ETUDES DE CIELS ET D'ARBRES
arbres de toute sorte. « Il était avide de s'instruire et ses études portaient successivement sur tous les éléments du paysage.
Le ciel, nous l'avons dit, avait été de bonne heure le sujet de ses observations. Il estimait que « la peinture d'un ciel est une difficulté qui passe tout le reste.... Malgré tout son éclat, un ciel ne doit pas venir en ay.antv il faut qu'il soit plus loin que les objets les plus éloignés.... S'il est trop en relief, ainsi que sont souvent les miens, c'est mauvais; mais s'il est escamoté, comme ne sont pas les miens, c'est encore pis. Tout imparfaits d'exécution qu'ils soient dans mes tableaux, je ne les ai jamais négligés. » Il pensait que « le ciel est une partie essentielle de la composition; qu'il gouverne toutes choses et qu'il serait difficile de citer des motifs dont il ne fût pas la clef, l'échelle et le principal organe du sentiment général. » A propos des paysages du Titien et de Claude, il aimait à rappeler le mot de Reynolds, que « leu^s ciels semblent sympathiser avec les sujets de leurs tableaux ». Quant à lui, jusqu'à la fin de sa vie, il ne cessa pas'd'en faire des études nombreuses. En 1822, il écrit à Leslie : « J'ai peint avec soin une cinquantaine d'études de ciels, d'une assez grande dimension pour être suffisamment terminées. » Ces études faites à l'huile, sur papier, portent toutes les indications précises de la date, de l'heure du jour où elles ont été exécutées et de l'état de l'atmosphère à ce moment.
Après le ciel, Constable attachait une importance extrême aux arbres. Aux environs de Bergholt, les plus vieux, des ormes et des frênesnotamment, étaient pour lui l'objet d'une véritable passion et il avait si souvent dessiné plusieurs d'entre eux qu'il en connaissait les moindres détails. Ces dessins dont le British Muséum et le Musée de Kensington possèdent une précieuse collection' témoignent de sa conscience et du charme qu'il trouvait à les faire. Quelques-unes de ces études, exécutées à Hampstead, à East-Bergholt et à Gillingham, sont des chefs-d'œuvre de fidélité et de maîtrise. Sauf Ruisdael, aucun artiste n'avait, jusque-là, rendu avec autant de vérité l'aspect de ces colosses végétaux, pénétré leur vie intime, exprimé leur physionomie individuelle. C'étaient pour Constable de vieux amis; il parlait d'eux avec une chaleur éloquente et
I. Ils leur ont été donnés par Miss Isabel Constable, sœur de l'artiste, et il en existe d'excellentes reproductions dans un recueil publié par Augustin Rischgitz, auquel nous empruntons quelques-unes des illustrations de cette étude.
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déplorait leur perle comme celle d'êtres profondément chers. Du reste, il ne se lassait pas d'admirer les aimables campagnes de Hergholt, leurs prairies, leurs champs, leurs moindres buissons et leurs fleurs ellesmêmes'. « Tant que je vivrai, disait-il, je ne cesserai pas de les peindre. » Son ardeur au travail était merveilleuse; il s'oubliait en de longues séances, immobile et tellement absorbé qu'un jour, en rentrant au logis, il trouva dans une de ses poches un mulot qui s'y était installé.
On pourrait croire que des œuvres inspirées par un amour si sincère de la nature recevraient du public le plus favorable accueil. Quand, en 1802, Constable exposa son premier pajsage, il fut à peine remarqué. Ses compatriotes étaient trop habitués aux conventions, trop peu préparés à cet art si naïvement simple pour être en état d'en goûter la forte et poétique rusticité. Loin de se rebuter, le peintre retournait à ses rfilî^s^tuïes; assuré qu'il était dans la bonne voie, il ne cessa plus d'v persévérer. Il n'aurait jamais accepté l'idée de faire un sacrifice au goût régnant et d'imiter pour plaire à ses contemporains les maitres en vogue à cette époque.
Son ancien protecteur, sir Cicorge Beaumont. qui aurait souhaité pour lui des succès plus rapides, ne lui épargnait pas ses conseils. Tout imbu des traditions académiques et gardant encore la superstition des harmonies à la mode chez les artistes comme chez les amateurs, sir George demandait un jour avec inquiétude au peintre, en le voyant travailler à un paysage qu'il était sur le point de terminer : « où il comptait mettre son arbre brun? » « Je ne sais, répartit Constable; je ne mets jamais de ces choses-là dans mes tableaux. » Une autre foi'-. Beaumont, toujours épris des colorations rousses, montrait au paysagiste un vieux violon, en lui prônant sa couleur, comme celle qui domine dans le pajsage. Constable, au lieu de lui répondre, se contenta de prendre le violon et de le placer dans l'herbe très franchement vcitc d'une pelouse attenant à son habitation.
F"rappé de la richesse de la nature, l'artiste l'admirait toujours plus, à mesure qu'il la connaissait davantage. « Ses aspects sont d'une divor site infinie, disait-il; on ne voit jamais ni deux jours, ni même deux heures tout à fait pareilles et jamais, depuis la création, il ne s'est ren-
I. Le Musée de Kcnsington possède également de lui de charmantes études d'iris, dipavots, d"œillets et de viornes.
i. CONSTABLH — KTUDl-: L) ARItRiOS A K A ST-BE RGHOLT . (Dessin d'après nature. Bibl. nat.)
