‹ Les maîtres du paysageChapitre 125 sur 193 · CAMILLE FLERS · texte numérisé non relu

CAMILLE FLERS

semblaient présager un renouvellement de son talent: les ordonnances y étaient plus largement conçues, les harmonies à la fois plus vraies et plus riches. Une vente de ses œuvres, faite à ce moment, avait pleinement réussi et, à la suite de l'Exposition Universelle de i855, où il ne comptait pas moins de 32 ouvrages, il obtenait une des cinq médailles d'honneur. Mais à l'entrain passager que lui donnèrent ces satisfactions succédait bientôt un profond découragement. Fixé à Fontainebleau, où le voisinage de la forêt l'avait attiré, il prenait chaque jour plaisir aux promenades à cheval qui lui étaient recommandées pour sa santé. C'est dans l'une d'elles que, projeté violemment contre un arbre par sa monture, il était rapporté chez lui très grièvement blessé et il mourait quelques jours après, le 22 août 1860.

Moins en vue que Decamps, un de ses contemporains, Camille Fiers, doit être cependant mentionné ici pour la place qu'il a tenue parmi les paysagistes de cette époque. La vie aventureuse qu'il mena à ses débuts ne semblait guère le préparer à cet honneur. Né à Paris en 1802, il avait commencé par être décorateur, sous la direction de Cicéri ; mais, pris d'une folle passion pour le théâtre, il partait pour le Brésil, avec l'intention de s'y faire acteur. Ne pouvant payer son voyage, il s'engageait comme cuisinier à bord du bateau qui le transportait, et, à son arrivée, il était réduit à peindre des enseignes, puis à figurer comme danseur au théâtre de Rio-de-Janeiro. Ayant essuyé bien des misères, il parvenait à regagner la France où, après avoir reçu quelques leçons d'un peintre médiocre nommé Paris, il s'essayait à faire quelques études d'après nature. De très modiques économies, réalisées à grand'peine, lui avaient ensuite permis d'aller en Suisse, d'où il rapportait les éléments d'un tableau : la Cascade^ qu'il exposait au Salon de i83i et qui lui valut un certain succès. A partir de ce moment, Fiers, renonçant à son existence de bohème, s'était consacré à la peinture de paj'sages d'un caractère intime, dont la Normandie, et particulièrement la vallée d'Aumale, lui a presque toujours fourni les motifs. Avec une sincérité constante, il s'est appliqué à retracer les aspects familiers de leurs cours d'eau aux berges plantureuses, les paisibles horizons de leurs prairies et de leurs vergers, sous la pâleur de ciels doux et mobiles. La grâce aimable des œuvres que Fiers envoya régulièrement aux Salons parisiens, pendant plus de trente ans, lui avait mérité, quand il mourut en i!

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les synipatliics du public et l'amitié de niaitres tels que Delacroix et Troyon.

A côté de lui. avant de clore cette liste des précurseurs de notrx' école, il convient de nous arrêter un moment à Elugène Isabey qui, né également à Paris, un an après Fiers, avait été élevé au milieu de la société la plus élégante. Bien que llls de ,Iean-Baptiste Isabey, le miniaturiste de l'Empereur, il n'avait songé que tardivement à la peinture; mais grâce à ses dons merveilleux, il acquérait bien vite une grande habileté. Comme la plupart des paysagistes de cette époque, il s'était senti attiré vers la Normandie, et. dès ses premières études, il manifestait des qualités remarquables de lithographe et de peintre. Ses lithographies, d'un travail d'abord très léger, puis plus nourri, avec de beaux noirs veloutés, dénotent une entente accomplie de l'effet et une justesse d'observation que manifestaient également ses pochades à l'huile ou ses aquarelles faites d'après nature. Le Pont (Musée du Louvre), une passerelle branlante jetée sur un modeste cours d'eau, avec la clarté de sa lumière matinale, et V Entrée d'un Port (également au Louvre) attestent à la fois la sincérité et la décision de ces études initiales dont la vue du Port de Dieppe (Musée de Nancy), une toile importante exposée au Salon de 1842, nous offre en quelque sorte la synthèse magistrale. Les premiers plans de ce motif très original, pris du haut des falaises qui dominent la ville, sont occupés par des terrains vagues dont une balustrade contourne les limites. Sous la menace d'un grain, des femmes s'empressent à ramasser les linges étalés d'une lessive et le vent qui soufHe en force fait claquer et disperse ces linges, retrousse les jupes des lavandières, rabat violemment les fumées des maisons, accumule en masses sombres et compactes les nuées qui pèsent sur la mer blafarde. Au large, les bateaux de pèche regagnent en hâte le port où déjà d'autres barques ont abordé, cherchant à se garer contre la tempête prochaine. La correction parfaite des mises en place, si difficile à réaliser avec une pareille donnée, alors que dès les bords du cadre le terrain semble se dérober en un trou béant, la perspective de ces toits en raccourci, celle des différentes zones de la mer. superposées jusqu'à l'horizon, tout cela est obtenu, par des moyens si simples, avec une liberté et une sûreté si magistrales, qu'on se demande comment l'artiste qui a peint une (tuvre de cette valeur en est venu ensuite aux productions hâtives et banales

