LA FORET B:.\ HIVER
cil. JACQUE. — VACHKS KN PATL'RJ:. (Collection de M, Léon Bonnat.)
de leurs brindilles. N'ayant sous la main qu'une toile déjà utilisée, il avait su, sous les légers glacis de blanc dont il la recouvrait, en laisser çà et là transparaître les dessous. Il tirait ainsi parti des heureux hasards que lui offrait cette pratique, pour obtenir les tons opalins, finement nuancés dont la forêt s'était parée. L'entrain avec lequel il enlevait cette peinture luLconservait une vivacité et une franchise d'impressfon qui se retrouvent rarement à ce degré dans ses ouvrages plus longuement travaillés. A côté de ces improvisations, il se proposait de fixer dans des compositions plus importantes le souvenir de beautés moins passagères. C'est alors qu'il commença cette Forêt en hiver, souvent reprise et interrompue et qu'il ne devait jamais finir : des chênes immenses, espacés dans les profondeurs d'une forêt séculaire et à travers le lacis de leurs branches dépouillées, le soleil qui va disparaître dans le ciel en feu. La donnée était superbe; mais toujours inquiet d'y mettre plus de grandeur et de force, le maître ne cessa pas, au cours des années, de remanier son œuvre et d'en noircir peu à peu l'aspect.
Si endurcis qu'ils fussent aux intempéries, les rigueurs de la saison avaient à la fin chassé les deux peintres. Mais en rentrant à la ville.
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Rousseau ne voulut pas quitter son ami et il vint se loger place Pigallc à deux pas de l'avenue Frochot où habitait Dupré. Étranger au mouvement et aux distractions de la vie mondaine, il continuait à travailler à l'écart des intrigues et des agitations des coteries. Après un séjour fait en 1846, dans le Berry, où il rendait visite à George Sand, il se sentit de nouveau attiré par la forêt de Fontainebleau. Ayant désormais satisfait cette fièvre de curiosité à laquelle il avait si souvent cédé, il était pris du désir impérieux de se retirer dans un pays qui lui plût et à l'étude duquel il pourrait se consacrer sans partage.
A peu près respectée jusqu'alors, la forêt de Fontainebleau allait lui offrir les ressources d'étude incomparables qui font d'elle comme un immense domaine réservé aux paysagistes. La vieille forêt avait encore, au commencement du siècle dernier, conservé sa sauvagèrTë"pnmitive. Elle ne prenait accidentellement un peu d'animation que pendant les séjours de chasse qu'y faisaient les rois de France, depuis saint Louis, qui avait une prédilection marquée pour « ses chers déserts », jusqu'à Louis XIV qui y forçait parfois trois cerfs dans la même journée. P'uyant les agitations de la cour et les ennuis de la politique^ Louis XVI aimait à s'}' réfugier en plein hiver et son journal nous apprend qu'un jour, par la neige, « il n'y avait rencontré que des sangliers et le peintre Georges Bruandet ». Il convient d'ajouter que les soi-disant représentations que ce dernier nous a laissées de la forêt ne sont que de fades pastiches des Hollandais, aussi insignifiants que fantaisistes. A l'exemple d'Aligny et de Bertin, Corot et, après lui, Paul Huet et Decamps y avaient déjà fait, il est vrai, quelques études passagères; Rousseau, au contraire, entendait s'y fixer définitivement. C'est à Barbizon qu'il s'installait en 1847, dans une maisonnette louée à un paysan. Une grange attenante était, à peu de frais, convertie par lui en atelier. Il était là bien placé, au centre même des sites dont il devait rendre célèbres les vieilles appellations : le Bas-Bi'éaii, Jean de Paris., la Reine-Blanche., les Monts-Girard^ la Vallée et les Gorges d'Apremont. Alors commença pour lui une vie remplie à la fois de travail et d'enchantements. La grande forêt lui appartenait; à tous les moments de l'année, à toutes les heures du jour, il pouvait voir et revoir ses coins favoris, y choisir ses motifs, chercher quel ciel, quelle lumière, quel effet s'accordaient le mieux avec leur caractère.
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SALON DE 1849. 43i
Muni du pochon de toile qui contenait son frugal repas, il partait de bon matin, et, durant des journées entières, absorbé dans sa tâche, il goûtait les fécondes ivresses de ce travail en plein air qui, à chaque instant, lui révélait autour de lui des beautés nouvelles. A la nuit tombante, il ne se décidait qu'à regret à regagner son gîte, et, au retour, sous la lumière décroissante, la haute futaie prenait des aspects plus mystérieux et plus imposants. 11 avait un culte pour les vieux arbres et ne se lassait pas de les dessiner. Souffrant, comme d'offenses personnelles, des injures qui leur étaient faites, il vouait aux dieux infernaux les agents forestiers quand il les voyait marquer, pour une destruction prochaine, des chênes séculaires, présider aux plantations de pins dans les cantons rocheux, ou diriger les prétendus assainissements de la Mare aux Erées.