CONSCIENCE DE CONSTABLE. SSg
contré deux feuilles d'un même arbre qui fussent absolument semblables. Les œuvres d'art doivent donc être aussi très variées, très différentes les unes des autres. » Mais en présence de la complexité des détails du paysage, il comprenait que le peintre, incapable de les rendre tous, doit choisir les plus significatifs et les subordonner à l'impression qu'il veut produire. Sous peine de fatiguer son œuvre, il faut aussi qu'il sache s'arrêter à temps. A un amateur qui aurait souhaité dans l'exécution d'un de ses tableaux un fini plus précieux, Constable répondait plaisamment : « Oui, sans doute, je pourrais pousser ma peinture beaucoup plus loin et la rendre si bonne, si bonne... qu'elle ne vaudrait plus rien du tout! »
Tendre et expansif comme il l'était, Constable avait conçu une vive passion pour une jeune fille du Dorsetshire, miss Maria Bicknell, qu'il avait connue dès l'âge de treize ans, pendant les séjours qu'elle venait faire chez son grand-père, le docteur Rhudde, recteur de Bergholt. Séduit par sa grâce et son ingénuité, il s'était peu à peu attaché à elle et de cette affection partagée une idylle était née, charmante mais contenue par leur timidité et leur droiture mutuelles. La fortune de miss Bicknell étant supérieure à la sienne, Constable osait d'autant moins s'avancer que les deux familles n'étaient pas en très bons termes. Quand il s'était décidé à une démarche formelle, les parents de Maria avaient repoussé sa demande, alléguant son obscurité et le peu de garanties que leur offrait une carrière aussi aventureuse que la peinture. L'artiste avait cherché une diversion à sa peine en se replongeant avec plus d'ardeur que jamais dans son travail. Les plus simples motifs l'attiraient de préférence. Il comprenait qu'il ne pouvait leur donner d'intérêt que par l'entière sincérité avec laquelle il les interpréterait. En essayant de retracer les coins familiers des environs de Bergholt, les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse lui revenaient en foule à l'esprit et il mettait instinctivement quelque chose de son cœur dans les fidèles images auxquelles il s'appliquait.
Ces scrupules, et cette vaillante activité avaient peu à peu donné plus d'aisance et plus d'autorité à l'exécution de Constable. Sans viser jamais à la virtuosité, sa facture était plus libre et plus souple. Loin d'attirer sur elle l'attention, il ne cherchait qu'à bien exprimer ce qu'il voulait dire. Parfois, comme dans le Chantier de conslruclion (South-Kensington)
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qu'il peignit vers cette époque, la touche est un peu lourde, trop appuyée, et la couleur assez opaque; mais la belle apparence n'est pas ce qu'il cherche dans de pareilles études. S'il y peine et y insiste plus qu'il ne faut, c'est qu'il veut avant tout s'instruire. Au prix d'efforts encore trop visibles, il s'exerce à serrer de près les formes, à rendre les tonalités vraies, à faire avec plus d'entrain des tableaux faciles. Le public, de son côté, commençait à apprécier l'honnêteté de ces tentatives, à sentir la force secrète d'œuvres que la nature seule avait inspirées et dont aucune convention n'altérait la franchise. Les deux paysages que Constable exposait en 1814a la British Institution y obtinrent un grand succès et trouvèrent aussitôt des acheteurs.
Le nom de l'artiste était connu et peu à peu sa situation s'améliorait. Il n'avait pas cessé de penser à miss Bicknell, dont la famille, après une épreuve aussi prolongée, paraissait un peu mieux disposée en sa faveur. Une correspondance s'était même établie secrètement entre les deux jeunes gens, toute empreinte de la sentimentalité qui régnait à cette époque. Aux objections de son amie « qu'ils n'étaient guère faits l'un et l'autre pour la pauvreté et que la peinture était une profession trop chanceuse pour subvenir aux nécessités d'un ménage », l'artiste répondait « qu'il était certain que leur union devait nécessairement faire leur bonheur à tous deux ». La jeune fille avait besoin d'être rassurée sur ce point. « Elle voudrait bien aussi ne pas éprouver le sentiment qu'elle est coupable en lui écrivant, puisqu'elle désobéit à la volonté de ceux qu'elle aime. » Deux ans après, les préventions de sa famille s'étant graduellement dissipées, nos deux amoureux obtinrent la permission non seulement de s'écrire, mais de se voir et bientôt après, en mai 1816, Golding Constable étant mort, son fils héritait d'une somme de 4000 livres. Cette aisance qui lui survenait et plus encore l'aménité de son caractère triomphaient bientôt des dernières résistances de la famille de Maria, et l'archidiacre Fisher, ami du peintre, s'étant chargé d'une nouvelle démarche en sa faveur, parvenait à décider enfin le mariage du jeune couple, qu'il célébrait lui-même en l'église Saint-Martin, le 2 octobre 1816.
Alors commencèrent pour Constable des années de bonheur. Il était désormais à l'abri du besoin et pouvait travailler à sa guise. Préférant à tout le charme de son intérieur, il n'éprouvait aucun désir de sortir de chez