‹ Les maîtres du paysageChapitre 130 sur 193 · ÉTUDES DE FIGURES · texte numérisé non relu

ÉTUDES DE FIGURES

détachent délicatement sur les fonds et les fraîches colorations de leurs chairs nues, lesTîîas et lesjroses attendris de leurs tuniques et de leurs écharpcs riottantes contrastent avec les verdures variées des végétations et en avivent l'éclat. Ces nymphes et ces déesses, parfois un peu gauches, mais toujours délicieuses, sont vraiment des créations de l'artiste ; elles se sont montrées à lui aux heures propices et, dans les solitudes qui leur sont chères, il a surpris leur apparition fugitive. Mais pour leur donner ainsi la grâce dont il les pare, pour les modeler et les envelopper comme il fait dans l'atmosphère, il n'a pas épargné sa peine. De nombreuses études, peintes par lui d'après le modèle, sous le ciel ou à l'atelier, dans toutes les positions et avec tous les éclairages, l'ont familiarisé avec les formes humaines. Il a appris à choisir pour ses figures les attitudes les plus élégantes et les plus expressives et il excelle à les grouper, à les placer au bon endroit, à varier leurs mouvements, avec un sens à la fois très délicat et très juste des convenances de chaque sujet. Ces études ellesmêmes, comme la Jeune Fille à la mandoline^ la Nymphe couchée au bord de la mer, la Femme à la fontaine, etc., sont devenues célèbres et leur influence s'est fait sentir chez nos peintres d'histoire. Enveloppées de lumière et très reflétées, elles ont obligé ces derniers à compter désormais avec un élément nouveau pour eux, le plein air dont ils s'étaient jusque-là trop peu inquiétés. A l'exemple de Corot, ils ont compris quel parti pittoresque ils en devaient tirer.

Le travail, on le voit, un travail intelligent et continu, a rempli la vie de Corot, et, grâce à son opiniâtreté, il n'a pas cessé de progresser. Peu à peu aussi, quoiqu'il vécût dans son coin, les peintres, et après eux le public, avaient goûté un art si sincère. On commençait à lui acheter ses tableaux, et sa modestie s'effarouchait des prix, très modiques pourtant, auxquels il les vendait. Il lui arrivait même parfois, pour se rassurer, de gratifier son acheteur d'une ou deux toiles en plus, afin de mieux justifier à ses yeux ces gains inespérés.

Etendant le cercle de ses lectures, Corot trouvait tour à tour dans la Bible, dans Homère, Virgile, Dante et Shakespeare des sujets de compositions; mais, il faut le reconnaître, les épisodes les plus dramatiques que lui inspiraient ces lectures, — V Incendie de Sodome, Dante et J'irgile dans la Forêt obscure, Macbeth et les Sorcières, par exemple, — ne répondaient guère à la tournure de son esprit foncièrement doux et

r.KS MAITRES DT l'AYSAGE.

Tll. ROUSSEAU. — I.H Cl-RK.

(Collection de M. G. Ciould.l

aimable. Les côtés tendres ou gracieux de la vie antique l'attiraient davantage et il n'avait pas à se forcer pour en exprimer les séductions familières. Il y a comme un parfum d'abondance et de tranquille bonheur répandu dans ce \'erger où des femmes et des enfants se reposent parmi des gazons Heuris ou cueillent aux arbres voisins de beaux fruits mûris spontanément. Sauf un peu de dureté dans l'exécution, le Concertât la galerie Condé à Chantilly est exquis et nous montre une impression pareille d'agreste félicité. On dirait que la nature entière s'associe à la mélodie de ces deux jeunes musiciennes et au ravissement de leurs compagnes. On sent de quel amour le peintre aimait la musique. Assidu aux séances du Conservatoire, c'était là une des rares distractions qu'il s'accordait. Il comprenait le langage des maîtres de la Symphonie, de Beethoven surtout, et son àme s'ouvrait à leurs mystérieuses confidences. Les représentations de VOrphée de Glijck l'avaient profondément ému. Comme beaucoup d'artistes à ce moment, il les avait suivies avec un intérêt croissant, et le talent de Mme Viardot, la simplicité et l'élévation de son style, la noblesse sculpturale de ses poses et de ses gestes le remplissaient d'admiration. Pendant qu'elle était en scène, furtivement il griffonnait, au fond de son chapeau, quelques croquis rapides d'après les attitudes les plus expressives de la

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