‹ Les maîtres du paysageChapitre 140 sur 193 · ETUDES EN VENDEE · texte numérisé non relu

ETUDES EN VENDEE

FR. MILLKT. LA BKRGERK.

Dessin. (l*hot. Giraudon.)

tion; elle aurait dû mériter quelque sympathie à son auteur. Envoyée au Salon, Y Allée des Châtaigniers y fut cependant refusée. L'injustice de cette rigueur, bientôt signalée par les admirateurs de l'artiste, souleva de nombreuses et vives protestations. Un amateur éclairé de cette époque, M. Paul Péricr, acheta pour 2000 francs, somme alors importante, l'œuvre que la brutale décision du jury avait contribué à rendre plus célèbre encore et qui marque une date dans la carrière du paysagiste.

C'est également en Vendée, sur les bords de la Sèvre nantaise, que Rousseau avait réuni les éléments d'un de ses tableaux les plus réputés, cette Vallée de Tiffauges qui, après avoir appartenu au baron Papeleu, a passé ensuite dans diverses collections, pour atteindre, en vente publique, il y a quelques années, le chiffre respectable de 7 5 000 francs. Bordée de peupliers, de saules et de frênes élancés, dominée au centre par une colline boisée, la modeste rivière occupe tout le premier plan de la toile, et son eau peu profonde laisse entrevoir dans sa transparence les grandes herbes qui tapissent son lit et semblables à de vertes chevelures, se tordent au gré du courant. Cette eau, qui s'écoule lentement

au milieu d'une riche végétation, parmi des roches moussues, est une merveille d'exécution. Le peintre a su indiquer à la fois-sa couleur propre, les reflets des arbres voisins et du ciel qui s'y mirent, les plantes qui flottent à sa surface et celles qui plongent dans ses profondeurs.

De pareilles recherches étaient alors trop nouvelles et le public^jiétait trop pou préparé pour qu'il goutàt beaucoup l'art de Rousseau. Un amour de la nature aussi vivace était tenu pour révolutionnaire. Mais la constance et la loyauté du paysagiste lui valaient parmi ses confrères des sympathies bien faites pour le toucher. Entre tous, Jules Dupré se montrait un de ses plus ardents défenseurs et il ne laissait passer aucune occasion de lui témoigner la camaraderie la plus dévouée. Voyant le souci de perfection toujours inquiet qui poussait Rousseau à retoucher indéfiniment ses tableaux, il le sermonnait à cet égard, essayant de sauver de ses propres mains des œuvres excellentes dont des remaniements trop fréquents alourdissaient la facture et assombrissaient les tonalités. Rousseau sentait la justesse de ces conseils et s'en montrait reconnaissant. Sur les indications de son ami. il se décidait à faire un séjour dans l'Indre, puis sur les bords de la Creuse dont les beaux arbres et les étangs l'avaient surtout séduit. Ainsi que d'habitude, il se livrait à un travail assidu; mais abandonné à lui-même, il regrettait la société de Dupré et le soutien qu'il trouvait en lui. Les lettres qu'il lui écrivait trahissent son découragement. « Avec notre malheureuse passion pour l'art, lui disait-il, nous sommes voués à un tourment perpétuel; sans cesse, nous croyons toucher à une vérité qui nous échappe. » L'indifférence du public et l'état de gène dont il ne pouvait sortir lui inspiraient parfois la tentation de revenir au pajsage historique et il songea un instant à peindre Jeanne d'Arc écoutant les Voix au milieu d'une foret. Mais bien vite, en présence de la nature, il reprenait confiance et poursuivait sa tâche accoutumée. « L'arbre qui bruit, la bruyère qui pousse, voilà pour moi la grande Histoire, celle qui ne changera pas. Si je parle bien leur langage, j'aurai parlé la langue de tous les temps.... Notre art, ajoutait-il, n'est capable d'atteindre au pathétique que par la sincérité de la portraiture. »

Dès son arrivée à Paris, il avait eu hâte de revoir Dupré. Las de la ville et pris tous deux d'un même accès de misanthropie, ils formèrent alors le projet de faire ensemble un séjour dans les Landes, qu'on leur

