‹ Les maîtres du paysageChapitre 107 sur 193 · MORT DE TURNER · texte numérisé non relu

MORT DE TURNER

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JOHN CONSTABLK. — DEDHAM-MILL.

Musée de South Kensington.

Tunier. sa ladrerie s'accusait de plus en plus avec l'âge, et comme le dit M. Cl. Hanierton, il faut avouer que « le vrai fond de son caractère était l'égoïsme ». Malgré l'énorme fortune qu'il avait amassée, ses habitudes étaient sordides. Il continuait à vivre dans les taudis les plus malpropres, au milieu d'un désordre honteux. Chagrin et misanthrope, il cachait de son mieux ses gites successifs, comme un criminel qui voudrait dépister la police. On ignorait le plus souvent oij il était. « Si vous passez par Queen-Anne-Street, écrivait-il à l'un de ses confrères, veuillez dire que je suis à Rome et que je vais bien. » C'est dans un de ces logis d'occasion, à Chelsea, où il vivait retiré sous le nom de M. Booth, qu'il tomba malade. Une lettre oubliée dans un de ses vêtements permit seule de découvrir sa retraite très peu de temps avant qu'il mourut, le H) décembre i85i.

Doué de dons remarquables, Turner, faute de se retremper dans l'étude persévérante de la nature, avait, avec le temps, compromis et perverti un talent très réel. Sans doute, c'est un chercheur et parmi ses audacieuses tentatives il en est dont on a pu, après lui, tirer quelque profit. 11 a certainement contribué à éclairer, à égajer la palette de nos paysagistes; à son exemple, ils ont appris à se garer des tonalités

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trop sombres et à laissci- au temps seul le soin de faire des vieux tableaux.

Mais trop souvent, impatient de toute contrainte, Turner s'est abandonné au 'i^Sfrtinage effréné de ses caprices. Capable d'un dessin correct il s'est 'négligé de plus en plus. Les arbres, dont il avait d'abord spécifié l'essence, sont devenus quelconques dans leur tournure, dans la disposition et la silhouette de leurs feuillages. Bariolée à l'excès, sa couleur manque de consistance; les tons locaux n'y sont plus respectés. La témérité de ses effets dépasse toute vraisemblance : telle ombre n'est en rien justifiée; telle lumière s'accroche oij elle peut, au hasard. Rarement les reflets de ses ciels dans l'eau sont à leur vraie place : les nuages se mirent au-dessus, au-dessous, à côté et parfois même à l'opposé de l'endroit où il faudrait. Les rapports des valeurs des principales masses sont fréquemment faussés, intervertis. Dans son langage hyperbolique, Turner vise au sublime et trop souvent il viole les règles les plus élémentaires de la grammaire. Il amplifie à outrance, rapproche sans raison et accumule hors de propos les détails les plus disparates : il n'a ni le goût qui les choisit, ni le sens de l'harmonie qui, en les réunissant, les subordonne à l'unité de l'œuvre. La facture brutale et sommaire inaugurée par lui n'a que trop prévalu depuis chez nos paysagistes. Tous ceux qui, à son exemple, croient remédier à l'insuffisance de leurs études par des coups d'audace, s'autorisent de son nom pour substituer une virtuosité toute matérielle à la recherche intelligente des qualités expressives qui font le vrai charme et la poésie du paysage.

Faute de chercher dans la nature les enseignements que seule elle aurait dû lui procurer, on voit à quels partis pris systématiques et à quelles aberrations Turner devait aboutir. C'est, au contraire, dans une recherche incessante de la vérité qu'un autre paysagiste anglais, John Constable, son contemporain, allait trouver, avec roccasion de progrès constants, la saine et forte poésie qui s'exhale de ses œuvres.

Pour bien connaître cette ph3fsionomie d'artiste singulièrement intéressante, nous ne saurions avoir de meilleurs guides que les deux livres

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excellents consacrés à sa mémoire: l'un, déjà ancien, publié peu de temps après sa mort par C. R. Leslie et dont les lettres ou les écrits de son ami lui ont surtout fourni les matériaux; l'autre, plus récent, accompagné de nombreuses héliogravures d'après les œuvres du peintre et dans lequel M. J. C. Holmes se montre un critique aussi équitable que compétent'.

