‹ Les maîtres du paysageChapitre 118 sur 193 · JOSEPH VERNE T · texte numérisé non relu

JOSEPH VERNE T

pcr en face de la nature. Les excellents dessins qu'il a faits dans les bois ou les jardins de la banlieue de Paris, à Meudon, à Arcueil, à Saint- Germain, attestent à la fois son talent et le plaisir qu'il goûtait à de pareilles études.

La facilite et l'abondance extrêmes, trop prisées au xvui" siècle, condamnaient les paysagistes de cette époque à une exécution un peu hâtive et par conséquent superficielle. La périodicité des expositions publiques, nouvellement introduites dans le monde des arts, contribuait aussi à ce résultat, en imposant à ceux qui voulaient entretenir et étendre leur réputation la nécessité de figurer régulièrement et avec un nombre convenable d'ouvrages aux salons ofticiels. C'est à la faveur de ces conditions et grâce aussi à une habileté et à une originalité indéniables, que Joseph Vernet — le premier d'une djnastie de peintres qui se continua pendant trois générations — a dû les éclatants succès de sa longue et laborieuse carrière'. Né à Avignon le 14 août 17 14, il était le second fils d'un pauvre peintre d'armoiries pour chaises à porteur, qui ne devait pas avoir moins de vingt-deux enfants. La précoce vocation de Joseph s'était réveillée dès son plus jeune âge. Mais Avignon ne pouvant suffire à l'entretien d'une si nombreuse famille, Joseph était envoyé à Aix où il trouvait à la fois plus de facilités pour vivre et pour s'instruire. La capitale de la Provence était, en effet, le centre d'une société cultivée et quelques amateurs, frappés des dispositions du jeune homme, lui confiaient l'exécution de peintures pour dessus de portes ou trumeaux. Oràce aux modestes gains qu'il avait ainsi recueillis, Joseph, riche de sa jeunesse et de son courage, partait, à peine âgé de vingt ans, pour l'Italie dont les séductions, très vantées autour de lui, hantaient son esprit. L'arrivée en vue de la mer près de Marseille et la traversée favorisée pour lui par une violente tempête — pendant laquelle, désireux de jouir d'un si émouvant .spectacle, il s'était fait attacher au mât du navire — l'avaient rempli d'admiration. Dès ce moment, sa détermination fut prise : il serait peintre de marine.

L'influence combinée de Poussin et de Claude, qu'il retrouvait encore persistante à Rome, s'y était, avec le temps, fondue en une sorte de doctrine académique, dans laquelle les conventions et les formules

I. Consulter à ce sujet le livre excellent et un peu trop oublié de M. Léon Lagrange : Joseph Vernet et la peinture ait XVIII' siècle, 1' édit. Paris; Didier, 1864.

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tenaient plus do place que l'étude de la nature. Sans renoncer aux données pittoresques alors en vogue. Vernet entendait suivre sa voie. Après avoir reçu quelques leçons d'un Italien nommé Fergioni. peintre de marine très médiocre, il profitait mieux des conseils et des exemples d'un P'rançais, Adrien Manglard 1695-1760,1, fixé depuis assez longtemps à Komc et qui n'était pas sans talent. A peine en possession des détails techniques du genre spécial auquel il voulait se consacrer, la nécessité de se créer des ressources, et bientôt aussi la faveur que rencontrèrent ses débuts, l'obligeaient à produire vite et beaucoup pour s'acquitter des nombreuses commandes qui lui étaient faites. Il y avait cependant chez Vernet l'étoffe d'un peintre et nous n'en voudrions pour preuve que les deux petits tableaux, le Ponte Rolto et la \'uc du pont Sainl-Aiigc que possède le Louvre. Ce ne sont, à vrai dire, que des études, peintes pi'obablement d'après nature, à Rome, par conséquent avant i ySS. Lumineuses et blondes, enlevées avec entrain, elles sont d'une vérité et d'une grâce charmantes et leur etfet matinal, obtenu par les movens les plus simples, est d'un aspect tout à fait moderne : on dirait deux Corot, Plus sévère pour lui-même, l'artiste nous aurait laissé un plus grand nombre d'ceuvres de cette valeur; malheureusement, faute de se renouveler par l'étude de la nature, il allait verser de plus en plus dans ce pathétique artiticiel et déclamatoire qui provoquait l'enthousiasme débordant de Diderot. C-édant aux tentations d'une popularité malsaine, Vernet. à partir d'une certaine époque, devient l'esclave de son succès. Il lui faut répéter, sans trêve, ces Ora^^-es^ ces Tempêtes, ces Naufrages et ces Clairs de Ltiiie que les amateurs ne cessent de réclamer et dans lesquels il insiste avec complaisance sur les épisodes dramatiques ou larmoyants que comportent de tels sujets.

Il y a, sinon plus d'étude, du moins une intention de vérité mieux marquée dans la Suite des Ports de mer commandée au maître en i/SS, par le marquis de Marigny qui en traçait lui-même le programme dans un Projet d'Itinéraire remis au Peintre du Roy pour les marines. Si les vues de ces ports de mer ont été exactement reproduites par Vernet, avec l'aisance et la sûreté d'un homme qui sait son métier, si la configuration des terrains, les édifices et la végétation donnent assez fidèlement l'image des divers sites qui composent cette série, il faut cependant convenir que l'ensemble n'est pas exempt de monotonie.