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dépeignait comme une contrée tout à fait sauvage. « Ça doit être beau, disait Dup-ré, et puisqu'on fuit ce pays, c'est là qu'il faut aller. « De quelques-uns des humbles motifs qu'il y trouva, Rousseau a tire des œuvres justement réputées, comme le Four banal, une pauvre construction en briques, au-dessus de laquelle des buissons de chênes rabougris tordent leurs bras noueux et, de part et d'autre, sous le ciel morne, la bande étroite d'un horizon bleuâtre qui, sous la chaleur accablante de cette après-midi d'été, semble vibrer d'un tremblement continu. Le AIat~ais du Louvre, qui a fait partie de. la collection Hartman, est encore plus célèbre. C'est une vue de la plaine immense qui des Landes se déroule jusqu'au pied des Pyrénées, dont les cimes neigeuses apparaissent à l'horizon. Le ciel, d'un gris terne, manque, il est vrai, de transparence et de profondeur, et le premier plan sombre, trop peu reflété et découpé en repoussoir, pèse lourdement sur le cadre. En revanche, le centre du paysage est traité d'une façon magistrale. La chaîne des montagnes et les dentelures de leurs sommets, les plans successifs ,, des terrains et le marais surtout avec sa végétation flottante de nénufars / dont les feuilles d'un vert tendre se mêlent au bleu sourd de l'eau, en un mot tout ce qui peut ici faire l'intérêt du motif est si vrai, si imprégné de lumière, d'un dessin si savant et d'une exécution si souple que,\ sans penser aux difficultés vaincues par l'artiste, on ne songe qu'aux satisfactions qu'il a dû goûter au milieu de cette région pittoresque dont . il a si bien rendu l'attachante poésie.

Ce furent là pour lui des moments privilégiés; mais l'idéal qu'il poursuivait était trop complexe, trop inaccessible pour qu'ils pussent durer bien longtemps. Aimant profondément la nature, l'admirant jusque dans ses moindres détails, Rousseau aurait voulu dans chacune de ses œuvres en exprimer toutes les beautés; jamais content de ses études, il ne les croyait jamais finies. Elles perdaient, en somme plus qu'elles ne gagnaient à ces reprises réitérées. Poussé par l'illusion du mieux, il détruisait ce qu'il avait fait, sans retrouver toujours les qualités dont il ne ^s'était «pas contenté. Alors commençaient pour lui ces désespoirs auxquels, dès sa jeunesse, Thoré l'avait déjà vu en proie. A force de peiner sur son œuvre, il la fatiguait, s'en fatiguait lui-même et il devenait incapable de la juger. En dépit de son énergie, il doutait alors de sa voie et cédait à des accès de profond découragement.

C'est en de telles circonstances que les sages conseils de Dupré étaient les bienvenus et avaient le plus de chance d'être écoutes. Très judicieusement, son ami le suppliait de s'arrêter à temps, de se résigner à certaines imperfections, gages parfois de mérites supérieurs. Rousseau sentait tout le prix de cette amicale franchise.

Désireux de prolonger sa campagne d'études au dehors et aussi de ne point se séparer de Dupré, il était allé, au mois d'octobre 1845, s'établir près de lui, à Monsoult, sur la lisière de la forêt de L'Isle-Adam. Il y trouvait un paj's aimable, des arbres élégants, penchés sur le cours de l'Oise ou semés dans les gracieuses vallées qui y débouchent. Quelques-uns des tableaux qu'il peignit alors contrastent par la clarté de leur aspect et l'aisance de leur facture avec ses oeuvres précédentes. A voir ces grands peupliers épars sur les berges de la paresseuse rivière, leurs feuillages dorés qui s'élèvent dans l'azur, les eaux calmes qui les reflètent, la brume violacée qui, vers le déclin des belles journées, estompe l'horizon, on dirait que la nature déjà alanguie s'est parée de ses grâces les plus séduisantes avant d'entrer dans les longs sommeils qui vont suivre.

Les froids venus, les bois voisins offraient à Rousseau leurs austères solitudes. FVappé par la beauté d'un effet fugitif, il avait retracé, dans le Givt-e, le spectacle vraiment féerique auquel il assistait, avec l'aspect étrange de ces bois saisis par la gelée qui en dessine délicatement toutes les formes et jusqu'aux plus menus détails de leurs feuillages et

cil. JACQUK.

MOUTONS SLR I.A 1.1SIKKK D UN BOIS. (Phot. Giraudon.)

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