‹ Les maîtres du paysageChapitre 12 sur 193 · LE TITIEN · texte numérisé non relu

LE TITIEN

LK GIORGIONK. — I.A TKMI'KTK.

(Collection du Prince Giovanelli, à Venise.) — ( Phol, Anderson.

des éboulis de rochers. La race forte et laboi ieuse qui habite cette contrée est adonnée à hi vie pastorale ou à rexploitation des forêts de sapins, dont les arbres abattus sur les Hancs des montagnes et confiés au hasard des torrents sont ensuite recueillis en aval, à Perarolo, où le Boito joint ses eaux à celles de la Piave, et dans les localités voisines. La pureté de l'air autant que ses habitudes de travail et d'existence frugale assurent à la population de ces hauteurs cette robuste santé que possédait le Titien et que reflète également sa peinture. Comme son père et ses frères, c'est à ce climat réconfortant que le maître dut de conserver l'activité intacte de sa verte vieillesse jusque dans l'âge le plus avancé.

La famille du Titien, dont on retrouve déjà la trace vers le milieu du xiii'' siècle, avait produit des juristes, des notaires et Ton y compte jusqu'à neuf peintres. Klle était considérée dans le pays: mais les parents de l'artiste ne devaient pas jouir d'une grande aisance, à en juger par l'humble maison qu'ils habitaient à l'extrémité du bourg et qui a été conservée dans son ancien état. Le panorama qu'on découvre de là sur la vallée et sur les cimes des montagnes environnantes est d'ailleurs magnifique. Élevé au milieu de cette rude nature, le jeune homme avait vu sa vocation précoce encouragée par les siens et, de bonne heure, il était envoyé à Venise pour y faire son apprentissage de peintre. Avec l'art de la mosaïque dont Sébastien Zuccato lui enseigna les éléments, il prit l'habitude de cette ampleur décorative qu'il manifestait dans les fresques du Fondaco de' Tedeschi, exécutées en collaboration avec leGiorgione, et qu'on remarque dans tout son oeuvre. Les enseignements qu'il reçut ensuite de Gentile et de Giovanni Bellini lui permirent bientôt d'y joindre le fini précieux de l'exécution qui distingue ses premiers tableaux, le Christ à la Monnaie, de la Galerie de Dresde, par exemple. Mais plus encore que l'inHuence de ces maîtres, celle du Giorgione, son jeune camarade et son émule, devait agir sur son développement. Comme lui. il aimait passionnément la nature, et en même temps qu'il en comprenait la grandeur, il en admirait aussi les moindres détails. Une des œuvres de sa jeunesse, le célèbre tableau de la Galerie Borghcse, connu sous le nom de l'Amour sacré et l'Amour profane, atteste à la fois cet amour de la nature et l'action profonde que le Giorgione avait exercée sur lui. Il n'est pas jusqu'à l'indécision même du sujet qui. dans cette œuvre charmante, ne révèle les analogies qu'offrent au début le talent et les goûts des deux artistes. Mais ce ne fut là qu'une période momentanée dans la longue existence du peintre de Cadore. Prenant toujours son appui dans l'étude directe de la réalité, il arrive vite à en dégager les traits significatifs, ceux qui répondent le mieux à son idée et au caractère de l'épisode qu'il veut traiter. Ses voj-ages, ses lectures, sa curiosité, ses relations avec les grands de ce monde aussi bien qu'avec les savants et les lettrés les plus en vue, sans jamais entamer son originalité, n'ont fait qu'étendre son esprit, élargir encore les limites du vaste domaine où il se meut à l'aise, montrant en tout sa maîtrise. C'est par le sens de la vie et du pittoresque qu'éclate surtout son origi-

LE MARTYRE DE SAINT PIERRE. il

nalité; c'est grâce à lui qu'il renouvelle tous les sujets qu'il aborde.

