ROUSSEAU ET MILLET
mer, souvent hargneuse en ces parages, et une terre ingrate, disputée à la lande, ne fournissent qu'à grand'peine les moyens de subsister. Ses parents étaient de braves gens, pliant parfois sous le faix d'un labeur incessant, mais dont l'âme courageuse restait supérieure à la fortune. Ils n'étaient pas d'ailleurs sans quelque culture, et leur souvenir ainsi que leurs exemples devaient réconforter Millet dans la lutte terrible que, comme eux, il eut à supporter durant toute sa carrière.
Dégoûté du séjour de Paris, lassé des sujets qu'il avait traités jusquelà, le vaillant artiste, sans plus se soucier des caprices du public, était maintenant résolu à peindre exclusivement les humbles motifs qui l'attiraient. En se fixant lui-même à la campagne, il serait à même d'étudier de plus près les occupations et les moeurs de ces paysans que les conditions de sa propre vie, paieille à la leur, et le cai'actère même de son talent, plus farouche que gracieux, le préparaient à représenter dans la vérité familièi'e de leurs types et de leurs allui'es, en insistant sui" les côtés douloureux de leur destinée.
Un tel compagnon arrivait à point pour Rousseau. Presque du même âge, — Millet avait deux ans de moins que lui, — ils avaient entre eux assez d'affinités pour se convenir, assez de dissemblances pour s'apprécier mutuellement et trouver un intérêt égal à se fréquenter. Bien qu'ils cherchassent tous deux la solitude, il n'est guère probable qu'ils l'auraient supportée, absolue comme elle aurait été pour eux pendant les longues réclusions de l'hiver. Les plus forts ne l'ésistent pas toujoui's à cette épreuve. Avec sa vive sensibilité et son besoin d'expansion, Rousseau était plus exposé qu'aucun autre à la torpeur et au découragement qui résultent le plus souvent d'une retraite aussi austère. Il avait donc tout à gagner au contact de Millet qui, avec un esprit plus cultivé et plus réfléchi, s'intéressait à plus de choses. Épris d'un même idéal de vérité, ils aimaient d'ailleurs également la nature et leur art, et comme leur programme .s'appliquait à des objets différents, ils allaient, sans se porter ombrage, se prêter le soutien réciproque de leurs conseils et se servir l'un à l'autre à la fois de critique et de public. Tandis que Millet voulait exprimer la lutte de l'homme contre la nature, c'était celle de l'arbre contre le sol que Rousseau se proposait de peindre.
Bien des raisons, on le voit, les portaient à se rapprocher. Ils ne .s'étaient cependant pas abandonnés tout de suite aux douceurs que ce
N. DIAZ. — VACIIKS DANS UNE MARK. (Lithographie de Mouillcron.)
commerce pouvait IcmonVii. Timides et tiers, ils avaient eu à vaincre la réserve qu'ils tenaient de leur pauvreté et du sentiment de leur valeur personnelle. Bientôt cependant, après s'être un peu observés, la simplicité et la droiture de leur vie devaient les réunir et amener entre eux cette affection loyale, qui, toujours croissante, ne se démentit pas un seul instant jusqu'à la tin de leur vie commune. Si Rousseau, un peu plus favorisé de la fortune, connut le premier le succès,, il n'en profita f^uèie pour lui-même: mais il s'en servit pour venir délicatement en aide à xMiliet et adoucir de son mieux la gêne à laquelle le condamnait l'entretien d'une très nombreuse famille.
Rousseau était, à ce moment, dans sa pleine maturité, l-'n initiant Millet à la connaissance de la forêt, il ravivait en lui-même l'admiration de SCS beautés. Avec plus de conscience et d'ardeur il s'appliquait à montrer la diversité de ses aspects, et à faire ainsi de l'ensemble de ses œuvres comme un grand poème composé en son honneur. C'est de cette époque que datent quelques-uns de ses meilleurs ouvrages. Nous nous bornerons à citer ici les principaux, ceux qui peuvent, en quelque sorte. servii de types. Dans les (^lieues, qui, provenant de la galerie d'Ed. André, sont entrés au Louvre avec la collection Thomy-Thiéry, le paysagiste a représenté, en plein été. les grands arbres, alors i.solés, qui se dressaient comme des colosses au milieu de la plaine bordée par les coteaux d'Apremont. Du haut d'un ciel pommelé, le soleil dardant ses