‹ Les maîtres du paysageChapitre 132 sur 193 · J ^- -^ "^ BU · texte numérisé non relu

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PAYSAGES INTIMES. 4o3

confirmation assez inattendue à la réputation grandissante de Corot et donner raison à ce qu'on appelait sa manière, en montrant sur quel fond solide de vérité il s'appuyait. Les reproductions de ses tableaux, en effet, semblent, avec une poésie qui lui appartient bien, faites d'après la nature elle-même. Il a eu d'ailleurs la chance très méritée de trouver des traducteurs dignes de lui; les lithographies de Français et, ce qui est plus étonnant, les eaux-fortes de Chauvel rendent en perfection l'aspect de ses oeuvres, non seulement dans l'entière justesse des valeurs mais avec la légèreté et le caprice intelligent de sa touche.

Avec le temps, la mythologie allait presque entièrement disparaître de l'œuvre de Corot. La simple nature l'attirait de plus en plus et il lui trouvait assez de charme pour penser qu'elle devait se suffire, sans qu'il fût besoin de la commenter par des réminiscences littéraires. Au lieu des héros de la fable et des fictions des poètes, il se contentait désormais des personnages anonj'mes dont sont peuplées nos campagnes: les fillettes cueillant des fleurs ou gardant des vaches, la pauvresse pliant sous sa charge de bois mort, le paysan qui passe sa houe sur l'épaule, le bûcheron abattant de sa cognée les troncs des grands arbres, le pêcheur qui retire son filet ou fait glisser sa barque parmi les roseaux. Les contrées jugées alors les moins pittoresques, l'Artois, la Picardie, lui révélaient, avec les motifs les plus humbles, leur intime beauté : c'était un pont jeté sur un petit cours d'eau ; une entrée de village avec ses chaumières basses et misérables ; une Haque d'eau ombragée par des saules ; un chemin qui monte à travers champs; une sablière sous Le ciel gris. Les années d'ailleurs passaient sur Corot sans entamer son invincible jeunesse. Dans l'été de 1873 — il avait alors 77 ans — en villégiature chez Alfred Robault, le gendre de son vieil ami Dutilleux, il peignait d'après nature l'admirable paysage de la collection Thomy-Thiéry connu sous le nom de la Roule d'An-as et qui, en réalité, représente le village de Sin-le-Noble, près de Douai'. Levé dès cinq heures du matin, le vaillant artiste était aussitôt à sa tâche et pendant les cinq séances qu'il consacra à cette étude, il garda jusqu'au bout son entrain, la vive et charmante allure de son exécution. Aussi était-il joyeux comme un enfant des bonnes heures qu'il passait ainsi en face de la nature. Jamais,

I. Voir à ce propos rintéressaiit article de M. E. Morcau-Nélaton, Galette des Beaux-Arts du I" juin igoS.

en ses meilleurs jours, il n'avait été mieux inspiré et le bonheur qu'il a trouvé à peindre cette œuvre délicieuse se communique à ceux qui la regardent. Elle vous attire de loin par son hariuonie -discrète, par la pureté matinale de la lumière et l'exquise douceur de ce jour un peu voilé; c'est une délectation que de la considérer longtemps, de découvrir, en vivant avec elle, tout ce qu'elle contient de grâce et de poésie.

Tous ces coins modestes et ignorés, à côté desquels nous passerions indifférents, Corot nous oblige à les regarder, à les voir par ses j-eux, à goûter le charme dont il sait les revêtir et qu'il communique à tout ce qu'il touche. Chaque année, dès la pointe du printemps, il avait hâte de s'échapper de Paris pour gagner les champs. Ému par cet éveil captivant de la végétation, il aimait à en suivre de près les progrès quotidiens. Après les longues réclusions de l'atelier, il se sentait rajeuni à humer cet air pur et vivifiant, à récréer ses regards de ces harmonies délicates et fugitives. C'étaient là pour le vieil artiste des moments privilégiés et, dans ses dernières études, on sent à la technique plus fine, aux colorations plus délicatement nuancées, je ne sais quel attendrissement qui se mêle à la joie de peindre. Quand, vers la fin de sa vie, Corot dut compter avec ses forces et ne plus s'accorder qu'à de longs intervalles ces pures jouissances, il ne pouvait regarder sans émotion les études qui les lui rappelaient. « Derrière le tronc de ce peuplier blanc, disait-il en me montrant l'une d'elles, il y avait un merle qui, de sa voix sonore, chanta pendant toute l'après-midi. .le l'entends encore et j'ai essayé de le faire entendre. Mais cette saison si délicieuse à voir est terrible à rendre. Le peintre ne peut donner l'idée ni de ces bonnes senteurs, ni de ces chants répandus dans l'air, pour annoncer la proche venue du printemps! »

Sans dévier jamais, Corot avait paisiblement suivi sa route, avec une douceur inflexible, et l'originalité de son art lui valait, à la fin, parmi ses confrères, des admirations très ferventes. Il savourait la douceur d'être compris et se montrait touché des témoignages de sympathie qui de plus en plus lui étaient donnés. Un paj'sagiste fort épris de son talent, mettant un jour quelque réserve à lui exprimer ses éloges : « Allez donc, disait le maître, ne vous gênez pas! Je n'ai pas été gâté par les louanges. Si j'en reçois un peu plus aujourd'hui, ça ne fera

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