Avant le Titien, dans l'école vénitienne, les madones que peignaient ses prédécesseurs nous apparaissent austères, inertes, parées comme des châsses sur leurs trônes qu'entourent quelques saints juxtaposés, fixés eux-mêmes dans des attitudes rigides. Avec lui, ces images hiératiques s'animent, s'attendrissent et s'humanisent. La Vierge quitte son trône; elle sort des sanctuaires aux architectures compliquées pour se mêler familièrement aux hommes et converser avec eux dans la campagne. Dans notre J'icrge au Lapin, peinte en i53o, la jeune mère, par une belle journée, est venue se reposer dans une riante prairie avec le petit Jésus auquel une jeune sainte, gracieusement agenouillée devant lui, présente un lapin d'une blancheur éclatante. Au milieu de ces campagnes riantes, des eaux vives forment une cascade, et un massif de grands arbres, déjà dorés par l'automne, se détache sur les montagnes bleuâtres. Parmi les gazons drus, des touffes de violettes poussent çà et là à côté de fraises qui rougissent et de mauves aux pétales finement nuancés. Une impression de tendresse et d'intime sérénité se dégage de cette scène familière dans laquelle tous les détails sont touchés d'un pinceau habile et souple. La tonalit^''pleine et harmonieuse, l'exécution attentive, à la fois large et préciey^e, montrent le soin qu'a mis l'artiste pour donner à son œuvre toii,t^la perfection dont il était capable, comme s'il voulait, lui aussi, à toutes ces offrandes de la nature apportées à la madone, joindre l'hommage du meilleur de son talent.

Mais les sujets religieux ont fourni au Titien des épisodes plus sévères et plus dramatiques, soit qu'il nous montre, dans le silence et les clartés voilées de la nuit. Saint Jérôme (Musée du Louvre), au milieu d'une contrée abrupte et sauvage, implorant le ciel contre les tentations qui viennent encore assaillir son indomptable vieillesse; soit que, dans sa pleine maturité, vers 1 628-1 53o, il peigne un de ses chefs-d'œuvre, ce Martyre de saint Pierre de J'érone, qui fut anéanti par le feu en 1867'. Le célèbre paysagiste anglais John Constable, qui professait pour ce tableau une admiration enthousiaste, était d'avis qu'il constituait dans

I. J"ai pu, dans ma jeunesse, contempler à loisir cet admirable ouvrage, alors que, déposé encore dans la sacristie de l'église San Giovanni e Paolo, où il fut brûlé quelques années après, il venait d'être l'objet d'une habile restauration qui lui avait rendu tout son éclat.

l'histoire du paysage une véritable révélation et comme l'aboutissement de trois cents ans d'efforts. C'est bien de lui, en effet, que date dans l'art une conception nouvelle de la nature. On connaît, par les nombreuses copies ou gravures qui en ont été faites, l'ordonnance de la composition et le parti, inusité jusque-là, que l'artiste a tiré de l'abaissement de l'horizon, parti dont le souvenir des montagnes de son pays natal lui avait sans doute suggéré l'idée. Vue ainsi de haut et enfermée dans les grands arbres qui l'encadrent, la scène apparaît à la fois imprévue et terrible, se détachant tout entière sur le ciel, avec la silhouette brutale du meurtrier et le geste effaré du compagnon du saint, qui veut se dérober par la fuite aux coups de son agresseur. Ces terrains cahoteux surplombant l'abime, ces troncs d'arbres qui se dressent implacables pour barrer l'issue aux deux religieux, ces attitudes violentes et ces feuillages frémissants, comme terrifiés du guet-apens qui s'est préparé sous leur ombrage, tout contribue à fixer dans notre mémoire la scène telle que leTitien l'a conçue et à laquelle il semble que nous assistions nous-mêmes. Si l'on veut mesurer la distance qui sépare une telle a-uvre de ses devancières immédiates, qu'on pense à ce curieux Martj-re de saint Pierre dans lequel, nous l'avons vu, Giovanni Bellini, traitant le même sujet, ne considérait le paysage que comme un décor indifférent, non seulement sans aucun rapport avec la scène, mais en contradiction absolue avec elle. Chez leTitien. en même temps que son rôle est capital, il prête au drame auquel il sert de cadre le commentaire le plus saisissant.

Peut-être les sujets mythologiques ont-ils mieux encore fourni au maître l'occasion de manifester son originalité, car, plus que les autres, ils convenaient à son tempérament. Depuis longtemps déjà, les écoles du centre de l'Italie avaient fait une large part à la représentation des légendes de la Fable. Mais tandis que les artistes cédaient d'habitude à la tentation d'y faire étalage de tout ce qu'une archéologie assez primitive leur apprenait de l'antiquité, le Titien ne s'accommode pas de cette érudition de seconde main. Au lieu des compositions figées dans lesquelles ses prédécesseurs ont laborieusement introduit et complaisamment souligné les documents qu'ils ont pu recueillir, c'est à la source même qu'il va puiser pour renouveler les vieilles légendes. Elles sont pour lui éternellement jeunes, puisqu'elles lui apparaissent comme les

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