HUBERT ROBERT. SSg

Que le moment choisi soit le milieu du jour, le lever ou le coucher du soleil, qu'il s'agisse de La Rochelle ou de Bayonne, de Bordeaux, de ■ Marseille ou d'Antibes, Vernet conserve cette facture invariablement égale, ces tonalités froides et sèches, qui ne rendent pas plus les brumes du nord que la radieuse lumière du midi. Bien mieux que cette atmosphère toujours pareille, les petits personnages qui animent ses premiers plans et qu'il exécute avec une spirituelle désinvolture, l'aident à caractériser des contrées si différentes. Le peintre de figures nous parait ici supérieur au paysagiste, et les informations qu'il nous fournit sur les costumes, les allures et les usages des diverses classes de notre société provinciale à cette époque constituent des documents d'une entière véracité. Mais ce ne sont pas seulement les tableaux de Vernet qui nous renseignent ainsi sur son temps; ses Livres de Raison., conservés à la bibliothèque d'Avignon, dépouillés et classés avec soin par M. Lagrange, forment, ainsi qu'il le remarque, « un véritable trésor autobiographique ». Au milieu de la société d'alors, dans ses rapports avec les grands comme avec les humbles, Vernet nous apparait tel qu'il est, simple et bon, aimant tendrement sa famille et serviable à tous, avisé, plein d'ordre et faisant aussi, au cours des années, le plus généreux emploi des « 621 333 livres » qu'il avait acquises par son travail. C'est pleuré par les siens, estimé, admiré et regretté de tous, que, le 3 décembre 1 789, mourait aux galeries du Louvre, à l'âge de soixantequinze ans, cet homme constamment heureux et qui avait si bien mérité de l'être.

Appliquée à un autre genre, la facilité expéditive d'Hubert Robert (1733-1808) ne fut pas moindre que celle de Vernet. Comme ce dernier, il avait été dès sa jeunesse attiré à Rome où son talent, bien vite apprécié, le faisait presque aussitôt recevoii" parmi les élèves pensionnaires de l'Académie de France et le mettait en relations avec un peintre d'architecture, son prédécesseur, G. -P. Panini (1695-1768^ dont le cardinal de Polignac, notre ambassadeur, avait été le patron. Dans la littérature, comme dans les jardins, les Ruines étaient alors fort en vogue et, stimulée par les fouilles d'Herculanum et par les publications de Winckelmann, l'archéologie naissante trouvait des sectateurs de plus en plus fervents. Avec une ardeur extrême, Robert s'appliquait à étudier les monuments de l'antiquité, et les nombreux dessins qu'il fit

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alors à Rome manifestent son habileté. Les qualités acquises par l'artiste le désignaient au choix d'un amateur distingué de ce temps, l'abbé de Saint-Non, graveur lui-même, qui en i-bq l'emmenait avec lui dans son voyage au midi de l'Italie et en Sicile. Pendant les douze années qu'il passa hors de France, Robert ne cessa pas d'amasser dans ses cartons une quantité considérable d'études faites sur place d'apré-tous les édifices ou les sculptures antiques qu'il put voir. Rentré à Paris, où l'avait précédé sa réputation, il y fut successivement nommé membre de l'Académie, puis conservateur des peintures du Roi et dessinateur des Jardins royaux. La faveur dont il jouissait lui valait des commandes auxquelles il avait peine à suffire. Dans ses tableaux, exécutés avec verve, la couleur est claire et agréable, et le dessin à la fois correct et spirituel. Il s'est plu à rendre les contrastes piquants de la vie modeine en contact familier avec les restes augustes du passé et les étranges vicissitudes de ces temples et de ces palais devenus les refuges de vagabonds et de miséreux. Nous avons, au Louvre, quelques spécimens de ces rapprochements imprévus, comme les I^i^-coiiiiiers installés dans un temple cii-ciila'n-e. le Portique d'Octavie scfiwit de marché aux poissons, ou encore cet Ancien Portique de Marc-Aurèle dans lequel la corde soutenant des loques qui sèchent au soleil est fixée à la statue équestre de l'Empereur, tandis qu'au premier plan des manceuvres scient des bas-reliefs antiques pour en exploiter la pierre. Emprisonné pendant la Révolution. Hubert Robert conserva dans sa captivité tout son calme. Moins préoccupé de s'évader que de se procurer des couleurs et des toiles, il faisait les portraits de ses compagnons, ou retraçait les scènes dramatiques auxquelles il avait assisté. Travaillant sans trêve avec un sang-froid imperturbable, il ne dut son salut qu'à une erreur de nom. Après la tourmente, il continuait sa vielaborieuse et la mort le surprenait à son chevalet le \h avril iXo8.

Dans son excursion au midi de l'Italie avec l'abbé de Saint-Non. Robert avait eu pour compagnon un jeune peintre, Honoré Fragonard (i 732-1808), du même âge que lui, et. plus que lui encore, doué d'une prodigieuse virtuosité. Mais au lieu de se cantonner dans une spécialité restreinte, Fragonard devait aborder tous les genres. Nous n'avons pas à nous inquiéter ici de l'auteur de ces sentimentalités à la mode de cette époque, ou de ces scènes galantes, confinant parfois à la polissonnerie

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