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COROT. VILLAGE EN PICARDIE

(Phot. Lecadrc.)

géniale interprète. En souvenir reconnaissant des pures Jouissances qu'il lui devait, il essayait de traduire dans plusieurs tableaux les épisodes les plus émouvants de cet opéra : Orphée entraînant Eurydice vers la lumière, ou exhalant sa douleur d'avoir perdu son amie, parmi l'injurieux contraste des riantes perspectives de la nature en fête : « J'ai passé cet hiver-là aux Champs-Elysées, disait Corot, et je m'y suis senti très heureux. »

Si l'esprit de l'artiste trouvait une satisfaction bien légitime à traiter les beaux sujets que ses lectures ou ses impressions musicales lui suggéraient ainsi, les joies qu'il goûtait en face de la nature étaient plus vives encore. Il ne se lassait pas de la consulter, de vivre avec elle dans un commerce toujours plus intime. S'il ne se refusait pas à ces flâneries à travers la campagne, parfois plus efficaces que le travail lui-même, il emportait, du moins, toujours avec lui un carnet de poche pour y inscrire les observations que provoquaient ces promenades. Il s'était fait un système de notations graduées pour évaluer par des signes convenus l'éclat des lumières ou l'intensité des ombres et obtenir une échelle exacte des valeurs respectives du ciel, des eaux, des terrains et

des arbres. Quand il était installé en face d'un motif de son choix, il s'absorbait dans son travail avec toute sa volonté et de toute son âme. Il se trouvait d'ailleurs plus que récompensé de l'énergie qu'exigeaient ces efforts, car il avait appris à j'oir beau., à extraire des sites les plus modestes tout ce qu'ils peuvent contenir de poésie. La réalité lui apparaissait plus belle que toutes les imaginations; il en recherchait les côtés intimes, dégageant de leur humilité même ce qu'il y a en elle de général et de permanent.

Sans imiter Claude, pour lequel il professait cependant une très vive admiration, Corot semble l'avoir continué avec un goût plus affiné et plus moderne. Comme lui, plus que lui encore, il a besoin d'ordre, de rythme dans les lignes, d'une certaine symétrie dans les arrangements; mais un abandon charmant corrige et voile ce qu'une régularité trop prévue amènerait de monotonie dans les dispositions. L'air circule librement partout et, comme la lumière traverse les mobiles feuillages, on dirait que la brise aussi les agite. L'artiste sait rompre par quelque arbre plus léger des masses trop sombres ou trop compactes : le tronc blanc d'un bouleau interposé éclaire ces masses, les fait fuir, les met à leur plan. Très nettement accusées par places, les silhouettes en d'autres endroits flottent, se perdent dans le ciel ou se mêlent avec les fonds. Çà et là une fine branche, filée nettement, et quelques feuilles indiquées avec plus de précision suffisent pour donner à peu de frais ce mélange de vague et de fermeté, de fondu et d'arrêté, qui est conforme à la réalité des choses. Ainsi que la nature elle-même, Corot ne prétend pas tout expliquer; mais à l'à-propos et à la justesse de ses brèves indications, on reconnaît l'artiste qui sait et qui, mûri par l'étude, met tout son savoir au service d'un sentiment très personnel. Pensant la chose facile, on a voulu l'imiter sur ce point et l'on ne s'est pas fait faute de le pasticher : ceux qui l'ont essayé ont cru lui prendre ses secrets ; ils n'ont su que contrefaire grossièrement sa facture, sans jamais s'approprier sa poésie.

Si sincère que fût le talent du maitre, il était à ce moment si nouveau, si différent de ce qu'on avait vu jusqu'alors que ceux qui, sans connaître la nature, ne jugent des interprétations qui en sont faites que d'après les œuvres contenues dans les musées, étaient déroutés par une aussi complète originalité. La photographie devait fort à propos apporter une

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