‹ Les maîtres du paysageChapitre 121 sur 193 · EUGÈNE DELACROIX · texte numérisé non relu

EUGÈNE DELACROIX

et il cherche à en rendre les aspects les plus divers : c'est parmi les brumes matinales de Vérone endormie, les premières lueurs de l'aurore surprenant Roméo dans les bras de Juliette; c'est le Naufrage de don Juan, ou le Sommeil du Christ^ avec de pauvres barques ballottées au gré des flots; ou bien, sous les clartés blafardes de la lune, parmi les degrés d'une rue tortueuse, c'est le Meurtre de J'alentin; c'est encore le ruisseau d'Ophélie, la lande désolée du Roi Lear, et au milieu de la plaine neigeuse, l'étang glacé où Charles le Téméraire se débat expirant. Derrière les croisés, surpris eux-mêmes de leur triomphe, Delacroix se plaît à dérouler le merveilleux panorama de Constantinople étalée le long des rivages du Bosphore. Les réalités, même les plus magnifiques, ne suffisant pas à le satisfaire, il évoque dans le paysage imaginaire de V Apollon vainqueur du serpent Python les grandioses péripéties de la lutte entre la lumière et les ténèbres. Toutes les contrées, toutes les histoires, toutes les littératures se disputent ses inspirations. En vue de cette production incessante qui le sollicite, il ne se lasse pas d'amasser des notes, des croquis, des documents de toute sorte et ne connait pas le repos. A Champrosay, où il se réfugie pour goûter un peu de calme, il ne peut se résigner à l'oisiveté : il peint les fleurs de son jardin, des ciels, des paysages, des effets de lumière. Tout l'intéresse, tout lui est sujet d'étude et quand, à bout de santé, il lui faut compter avec la fièvre qui le dévore, il demeure à jeun presque tout le jour, pour réserver à son travail ce qui lui reste de force, et ne dépose sa palette que pressé par la faim et terrassé par la fatigue.

Ce labeur sans trêve était à la fois pour Delacroix un besoin et une soulfrance; il s'}- absorbait tout entier. Il n'avait jamais cherché à devenir un chef d'école. Mais à ce foyer toujours ardent, bien des flammes se sont allumées et, sans qu'il le voulût, sa poétique a été celle de notre art moderne dans, ce qu'il a produit de plus original et de plus vivant. Épris d'ailleurs comme il l'était de la nature, il s'intéressait aux premiers efforts de nos paysagistes et les encourageait dans les voies nouvelles où ils commençaient à s'engager. Pour stimuler leur timidité, il appelait leur attention sur les progrès déjà réalisés dans ce sens par nos voisins. Lié lui-même avec Bonington, il a laissé, dans une lettre adressée à Thoré (3o novembre 18G1), quelques détails touchants sur ce jeune homme qui, né en Angleterre, mais venu de bonne heure en

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France, devait dans sa courte vie (1801-1X28) servir en quelque sorte d'intermédiaire entre les artistes de ces deux pays. Richard Parkes Bonington était le tils d'un homme léger, imprévoyant, qui, après avoir pratiqué la peinture en amateur, avait, par sa négligence, perdu le poste de directeur de la prison de Nottingham, et cherché vainement ensuite à se tiier d'artaire en fondant à C-alais une fabrique de tulle. De bonne heure, Richard s'était donc vu obligé de se créer des ressources et sa précoce vocation l'amenait dès l'âge de quinze ans à Paris, pour s'v livrer à la peinture. Delacroix, le rencontrant au Louvre, avait été séduit par la bonne grâce de « ce grand adolescent en veste courte; son sangfroid britannique, qui était imperturbable, ne lui ôtant aucune des qualités qui rendent la vie aimable ». Les études à l'aquarelle que Bonington faisait alors, le plus souvent d'après des paysages de l'école hollandaise, manifestaient déjà une habileté surprenante, et personne, peut-être, avant lui « n'avait possédé en ce genre une pareille légèreté d'exécution ». Gros, dont il avait pendant quelque temps suivi l'atelier (vers 1820), lui conseillait nicnie de s'adonner complètement à cette spécialité. Dans les tableaux de genre de ses débuts, « sans q.u'on sentit jamais le pastiche, il tirait parti de toutes sortes de détails qu'il avait trouvés chez les maîtres ». Mais, dès que le jeune artiste en avait le loisir, il s'échappait, pour dessiner ou peindre d'après nature, soit à Paris et aux environs, soit sur les côtes du nord de la France, dont l'atmosphère transparente et les brumes ensoleillées l'avaient surtout séduit. Ses nombreuses lithographies, dont les motifs sont empruntés à nos villes normandes, telles que Caen, Évreux, Rouen, etc., nous montrent ce qu'étaient alors leurs rues étroites, leurs vieilles maisons encore intactes, leurs marchés où bêtes et gens grouillaient, dans un pêle-mêle pittoresque. Bonington avait acquis comme lithographe, une supériorité si reconnue qu'il pouvait à peine suffire aux demandes des éditeurs. Ce sont de véritables créations que les petites merveilles exécutées par lui, d'après les dessins souvent plus que médiocres que ceuxci lui donnaient à traduire^ et l'on n'imaginerait guère la pauvreté des originaux de A. Pernot, quand on voit le parti que Bonington a su tirer de leur interprétation dans ses ]'ul's d'Ecosse, notamment celles d'Edimbourg, du lac Lomond, du château de Bothwell, etc. .Mais ses propres études peintes à Calais, à Boulogne, à Saint-Valcry, au Crotoy.

