‹ Les maîtres du paysageChapitre 129 sur 193 · ÉTUDES AUX ENVIRONS DE PARIS · texte numérisé non relu

ÉTUDES AUX ENVIRONS DE PARIS

COROT. UNE MATINKE.

Musée du Louvre. (Phot. Neurdein.)

Si remarquables que soient ces tableaux, la forêt de Fontainebleau était peu faite pour inspirer Corot. A sa grandeur un peu sévère, il préférait dès régfons plus aimables daiis lesquelles les formes apparaissent moins rigides et plus enveloppées. Aussi Villc-d'Avray, oià son père avait, dès 181 7, acheté une petite propriété, l'attirait davantage. Il y retrouvait le charme de ces horizons familiers qui, dès sa jeunesse, avaient parlé à son àme. Au bord du petit étang, aujourd'hui desséché, il aimait à revoir ces végétations légères qu'il aima toujours, les saules argentés et les trembles frissonnants au moindre souffle, les roseaux et les plantes aux verdures tendres qui se pressent sur les berges aux contours indécis.

Malgré tout, la nostalgie de l'Italie le prenait; ses souvenirs embellis et transfigurés encore par l'imagination de l'artiste le hantaient sans cesse. Le désir de la revoir était, avec le temps, devenu si impérieux, que, dans l'automne de 1884, il quittait les siens pour y faire un nouveau séjour. Michallon lui ayant chaudement vanté les beautés de la Suisse, il l'avait traversée. Avec un goût très personnel et un sens très

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juste des données que peut aborder la peinture, il ne s'était attaché à en. reproduire que les aspects les plus simples. Peu touché par ces vues étendues, sortes de panoramas géographiques qui avaient surtout séduit ses devanciers, il leur préférait certains coins plus intimes, mieux proportionnés à l'homme et par conséquent plus accessibles à l'art. C'était, par exemple, un bout de prairie avec l'auge grossièrement équarrie d'une fontaine rustique où des vaches viennent s'abreuver et, au loin, dominant ce paysage tranquille et lui donnant sa grandeur, la fière silhouette des hautes montagnes, noyées dans la brume du matin (Collection de M. Dollfus). Les grands lacs du versant italien des Alpes, le lac de Côme, le lac Majeur — une étude de l'Isola Ik-Ua est datée d'Octobre 1884, — faisaient aussi sur l'artiste une très vive impression.

A Gênes, il découvre bien vite les bonnes places — sur la terrasse du Palais Doria ou sur les hauteurs deSainte-Marie-de-Carignan. — d'où les maisons étagées de la ville se détachent sur la mer ou sur un ciel plombé. Mais Venise surtout le ravit. Après la visite des églises et des galeries où il paie son tribut d'admiration au Titien, ses journées sont remplies par le travail. Il est particulièrement frappé par la transparence de cet air salin, par l'éclat qu'y prend la lumière, par les joyeuses colorations des palais que l'eau du Grand Canal reflète avec des intonations plus savoureuses encoi;e. C'est à Venise qu'en pleine ivresse du travail, et alors qu'il se disposait à rejoindre à Rome son ami Victor Bertin, Corot recevait de son père une lettre où celui-ci le pressait de revenir. En bon fils, et bien qu'il lui en coûtât, il n'avait pas hésité à obéir à son appel, et il était rentré à Paris. Cette excursion, brusquement écourtée, lui avait cependant permis de connaître des contrées bien différentes de celles qu'il avait parcourues à son premier voyage, et disposant désormais d'éléments pittoresques plus variés et plus nombreux, il pouvait donner plus librement carrière à son imagination quand, à son retour en France, iL essayait de renouveler le genre, alors un peu abandonné, du Paysage historique.

Sans être très heureuses, ses premières tentatives à cet égard témoignent déjà d'un sentiment très personnel. Le tableau éCAgar^dflus le désert, qu'il envoja au Salon de i835, avait probablement été peint avant son second départ pour l'Italie. En dépit des gaucheries de

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l'ordonnance et de quelques duretés dans la couleur, il mérite d'être signalé. N'ayant pas vu l'Orient, Corot cherche dans ses cartons et dans ses souvenirs les motifs qui se rapportent le mieux à l'idée qu'il s'en fait. Mais le fond fauve des terrains et l'horizon bleuâtre ont du caractère; le ciel profond, doré à sa base, s'accorde bien avec les lointains et donne, comme eux, l'impression d'une étendue immense. Sauf quelques touches un peu acres dans la végétation et quelques ombres d'une lourdeur opaque, l'harmonie est appropriée au sujet et l'ensemble très lumineux tranche sur la banalité des productions analogues de cette époque.

