FORCE DU TALENT DE ROUSSEAU
racines noueuses et tendant vers le ciel ses branches convulsivement tordues, avides d'air et de lumière. Les rochers qui l'étreignent de toutes parts, les cicatrices et les plaies béantes de sa rugueuse écorce, sa tête décapitée et ses bras rompus ou fracassés attestent éloquemment sa lamentable destinée. La saison est aujourd'hui plus clémente au pauvre lutteur; dans l'air tranquille, il étale au soleil ses membres endoloris et son robuste feuillage que troue çà et là le bleu du ciel, vibrant comme l'azur radieux d'un vitrail. En réalité, le chêne qui avait fourni au peintre le motif de ce tableau n'était, paraît-il, qu'un arbre chétif et insignifiant, près duquel il était passé plus d'une fois sans le remarquer, jusqu'à ce que, par une belle journée d'été, concevant tout à coup le parti dramatique qu'il en pouvait tirer, il l'eût ainsi transfiguré.
Comme Flaubert et Taine, dans les courtes descriptions qu'ils nous ont laissées de la forêt, comme Michelet, qui a beaucoup pratiqué et admiré « cette contrée étrange, sombre, fantastique et stérile », Rousseau ne se lasse pas d'insister sur les aspects de rudesse et de force qui l'ont surtout frappé. Bien mieux que le hêtre à l'écorce lisse et aux masses de feuillages mollement arrondies, le chêne était son arbre de prédilection : il en aimait le port plus volontaire, la ramure nerveuse, la silhouette capricieusement découpée. Parmi les humbles végétations de la forêt, c'étaient les plus épineuses, les plus hérissées : les houx, les genévriers, les genêts et les bruyères, qu'il représentait le plus volontiers. Détail curieux, dans ses Sous-bois vous ne rencontrerez jamais les tapis de fougères qui abondent cependant sous le couvert des futaies : leurs frondes souples et légères, délicatement étalées, n'ont jamais tenté ses pinceaux.
Dans ses conversations, dans ses lettres, Rousseau revenait souvent sur cette idée dé force qu'il voulait surtout exprimer et sur le recueillement qui convient à la vie laborieuse de l'artiste. On dirait que c'est de lui-même qu'il veut parler quand, sous une forme un peu embarrassée, mais avec autant de sincérité que de justesse, il écrit à un ami : « Il faut qu'un sauvageon ait crû dans la paix et la rudesse des solitudes pour qu'il y ait de beaux fruits et de beaux rosiers dans nos jardins. De même, il faut que l'âme de l'artiste ait pris sa plénitude dans l'infini de la nature pour que nous ayons profit à la représentation qu'il fera d'un type particulier approprié à nos usages de civilisation. >>
LOUIS CAIIAT. — SOIR D ALTOMNK.
Musée du Louvre. (Phot. Neurdein.)
Millet, d'ailleurs, était sur ce point en parfaite conformité de sentiment avec Rousseau, (le qu'il aimait surtout de la forêt, « c'était son calme et. sa terrible grandeur ». Dédaigneux de la banale vil'Tiro'Stftrîcs" peintres à la mode, il pensait <■ que Fart est une langue et qu'il nu faut s'en servir que pour dire quelque chose ». Dans une lettre à M. Siméon Luce, son compatriote, il le presse de faire, en plein hiver, le vojage de Barbizon, car « les tristesses des bois valent bien la peine qu'on vienne les voir ». Il voudrait que dans ses tableaux « les choses n'aient pas l'air amalgamées au hasard et pour l'occasion: mais qu'elles aient entre elles une liaison indispensable et forcée.... .le crois, ajoute-t-il. qu'il vaudrait presque mieux que les choses faiblement dites ne fussent pas dites, parce qu'elles en sont comme déflorées et gâtées ». Dans ses œuvres. ainsi que dans celles de son ami, c'est le caractère de force qui prévaut et qui donne à ses figures cette concision en quelque sorte sculpturale qui les grave si profondément dans notre esprit.
C'était une douceur et une sécurité pour Rousseau de voir ses idées ainsi partagées. De plus en plus, il s'intéressait aux travaux de Millet, à cet art dans les aspirations étaient si proches des siennes. Devenu son confident, il suivait, plein de sympathie et d'admiration, l'éclosion de ces œuvres dans lesquelles se déroule la vie misérable du paysan, avec la rudesse de ses types familiers et la dureté de son labeur. Le plus