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quiont rempli la fin de sa carrière? En dépit de la variété des sujets où s'est émiettée son excessive facilité, on ne saurait s'y intéresser plus qu'il n'a fait lui-même. On assiste indifférent à ces Pèches, à ces Embarquements, à ces Mariages, à ces Cortèges, qui, jusqu'au bout de sa longue existence, se succédèrent sur son chevalet. C'est la palette à la main qu'à l'âge de 83 ans, Isabey était surpris par la mort, dans sa maison de campagne de Lagny. Sa longue vie avait été heureuse et il s'éteignait en plein succès. Mais ces improvisations, où s'exerçait la virtuosité intempérante de sa vieillesse, ne sauraient nous faire oublier qu'à son heure, au début même de notre école, il avait tenu une place honorable à côté des premiers, et que, par ses solides qualités, un tableau comme le Port de Dieppe reste une des œuvres marquantes dans l'histoire du paysage en France.

Camille Corot était né à Paris, le 26 juillet 1 796. Rien, dans son entourage, ne semblait faire présager sa future vocation. Son père était le petit-fils d'un cultivateur originaire d'un village de Bourgogne, Mussyla-Fosse, aux environs de Semur, et, après avoir résidé à Rouen, il s'était fixé à Paris où il exerça d'abord le métier de coiffeur. Il y renonçait en 1798, afin de s'occuper des achats pour un commerce de modiste que sa femme tenait au coin de la rue du Bac et du Pont-Royal. A l'âge de onze ans, Camille avait été admis avec une demi-bourse au lycée de Rouen où il resta jusqu'au milieu de sa rhétorique, en 181 2. Ce n'était pas un élève brillant et, pendant toute la durée de ses classes, il n'obtint pas une seule nomination aux distributions de prix de cet établissement, même pour le dessin. Si médiocre que fût son instruction littéraire, il avait cependant acquis Un sens très personnel de la poésie et de la mythologie antiques, ainsi qu'il le montra plus tard dans ses tableaux. Peut-être TiTa-t-11^èncore plus de profit des promenades qu'il faisait avec son correspondant aux environs de Rouen, sur les rives de la Seine, dont les beautés pittoresques laissèrent en lui une vive impression. A son retour à Paris, son père, qui voulait faire de lui un commerçant, le plaça chez un marchand de drap de la rue Saint-Honoré, nommé Delalain. Mais le jeune homme n'avait aucun goût pour la profession qui lui était

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LA VII.l.K KT l.E PORT DE DIKPPE. Musée de Nancv.

ainsi imposée et son honnêteté foncière se traduisait vis-à-vis des acheteurs par des conseils d'une franchise peu compatible avec les intérêts de son patron. En dépit de ce manque absolu de dispositions pour la carrière commerciale, par respect pour son père, à qui il montra toujours une extrême déférence, Corot essaya en vain, pendant huit ans, de se plier à sa volonté. Sa vocation de peintre se manifestait de plus en plus impérieuse, à la suite de la connaissance qu'il avait faite de Michallon qui, iiprès avoir obtenu le grand prix de Rome pour le paysage, venait de rentrer en France où l'avait déjà précédé sa précoce réputation.

Les tableaux académiques d'Achille Etna Michallon (1796- 1822), comme le Roland à Roncevaux que possède le Louvre, ne, donnent cependant pas une bien haute idée de son talent. Ce sont des compositions banales d'une couleur opaque et peu harmonieuse, auxquelles des figures conçues dans le style troubadour de la Restauration, donnent souvent une apparence un peu ridicule. Mais, en face de la nature, Michallon était capable de sincérité, et ses études faites en Italie, ainsi que le prouve la \'ul' de Salerite du musée Condé à Chantilly, témoignent de sa conscience, de la sûreté de sa touche et de la justesse de sa couleur. Une Vue de Tivoli, restée inachevée et qui appartient à M. Eugène Thirion, nous montre sa façon de procéder en présence de la

CONSEILS DE MICHALLON.

ISABEV. MARKE BASSE.