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sont bien plus remarquables encore, par la largeur du parti et la finesse de leurs colorations. Avec des oppositions très modérées, les effets y sont d'une franchise extrême et les détails noyés dans des pénombres claires restent cependant très lisibles. Rien n'égale le charme de ces Levers de brouillards^ ou de ces Matinées aux clartés argentines qu'il aimait surtout à rendre. A Paris même, l'atmosphère chargée de vapeurs de nos rues et de nos quais le charmait aussi, et Delacroix se plaisait à rappeler que. pour étudier à loisir ces effets délicats, il s'était le premier avisé de s'installer dans un cabriolet, afin de travailler à son aise, sans être dérangé par les passants. Ces mêmes effets, Bonington les avait retrouvés, avec des intonations plus riches et plus savoureuses encore, à Venise, dans un vo\'age qu'il fit, en 1824, au nord de l'Italie. Ses vues de la place Saint-Marc, de la Piazzetta, du quai des Esclavonset du Grand-Canal, avec une correction parfaite dans les lignes architecturales, rendent bien le doux éclat et les contrastes heureux des murailles blanches ou roses des églises et des palais vénitiens se détachant sur le ciel.

Nous avons quelques bons spécimens du talent de Bonington, au Louvre, sans qu'il y soit cependant aussi bien représenté que dans la collection de sir Richard Wallace qui possède de lui onze tableaux et plusieurs aquarelles où se révèle pleinement la diversité des aptitudes du peintre. Malheureusement son opiniâtreté infatigable au travail et ses longues stations dans des contrées humides avaient altéré sa santé, naturellement assez faible, et développé en lui une maladie de poitrine. Mais il conservait toute son ardeur, et déjà souffrant, dans l'été de 1828, il était parti pour faire des études en Normandie avec Paul Huet qui, sans doute par l'entremise de Delacroix, leur ami commun, s'était lié avec lui. A peine arrivé à Rouen, il avait dû rentrer à Paris, d'oîi il regagnait immédiatement Londres et y mourait presque aussitôt, le 2 3 septembre 1828 ; il n'avait pas encore 27 ans !

Un peu plus jeune que Bonington, Paul Huet n'a cependant pas subi son influence. Son tempérament le rapprochait plutôt de Constable, sans que, d'ailleurs, on puisse affirmer que ce dernier ait eu quelque action sur son développement. Si les dates semblent justifier chez Huet cette imitation de Constable qui lui a été imputée, il convient cependant d'observer ^ue les œuvres du paysagiste anglais n'ont été que tardivement connues en F'rancc et qu'elles n'y furent exposées pour la première

fois qu'en 1824, alors que Paul Huet avait déjà pris sa direction et manifesté, dans un sens pareil, des tendances très personnelles qui s'accusèrent de plus en plus avec le temps.

Les épreuves et les difficultés de toutes sortes ne lui furent pas épargnées. Né à Paris le 3 octobre 1804, il perdait de bonne heure sa mère, et, destiné d'abord à l'École Normale, pour laquelle il ne se sentait aucune vocation, il avait, après quelques années d'internat dans les lycées, obtenu d'entrer dans l'atelier de Gros. La ruine totale et, bientôt après, la mort de son père l'obligeaient à quitter cet atelier, puis celui de Guérin qui se fermait au bout des six mois qu'il y avait passés. Seul, sans ressources, il avait alors connu la pauvreté et même la faim. Il lui fallait accepter toutes les tâches pour vivre misérablement, en donnant des leçons de dessin, en faisant quelques portraits, des vignettes et des lithographies. Ses seules distractions étaient des flâneries sur les quais de Paris où les gravures des étalages des bouquinistes l'arrêtaient au passage Disposait-il de quelques moments de loisir, il n'avait pas à aller bien loin pour en trouver l'emploi. En descendant le cours de la Seine, les bois voisins et les rives mêmes du fieuve lui fournissaient les motifs les plus pittoresques. L'ile Seguin, où s'était établi un de ses camarades, était le but préféré de ses études. C'était, à ce moment, un coin complètement abandonné, vrai fouillis d'arbres, de plantes, de lianes enchevêtrées, poussant pêle-mêle en toute liberté, et entre ces végétations livrées à elles-mêmes, des échappées sur le fleuve et sur les coteaux qui bornent l'horizon en faisaient un paradis pour les paysagistes. Une Lisière de Bois, peinte par Huet à cette époque, avait frappé Delacroix par sa justesse et sa sincérité; celui-ci avait encouragé le jeune peintre, et l'ayant pris en affection il cherchait toutes les occasions de lui être utile. Paul Huet exposait pour la première fois au Salon de 1827, une Vue des Enrirous delà Fère, qui, si elle ne fut pas remarquée du public, trouva parmi ses confrères le plus chaleureux accueil. A raison de tout ce que l'artiste y apportait déjà de révélations nouvelles, ce succès était bien mérité; il faut cependant convenir qu'une forte dose d'exagération dans le sens dramatique se mêlait encore à l'interprétation des sujets qu'il aimait surtout à traiter. Au Louvre, son Inondation de la Côte normande et ses Brisants de Granville nous montrent une accumulation de détails expressifs sur lesquels il insiste

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