INCOHÉRENCES DES DERNIÈRES ŒUVRES
les occasions qu'il recherche de s'abandonner à sa verve exubérante.
A la suite de son dernier voyage en Italie, en 1840, le souvenir de Venise, qui l'a vivement frappé par la diversité de ses aspects, suspend un nioment le cours de ces fantaisies désordonnées. Dans plusieurs de ses tableaux, comme la Douane de Mer et le Pont des Soupirs, il reproduit avec un charme piquant la richesse savoureuse des harmonies propres à la ville des lagunes, les colorations claires et argentines de ses monuments, l'éclat de ses ciels mouvementés. Mais ce n'est là qu'un arrêt momentané dans le courant toujours plus irrésistible qui l'emporte. Les irisations nacrées, dont Venise lui avait discrètement offert le séduisant mirage, deviennent, sous sa touche lourde et épaisse, l'occasion d'incandescences et d'illuminations prismatiques, prodiguées un peu partout, sans aucun respect de la tenue du tableau. Ces palais, ces édifices de toute sorte dont le Canaletto, avec sa correction impeccable, avait peut-être un peu trop formellement accusé la structure rigide et les justes perspectives, semblent chez Turner protester contre l'immobilité et s'agitent, pèle-mèle, dans une confusion inexprimable. Et comme si ces lignes instables et ces vagues colorations ne lui suffisaient pas, l'artiste, impatient de toute règle, ne s'accommodera bientôt plus de ces sujets encore trop réels pour lui. Le fantastique est là qui le guette et l'attire; il va s'y plonger éperdument. Un de ses tableaux les plus admirés, la Grolle de la Reine Mab., est à proprement parler une folie. La logique et le goût ne trouvent d'ailleurs pas mieux leur compte dans cette œuvre anti-picturale et non moins célèbre : Pluie et Vapeur où le peintre s'est proposé de représenter un train du (ireat-Western lancé à toute vitesse au milieu d'un épais brouillard.
Peu à peu, on le voit, rompant avec les exigences les plus élémentaires de son art, Turner s'était abandonné à toutes les audaces de ses caprices. C'est cependant le moment que choisissait un critique anglais bien connu, Ruskin, alors âgé de 23 ans', pour prôner ses œuvres et proclamer Turner lui-même un rénovateur du paysage. Entre cet écrivain à ses débuts et le peintre à son déclin il y avait comme une gageure pareille de se mettre au-dessus de l'opinion et de s'imposer au au public. Si par son amour passionné pour la nature, Ruskin durant sa
I. La prcmiùre publication des Modem Paintcrs date, en effet, de 1843.
longue carrière, devait développer chez ses contemporains le sentiment de ses beautés et exercer ainsi sur eux la plus heureuse inHuence, il faut bien reconnaître que dans ses appréciations, souvent paradoxales et contradictoires, des maîtres de la peinture il a fait preuve d'une partialité et d'une étroitesse de vues qui donnent une médiocre idée de son sens critique. C'est avec une grossière et inintelligente outrecuidance qu'il a paiié de Claude Lorrain et il ne montre pas plus de mesure que de clairvoyance quand rappelant, très justement d'ailleurs, l'attention sur les précurseurs de la Renaissance, il ne cioit pas les louer assez s'il ne leui- immole les grands maîtres que celle-ci a produits et date de leurs plus nobles chefs-d'ccuvre la décadence de la peinture. Les éloges excessifs que Ruskin prodiguait indistinctement aux (cuvres pourtant si inégales de Turner ne pouvaient manquer de surexciter chez celui-ci une vanité déjà suffisamment éveillée et dont témoignent assez les dispositions testamentaires qu'il prit avant sa mort.
Turner. en etl'et. léguait à la National Gallery kjooo dessins, esquisses ou aquarelles et 3()2 tableaux ébauchés ou terminés. Parmi ces derniers, le choix fait des mb toiles qui devaient être exposées aurait gagné à être considérablement réduit et épuré. Leur nombre seul, en admettant que la qualité en fut supérieure, fatiguerait l'attention la plus sympathique: mais l'inégalité flagrante de leur valeur, les rapprochements prescrits par l'artiste et les comparaisons qu'ils suggèrent, les incohérences choquantes qu'on remarque dans la plupart et la méconnaissance complète de la nature à laquelle elles aboutissent ne peuvent que nuire à l'effet produit par cet ensemble formidable et par conséquent provoquer chez tout visiteur impartial une réaction contre la trop haute idée que se font nos voisins du talent de l'auteur'. Le fait qu'aucun des grands musées du continent n'a encore admis Turner dans ses collections prouve assez que cet engouement n'est point partagé à l'étranger. D'ailleurs l'accaparement des œuvres du maître par l'Angleterre ne laisse guère sortir du Royaume-Uni que des tableaux d'un ordre secondaire, pour lesquels les marchands prétendent obtenir des prix très supérieurs à leur valeur.
Sauf quelques traits de générosité qu'il convient de louer chez
I. Dans un livic rtctiii public avec tiiMiui luxe sur l'artiste, il est comparé cnuraminciil à Bacon, à Shakespeare, etc.