Musée du I, ouvre. (Phot. Neurdein.)

nature : poussée à fond et déjà finie dans la partie supérieure, cette étude n'est même pas couverte au bas de la toile. Mais les valeurs y sont rendues avec une scrupuleuse exactitude et, en appelant sur ce point l'attention de son jeune ami, l'artiste a certainement exercé sur lui une très heureuse influence.

Corot avait, sans doute, obtenu de Michallon la permission de l'accompagner dans ses séances de travail d'après nature. Assis à ses côtés, il profitait de ses conseils, et cette fréquentation ne pouvait qu'exciter chez lui un désir toujours plus vif de se consacrer entièrement à la pratique de la peinture. Il prélevait sur son sommeil ou sur ses rares moments de loisir les heures qu'il y employait, car avec sa probité scrupuleuse, il tenait à s'acquitter exactement de ses devoirs professionnels et sa régularité à cet égard était parfaite. Un nouveau patron chez lequel il s'était placé lui témoignait d'ailleurs beaucoup de sympathie. Frappé de la ténacité des goûts artistiques de son employé, il était intervenu auprès du père de Corot pour essayer de fléchir sa volonté. Les supplications pressantes du jeune homme finirent par triompher de ces résistances. Mais, plein de préventions contre la carrière que voulait adopter son fils, ce bourgeois endurci ne cédait que de mauvaise grâce à ses prières. « Puisque

Li:s MAITRES DU J'AYSAGI-:

ISABEY. LA VILI.K KT l.K FORT UK DIKI'I'K.

Musée de Nancy.

ainsi imposée et son lionnètcté foncière se traduisait vis-à-vis des acheteurs par des conseils d'une franchise peu compatible avec les intérêts de son patron. En dépit de ce manque absolu de dispositions pour la carrière commerciale, par respect pour son père, à qui il montra toujours une extrême déférence, Corot essaja en vain, pendant huit ans, de se plier à sa volonté. Sa vocation de peintre se manifestait de plus en plus impérieuse, à la suite de la connaissance qu'il avait faite de Michallon qui, <iprès avoir obtenu le grand prix de Rome pour le paysage, venait de rentrer en France où l'avait déjà précédé sa précoce réputation.

Les tableaux académiques d'Achille Etna Michallon (1796-1822^ comme le Roland à Rnnccvaiix que possède le Louvre, ne donnent cependant pas une bien haute idée de son talent. Ce sont des compositions banales d'une couleur opaque et peu harmonieuse, auxquelles des figures conçues dans le style troubadour de la Restauration, donnent souvent une apparence un peu ridicule. Mais, en face de la nature, Michallon était capable de sincérité, et ses études faites en Italie, ainsi que le prouve la l'uc de Salerue du musée Condé à Chantilly, témoignent de sa conscience, de la sûreté de sa touche et de la justesse de sa couleur. Une Vue de Tivoli^ restée inachevée et qui appartient à M. Eugène Thirion, nous montre sa façon de procéder en présence de la

CONSEILS DE MICHALLON.

ISABEV. — MARlili BASSK.

Musée du Louvre. (Phot. Neurdein.)

nature : poussée à fond et déjà finie dans la partie supérieure, cette étude n'est même pas couverte au bas de la toile. Mais les valeurs y sont rendues avec une scrupuleuse exactitude et, en appelant sur ce point l'attention de son jeune ami, l'artiste a certainement exercé sur lui une très heureuse influence.

Corot avait, sans doute, obtenu deMichallon la permission de l'accompagner dans ses séances de travail d'après nature. Assis à ses côtés, il profitait de ses conseils, et cette fréquentation ne pouvait qu'exciter chez lui un désir toujours plus vif de se consacrer entièrement à la prafique de la peinture. Il prélevait sur son sommeil ou sur ses rares moments de loisir les heures qu'il y employait, car avec sa probité scrupuleuse, il tenait à s'acquitter exactement de ses devoirs professionnels et sa régularité à cet égard était parfaite. Un nouveau patron chez lequel il s'était placé lui témoignait d'ailleurs beaucoup de sympathie. Frappé de la ténacité des goûts artistiques de son employé, il était intervenu auprès du père de Corot pour essayer de fléchir sa volonté. Les supplications pressantes du jeune homme finirent par triompher de ces résistances. Mais, plein de préventions contre la carrière que voulait adopter son fils, ce bourgeois endurci ne cédait que de mauvaise grâce à ses prières. « Puisque

tu refuses de continuer ton état pour faire de la peinture, lui dit-il, je te préviens que de mon vivant tu n'auras aucun capital à ta disposition ». et il l'informait qu'au lieu de la dot déjà constituée pour ses deux sœurs. « il devrait se contenter d'une pension de i doo livres, avec laquelle il aurait à se tirer d'atVaire. sans jamais compter sur autre chose ». Sautant au cou de son père. Camille l'avait remercié avec effusion. « C'est tout ce qu'il me faut, avait-il répondu, et vous me rendez très heureux par cet arrangement. »