C'est au hameau d'l'>ast-Bergholt, dans le Suffolk où Gainsborough avait déjà vu le jour, que John Constable naquit le ii juillet 1776. Située entre deux petits cours d'eau, le Stour et TOuvel qui. par de gracieuses sinuosités, aboutissent à la mer. cette contrée assez retirée forme une presqu'île très pittoresque. Avec les doux horizons de ses plaines mollement ondulées, avec sa végétation luxuriante et ses vieux arbres d'élégante tournure répandus dans la campagne, ce coin de terre est un lieu d'élection pour les paysagistes. Les parents de Constable y jouissaient d'une certaine aisance. Sa mère était une femme pleine de sens et de bonté, et il tenait de son père, Golding Constable, la droiture, la fermeté de cai'actère, la patience et la modéi^ation de désirs dont il fit preuve pendant les longues difficultés de sa carrière. D'une complexion d'abord assez délicate, il devait plus tard devenir très robuste, grâce à la régularité d'une vie simple et passée au grand air. Envoyé à l'école à Lavenham, près de Bergholt, son instruction fut, au début, fort négligée et le pauvre enfant y subit même les mauvais traitements de son maître. A Dedham, où il suivit ensuite les cours de grammaire, il fit, au contraire, de rapides progrès, et son intelligence, sa franchise et le charme de son humeur avenante lui gagnaient bien vite l'affection du principal de cette école. Le jeune garçon commença de bonne heure à s'intéresser à la peinture et il avait toujours eu pour la nature une véritable passion. Un de ses camarades, John Dunthorne, qui se préparait à la profession de vitrier-plombier, partageait ses goûts, et les deux gamins s'étaient peu à peu unis par une amitié qui, devenue plus vive encore avec les années, ne devait jamais se démentir. Les courses qu'ils faisaient ensemble à travers la campagne étaient pour eux l'occasion de jouissances

I. A memoir of tlie Life of John Constable, composed chiefly of his Letters, by C. A. Leslie; Londres, 1842; et Constable and his Influence on Landscape painting, by C. J. Holmes. Westminster, A. Constable, 1902, gr. in-8" avec 77 héliogravures. 11 a paru récemment une nouvelle édition du premier de ces livres, également accompagnée de nombreuses reproductions des œuvres de l'artiste.

profondes et quand tous deux, avec le matériel très primitif qu'ils avaient pu se procurer sur leurs modiques économies, s'essayaient à dessiner ou à peindre les motifs ingénus découverts dans la campagne ou les jardins environnants, ils s'exaltaient mutuellement dans leur commune admiration.

John Constable avait été d'abord destiné par sa famille à l'état religieux; puis, à raison de sa santé et de l'absence de vocation, son père avait résolu de faire de lui son successeur dans l'exploitation de deux moulins à vent qu'il possédait près de Bergholt et d'un moulin à eau dont il avait hérité d'un de ses oncles, à Hatford, également dans le voisinage. Les stations prolongées faites par le jeune homme dans les moulins à vent de son père, afin d'en apprendre et d'en surveiller le fonctionnement, n'avaient eu d'autre résultat que de développer en lui son amour de la nature. On le voyait accoudé à leur balustrade, passant de longues heures à regarder le ciel, à observer les formes et les couleurs changeantes des nuages, la lenteur ou la rapidité de leur course, afin de déduire de cette observation des pronostics sur le temps probable et par conséquent sur la mise en mouvement des grandes ailes du moulin, au gré des souffles épars dans l'atmosphère. Outre le profit personnel qu'il pouvait tirer de cette étude en vue de sa profession, il y trouvait un charme extrême. En essayant de fixer par des notes ou des croquis le souvenir des spectacles auxquels il assistait, il apprenait à se rendre compte des modifications profondes que les jeux de la lumière apportent dans le caractère d'un même paysage, dans les aspects tour à tour riants ou "sévères qu'il prenait aïïisi sous ses yeux. La nature lui semblait toujours plus riche, plus attrayante et il sentait plus impérieusement aussi croître en lui le désir de consacrer son existence à en rendre la beauté intime. Mais sans aucun guide, obligé de se faire seul son éducation artistique, il devait rencontrer bien des difficultés, subir bien des découragements.

Vers 1795, la présence à Dedhani de sir George Beaumont, l'amateur bien connu, qui venait visiter sa mère dans le domaine qu'elle y possédait, offrit à Constable un secours inattendu. Mis au courant de la passion irrésistible qu'il avait pour la peinture, sir George s'était intéressé à lui. 11 lui donnait quelques conseils et lui prêtait des dessins, des gravures et même des tableaux, entre autres un paysage de Claude

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