Vivant dans son coin, avec ses idées à lui, Corot gardait son entière indépendance vis-à-vis des coteries académiques ou romantiques qui se disputaient alors l'attention du public. Ses envois aux Expositions commençaient cependant à être remarqués par la critique. C'étaient tantôt des paysages exécutés d'après ses études faites en Italie ou dans la forêt de Fontainebleau, tantôt des compositions pures dont les livres saints et surtout la mythologie lui avaient fourni les su']ets. Une Diane surpj-ise au bain (Salon de i836),S//è«e (Salon de 1 838) et, plus encore, Déinoa^ile et les Abdérilains iS&\on de 1841) continuent à montrer les qualités et les défauts que nous avons signalés dans VAgar de i835. Le progrès est manifeste dans le Pâtre (Salon de 1847) qui appartient au Musée de Metz et pour lequel l'artiste, il me Ta dit lui-même, conservait une prédilection bien justifiée. Sauf, çà et là, quelques intonations encore acides dans les feuillages, l'ordonnance et l'harmonie sont irréprochables et l'effet très saisissant. C'est vers la fin du jour; le soleil vient de disparaître d'un ciel clair et serein, et la pâle silhouette des montagnes lointaines contraste heureusement avec l'or du couchant. Un ruisseau rapide court au premier plan; parmi les gazons, des chèvres folâtrent et broutent çà et là, pendant qu'adossé au tronc d'un arbre élancé, un pâtre jette dans le silence du soir sa rustique chanson.

Désormais, l'originalité du maître s'est pleinement dégagée. Ce ne sont plus des épisodes rares, connus des seuls érudits qu'il se propose de traiter. La mythologie pittoresque, telle qu'il la comprend, ne s'accommode ni des thèmes abstraits, ni des redites traditionnelles. Pour lui, elle est toujours vivante et c'est à sa source même, dans la nature, qu'il puise pour la renouveler. Il entend exprimer à sa manière ce qu'elle

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contient de poésie. Il semble que dans le l^aysage aux Njmphes du Musée du Louvre, il ait voulu exprimer tous les ravissements qu'elle lui procure. Sous les grands arbres qui arrondissent au-dessus d'elles leurs dômes de verdure, le chœur des Nymphes s'est mêlé aux rites d'une fête de Bacchus, le dieu de la force et de l'éternelle jeunesse. De leurs pieds agiles, elles dansent entre elles, si légères qu'elles foulent à peine le gazon. Autour de ces créatures charmantes, tout parle de vie facile et heureuse; le lierre et les folles pousses de la vigne sauvage étreignent amoureusement les arbres qui élèvent et confondent dans un ciel d'opale leiTrs épais ombrages. Seule, la conservation de l'œuvre est défectueuse, et les craquelures, déjà très accusées, révèlent les hésitations de l'artiste qui, dans son désir du mieux, a trop souvent repris sa peinture et par ces remaniements successifs en a fatalement compromis la durée.

Instruit par cette expérience, Corot, avant d'aboider l'exécution du Bain de Diane (aujourd'hui au Musée de Bordeaux) en avait plus nettement arrêté la composition. Cette fois, c'est la fraîcheur et la grâce virginale de la nature qu'il a voulu peindre et mettre en quelque sorte sous l'invocation de la chaste Diane. Après s'être, avec elle, livrées à la chasse, leur plaisir favori, les jeunes tilles, ses suivantes, sont venues réparer leurs forces dans le lac solitaire consacré à la déesse'. L'endroit est bien choisi; assez découvert pour qu'on puisse en surveiller les abords, et abrité cependant contre des regards indiscrets. Rien ne bouge et sous le ciel apaisé s'étend la nappe d'eau tranquille. Dans une petite anse, parmi des roches moussues, les jeunes filles s'ébattent joyeusement. La noble simplicité de l'ordonnance, le contraste des frondaisons sombres avec le grand ciel argenté et le lac qui le reflète, sont ici en intime accord avec le sujet.

Quoique très différente de la composition du Paysage aux Nymphes, celle du Bain de Diane, exhale comme lui une poésie très particulière et qui appartient bien à Corot. Au lieu des personnages compassés dont ses prédécesseurs étoffaient leurs oeuvres banales, lès^ffgOrcT'avrniaitre font corps avec ses paysages et Ton ne saurait les en distraire. Leurs formes en épousent les lignes: leurs silhouettes vives et imprévues se

I. C'est, en effet, au lac Ncini nue Corot a einprumé k- motif de ce tableau.

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