assez importantes à des artistes qui se trouvaient dans le besoin. Mais d'ordinaire, sans plus se soucier du qu'en diia-t-on que des convenances, il vivait isolé, n'ayant d'autre société que celle de ses seivantes. mais ne supportant pas qu'elles missent un peu d'ordre dans son taudis.
On a voulu classer les œuvres de Tuiner en trois périodes distinctes. répondant à des tiansformations bien caractérisées de son talent. Il ne nous parait pas qu'une telle classification réponde à la réalité. Au lieu de ces trois manières nettement accusées et comprises entre des dates précises, il est plus juste, croyons-nous, de constater d'une façon générale la tendance du peintre à s'affranchir graduellement des scrupules de conscience qu'il avait manifestés au début de sa carrière et à renoncer à ses qualités primitives de correction dans le dessin pour viser surtout des recherches de couleur et des contrastes d'etfet qui devinrent, avec le temps, sa préoccupation dominante. Encore est-il nécessaire de remarquer que cette marche progressive vers le paysage de pure imagination auquel il devait aboutir, n'a aucunement le caractère de continuité qu'on pourrait lui attribuer, car elle comporte des arrêts momentanés et même des retours en arrière motivés par des études plus attentives de la nature qui parfois le sollicitent et contiennent un instant l'audace toujours croissante de ses fantaisies. C'est ainsi que sous le coup d'impressions plus vives qui le frappent dans son propre pays, il peint en 181 5 une Plage de Shet-iiess avec des barques de pèche sous un ciel nuageux, composition bien équilibrée, où il convient de louer la science même du dessin et la justesse des valeurs. De la même année, un autre paysage également inspiré par l'Angleterre, le Passage du ruisseau, est supérieur, encore et, quoique la disposition générale en soit empruntée à Claude, Turncr a su rendre avec un grand charme l'aspect de cette petite rivière, au cours sinueux, qui s'attarde dans une contrée pittoresque. Mais ce ne sont là chez lui que des accidents de plus en plus espacés. Désormais, c'est surtout de son propre fonds qu'il tirera les motifs de ses compositions, en choisissant de [préférence ceux qui