Dans ce milieu si fortement caractérisé et si bien fait pour lui, son talent prenait plus d'autorité. La nature seule lui semblait intéressante et il pensait qu'elle doit se suffire. Suivant lui, tous les éléments d'un pajsage doivenf être étroitement liés entre eux et former un tout d'une homogénéité parfeire; Pour qui sait voir et observer, un arbre raconte son hfstoire; il e&t tel que l'ont fait le terrain où il a poussé, les abris qui le protègent ou les intempéries auxquelles il est exposé. Toutes ces conditions comportent leurs conséquences logiques; toutes, quand l'artiste les respecte, marquent la loyauté de l'image et la gravent plus profondément dans l'esprit du spectateur.
La révolution de 1 S48 et les modifications qu'elle apporta dans le recrutement du jury des Salons de peinture allaient enfin fournir à Rousseau l'occasion de manifester tout son talent. Toutes les toiles envoyées par lui au Salon de 184g y furent admises. C'étaient des œuvres exécutées depuis plusieurs années, et dont les motifs étaient empruntés aux études faites pendant son séjour à L'Isle-Adam : V Avenue^ les Terrains d'automne^ et surtout cette délicieuse Lisière deforêl^ d'après laquelle Français lithographiait plus tard, pour la Collection des Artistes contemporains, la fidèle reproduction que nous donnons ici. Un jeune chêne resté seul debout, au milieu d'une coupe, profile sur le ciel sa silhouette nerveuse; à côté, les cadavres de quelques arbres jonchent le premier plan, et, dans les ornières d'un chemin frayé pour l'exploitation, des flaques d'eau reflètent çà et là l'or du couchant. Au loin s'étend la profondeur des grands bois déjà envahis par les ombres
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du soir, et il semble que, dans l'atmosphère humide, on perçoive les acres senteurs qui se dégagent des troncs abattus et des terrains détrempés par la pluie.
C'était là comme une révélation bien faite pour ravir ceux qui aiment la nature dans sa simplicité et son abandon. Sans être encore compris du grand public, ces ouvrages furent très appréciés par les peintres, et Rousseau était acclamé comme le chef de notre école de paysagistes. Au sortir de l'isolement où il avait vécu, son àme s'ouvrait à des marques de sympathie qui le dédommageaient amplement des injustices passées. On lui avait fait espérer que la décoration de la Légion d'honneur serait la consécration officielle de ce succès; mais vers la fin de l'Exposition, un de ses tableaux, d'abord placé au Salon d'honneur, en avait été retiré, et le jour de la distribution des récompenses, Jules Dupré fut seul décoré. Avec la conscience qu'il avait de sa valeur et sa susceptibilité un peu maladive, Rousseau, bien qu'il eût obtenu une médaille de première classe, fut froissé de n'être pas promu à côté de Dupré. Quelques propos fâcheux, plus ou moins véridiques, colportés de l'un à l'autre, envenimèrent encore les sentiments d'aigreur qui en étaient résultés et qui aboutirent malheureusement à une brouille entre les deux amis.
Dès qu'il eut quitté Paris, les joies du travail dans la grande forêt firent bien vite oublier au peintre les blessures de son amour-propre. Une autre amitié d'ailleurs allait remplacer pour lui celle de Dupré. Sur les conseils de Diaz, François Millet s'était, en 1849, vers la fin de juin, installé à Barbizon avec sa femme et ses enfants. La vie ne lui avait pas été clémente; de bonne heure il avait connu la misère qui, sans rémission, devait rester la compagne de sa rude existence. Condamné à accepter toutes les tâches pour subvenir à l'entretien de sa famille, il avait pendant longtemps hésité, incertain des voies où il s'engagerait, peignant, à l'occasion, quelques portraits, des tableaux mythologiques ou des bergeries à la manière de Boucher. Mais il était dégoûté de ces tentatives qui, sans lui procurer des ressources suffisantes, répondaient si peu à ses aspirations. De plus en plus, il se sentait porté vers la représentation des travaux et des scènes rustiques, au milieu desquels s'était passée son enfance, dans le pauvre hameau de la Manche, à Gruchy où il avait été élevé, parmi ces paysans ou ces matelots à qui la