Pendant trente ans, il sut, en effet, se suffire avec cette subvention qui, toute modique qu'elle fût, le mettait du moins à l'abri de la misère. Sans aucun besoin, il jouissait de son indépendance, de la permission qui lui était accordée de se livrer à l'exercice de son art. Il se rappelait avec émotion la première séance de peinture qui avait inauguré sa vie nouvelle. Tandis qu'il s'était posté sur les berges de la Seine, presque au-dessous de la boutique de sa mère, les demoiselles du magasin venaient le voir à l'ouvrage. L'une d'elles, entre autres, qu'il appelait « Mademoiselle Rose » semblait plus que ses compagnes s'intéresser au travail de « Monsieur Camille ». Elle devait rester hlle et longtemps après, en 1 858, Corot, ayant reçu sa visite, contait à plusieurs artistes cette ébauche d'id\lle. « O mes amis! leur disait-il, quel changement et quelles réHexions il fait naître! Ma peinture n'a pas bougé; elle eçt toujours jeune; mais mademoiselle Rose et moi, que sommes-nous devenus ! »

Michallon, séduit par l'ardeur et l'ingénuité de son élève, lui parlait avec chaleur de son art, de ses séjours en Italie et en Suisse qui l'avaient vivement impressionné. Il insistait sur la sincérité absolue avec laquelle il faut consulter la nature et s'appliquer à n'en rendre que les côtés les plus saillants. C'étaient bien là les enseignements qui convenaient à Corot. Celui-ci. tout entier à son travail, oubliait les heures et, plus d'une fois, rentrant au logis à la tin de la journée, il se contentait, pour ménager son modeste pécule. ^ d'un gros chiffon de pain, acheté chez le boulanger, à soleil couché ». Le lendemain matin, se regardant au miroir et « tàtant ses joues, il reconnaissait qu'elles étaient comme la veille. Ce régime n'était donc pas si dangereux », et au besoin, il le recommandait aux jeunes gens qui, n'ayant pas grandes ressources, voulaient aussi se faire artistes.

VOYAGE EN n'A LIE. 3S-

Les jours de pluie, Corot copiait avec une extrême conscience des études de Michallon, choisies parmi les plus simples. Il avait pour ce maitre qui, n'étant pas plus âgé que lui. le traitait en camarade, une affection reconnaissante. Aussi sa peine fut-elle grande quand il le perdit prématurément en 1822. Sentant alors le besoin de pousser plus avant son instruction, il était entré dans l'atelier de Victor Bertin 1 1775-1845) avec lequel, sans doute, Michallon l'avait déjà mis en relations. Disciple fidèle de Valenciennes, Bertin était à ce moment un des représentants les plus qualifiés du paysage historique dims ce qu'il a de plus conventionnel. Il ne voyait guère dans la nature qu'un décor complaisant Tlj'A,A' ^ destiné à encadrer des épisodes mythologiques, et il en était venu à traiter des compositions qui devaient paraître au public de véritables rébus, comme dans le tableau cité par M. André Michel ', qu'il exposait sous ce titre grotesque : Tanaquil prédisant à Luciimon sa future élévation, au moment oii un aii^le lui enlève sa coiffure.

La détermination prise par Corot d'aller compléter en Italie son instruction devait être pour lui plus utile que ces enseignements. Le séjour qu'il fit au delà des monts de 1825 à 1827 exerça, en effet, sur lui une influence décisive. Autour de Rome et dans la ville elle-même les motifs les plus variés se présentaient en foule à son choix et le nombre des études qu'il fit alors atteste sa laborieuse ardeur. Frappé surtout par la beauté des lignes et l'élégante noblesse des silhouettes, il avait beaucoup dessiné, non pas des croquis rapides et sommaires, mais des études précises, consciencieusement poussées à fond. Avec une correction absolue, on y remarque la subordination des détails à l'ensemble, la justesse des proportions, l'unité d'aspect, même dans les sites les plus compliqués. Ces dessins étaient entremêlés d'études peintes, et l'on sait la valeur de ces excellentes études, si fameuses., comme le disait Corot lui-même, car plus tard, après les avoir entendu vanter par les visiteurs de son atelier, il avait appris à en apprécier le mérite et il léguait deux d'entre elles au Musée du Louvre : la l'ue du Forum et la Vue du Cotisée., comme des témoignages de sa conscience et de sa précoce habileté. Ce sont, en effet, deux petits chefs-d'œuvre de lumière, de délicatesse et de franchise, le Cotisée surtout, qu'il peignit

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