ETUDES IVAPRES SATIRE A ROME
COROT, — VUK DK GKNKS.
(Collection de M. Ryerson.}
Aligny, traversant un jour le Forum, aperçut Corot occupé à peindre la \'ue du Colisée qui appartient aujourd'hui au Louvre. Frappé par les qualités remarquables de cette étude, non seulement il adressait à l'artiste ses cordiales félicitations, mais le soir même, arrivant avant lui au Lèpre, il raconta avec force éloges ce qu'il avait vu, en présence des hôtes habituels du restauiant, ajoutant, en manière de conclusion, que « ce jeune homme, resté jusque-là dans l'ombix', pourrait bien devenir leur maitre à tous ». Corot, qui sui'vint alors, étant accueilli par des compliments unanimes, crut d'abord à une nouvelle mystification de la part de ses camarades. Puis, voyant que leurs éloges étaient sincères, il fut profondément touché du procédé d'Aligny et lui voua depuis lors une reconnaissance qu'il aimait à exprimer toutes les fois qu'il en avait l'occasion. A partir de ce jour, on les voyait tous deux, et souvent aussi en compagnie d'Édouai'd Hertin. en quête des études que Rome et ses environs pouvaient leur otfrir. I^leins d'ardeur, ils s'excitaient mutuellement au travail, et plus tard (^orot, avec sa modestie habituelle, ne se lassait pas de dire tout ce qu'il avait dû à la fréquentation de ses nouveaux amis. Il se plaisait particulièrement à reconnaître combien
Sgo LES MAITRES DT PAYSAGE.
les conseils de Ik'itin lui avaient été utiles ; « combien sa manière Je voir la nature était simple et grande! C'est à lui, disait-il, que je dois d'être resté dans la voie du beau. Quand nous allions chercher un motif dans la campagne de Rome, Edouard était toujours le premier à
l'ouvrage et à la bonne place; c'était de nous trois celui qui savait le
mieux s'asseoir'. »
Grâce à ces études désintéressées, poursuivies avec amour, Corot avait peu à peu acquis une solide instruction; mais les satisfactions qu'elles lui procuraient étaient telles qu'il ne songeait pas à en abréger le cours. 11 ne fallait pas moins que le courage et l'endurance obstinée du jeune homme pour mener la dure existence dont il s'accommodait. Quoique la vie d'alors fût beaucoup moins coûteuse qu'aujourd'hui, c'est par des prodiges d'ordre et d'économie qu'il arrivait à se loger, à se nourrir, à se vêtir, à payer ses déplacements, sans autres ressources que les I 3oo francs de sa pension, car il ne vendait aucune peinture.
Un jour vint cependant où les siens, réclamant son retour, il dut rentrer en France. Avec un changement profond dans ses plus chères habitudes, bien des difficultés l'attendaient à Paris. Il s'\' sentait tout à fait dépaysé, aussi incapable de se frayer une place que de changer de voie et de renoncer aux convictions que déjà il s'était faites. Autour de lui, tout s'était complètement transformé. Les représentants attardés du paysage académique, encore en possession d'une autorité dès lors peu justifiée, s'opposaient avec un despotisme systématique aux doctrines nouvelles qu'une jeune phalange de talents formés à l'étude de la nature devait à la longue faire triompher. Si les sympathies de Corot allaient à ces derniers, il était resté pour eux un inconnu. Sans recourir à l'aide de personne, il entendait se suffire à lui-même. Pour cela, il fallait essayer de se faire connaître et de gagner quelque argent. A cet effet, il envoyait au Salon de 1827, le premier auquel il prit part, deux tableaux peints d'après les études rapportées d'Italie : une Campagne de Rome et une Vue du Paul de Nanii. Ce dernier motif avait été déjà traité plusieurs fois par son maître Victor Bertin : un pont romain en ruines sur le cours pittoresque de la Xera, avec un massif de grands arbres et, sur le devant, à côté d'un chemin sablonneux, des bergers
I. Lettre de Corot publiée après sa mort dans le Journal des Débats, 2S lévrier i%~b.
ETUDES D'APRÈS NATURE EN FRANCE. Syi
gardant un troupeau de clièvres. La justesse de la dégradation des plans et l'heureuse répartition de la lumière qui, sous le ciel bleu, éclaire vivement les piles du pont et ses arches à demi écroulées, témoignent en faveur du jeune débutant. Ce n'était pourtant là, à vrai dire, qu'une étude agrandie, par suite délayée et moins vivante. Les contours en sont cernés et le peintre, en insistant trop sur certains détails, les a alourdis et isolés de l'ensernble.
Les toiles que Corot expose au Salon suivant, en i83i, ont les mêmes défauts, encore plus accentués, car, avec le temps, ses souvenirs d'Italie se sont émoussés et cmt pei'du leur fraîcheur. Au lieu de chercher à rendre naïvement une impression, on sent qu'il se débat contre un métier dont il ne possède pas encore bien les ressources. Le contact assidu avec la nature lui manque. Il essaie bien, il est vrai, d'\' revenir; mais après les beautés que lui avait révélées l'Italie, il a quelque peine à se faire à la simplicité de nos horizons. Cependant il s'applique de son mieux, et grâce à un labeur obstiné, il commence à comprendre que les sujets les plus modestes comportent aussi leurs enseignements. Quelques-unes des études qu'il fit alors sont significatives à cet égard. C'est probablement pour être agréable à un ami qu'il peignit en i833 cette ]'tte de [[Hôpital de Beauvais qui fut exposée en i885 au Palais Galliera. On n'imagine pas de motif plus banal, ni plus ingrat que ces constructions niassives et régulières, éclairées en plein par le soleil; et cependant le jeu de la lumière et des ombres est si juste, leurs relations sont si exactes, q^ue le spectateur, qui passerait indiffèrent à côté de la réalité, est obligé d'en considérer avec intérêt cette fidèle image. En 1840, ces même^préoccupations de valeurs et de clair-obscur se retrouvent dans une ]'iie de la Cathédrale de Chartres qui figurait à l'Exposition centennale de 1900 et dans laquelle les moindres détails du monument sont reproduits avec une précision digne d'un architecte. Bien que la tâche fût singulièrement plus compliquée, l'exécution marque un progrès manifeste sur celle du tableau précédent. La peine que l'artiste a dû prendre est très habilement dissimulée et les deux clochers ensoleillés montent, comme une prière, radieux dans l'azur du ciel.
S'il trouvait partout, même dans les régions les plus deshéritées, des occasions de s'instruire, Corot ne se refusait pas d'ailleurs à chercher des motifs plus pittoresques. Il ne pouvait donc rester insensible aux beau-