‹ Les maîtres du paysageChapitre 146 sur 193 · CHARLES JACQUE · texte numérisé non relu

CHARLES JACQUE

déjà en pleine possession d'un talent très original, mais qui ne devait que tardivement être apprécié à sa valeur. Né à Paris le 23 mai i8i3, Jacque avait de bonne heure manifesté son goût pour la peinture. Cependant, tout en s'y livrant, il avait mené une vie assez aventureuse et successivement essayé de professions bien différentes. Tour à tour saute-ruisseau chez un notaire, apprenti dans l'atelier d'un graveur de cartes géographiques, engagé volontaire et assistant en cette qualité au siège d'Anvers, il s'adonnait ensuite à l'élevage des volailles et consignait les résultats de son expérience à cet égard dans un livre excellent, le Poiilaille?'^ dont il rédigeait le texte et dessinait les illustrations. Plus tard, il s'occupait de la culture des asperges, de la confection de meubles et d'un commerce de bric-à-brac. Enfin, dans les dernières années de sa vie, pris de la manie de la truelle, il construisait et exploitait des maisons d'habitation, à Paris, à Bois-Colombes, au Croisic et à Pau. Malgré cette mobilité d'esprit, grâce à sa prodigieuse activité, il n'avait jamais cessé de progresser comme graveur et comme peintre, car ses aptitudes étaient remarquables. L'étude du paysage et celle des animaux, pour laquelle il était particulièrement doué, l'avaient tout d'abord séduit. Vivant à la campagne, il s'était peu à peu intéressé à la vie des paysans et, dans de nombreuses eaux-fortes qui attestent sa justesse d'observation et la sûreté de son dessin, il s'appliquait à représenter la suite des travaux rustiques que ramène chaque année le cours des saisons.

Moins âpre que Millet, Charles Jacque, qui l'avait précédé dans ces sortes de sujets, n'atteint ni la grandeur de son style, ni sa profondeur de sentiment. Cependant, même à côté du maître, il a son originalité. Sans croire que le travail soit une condamnation et sans insister sur ses côtés douloureux, il cherche à montrer l'existence du campagnard telle qu'il la voit, avec ses duretés et ses tristesses inévitables, et aussi avec ses légitimes rémunérations. Pour lui, la nature n'est pas seulement une marâtre : elle donne à l'homme ses fleurs et ses fruits, et l'existence de ceux qui vivent en contact avec elle, si elle est parfois diffîcire, n'est pas toujours dépourvue de douceur. Les habitants de nos campagnes ne sont pas forcément rustauds et grossiers, déformés par l'effort et abrutis par la misère ; les femmes n'y sont pas inévitablement vouées à la laideur ou à la malpropreté. Au village, comme ailleurs, le renouveau succède à l'hiver; l'enfance et la jeunesse ont leur grâce; la vieillesse peut avoir sa

dignité. Dans les compositions de Jacque, ses travailleurs font bravement leur besogne ; robustes et brén découplés, ils plantent^ils bêchent, fauchent ou moissonnent en gens qui savent leur métier. Alertes et accortes, ses filles de ferme portent, sans broncher, les eaux grasses et la pâtée aux porcs; les gamins s'ébattent près des chaumières et, au seuil de la forêt, bergers et bergères gardent solitairement leurs troupeaux ou se réunissent pour deviser entre eux. C'est dans les acceptions moyennes que s'est maintenu l'artiste, et par l'aisance et la diversité de son talent il mérite une place à part dans l'histoire du paysage. Il dit nettement ce qu'il veut dire et groupe avec goût ses figures et ses animaux bîêh campés, bieri dessinés dans la vérité de leurs allures. Autour d'eux, les bois, les champs, les ruisseaux, les cours de ferme, la terre avec ses riantes cultures ou triste et dépouillée, nous sont présentés sous, leur aspect le. plus pittoresque. Comme sa façon de comprendre la nature, la peinture de Jacque est saine et facile, franche et robuste, sans rudesse cûjnme sans mièvrerie. Les prix toujours croissants de ses tableaux, fortement empâtés, bien conduits et d'un même souffle Jusqu'au bout, témoignent de la légitime faveur dont ils jouissent aujourd'hui. Quant au mérite de son œuvre gravé, il est encore supérieur, et en le feuilletant à la Bibliothèque Nationale qui possède des exemplaires de choix de ses eaux-fortes, notamment de sa grande planche de la Bergerie, on estime à sa valeur la fermeté et la sûreté de son burin, la vie et le charme de ses compositions.

Admis le premier dans la société intime de Rousseau et de Millet. Diaz,un peu plus âgé qu'eux (1809-1876), avait le privilège de les dérider tous deux par la verve de ses saillies imprévues. A certains moments, la jovialité de son humeur lui suggérait des charges d'une bouffonnerie irrésistible et l'incitait même à danser en clochant de la manière la plus grotesque sur sa jambe de bois, son pilon, comme il disait. Profitant des exenjples que lui donnait Rousseau, Diaz était parvenu à rendre, avec un sens très personnel, quelques-uns des aspects pittoresques de la forêt dont peu à peu il s'était épris. Son dessin hésitant, peu correct, trahissait l'insuffisance de son instruction première; mais, avec une adresse merveilleuse, il savait tirer parti des hasards d'une exécution spirituelle, pour exprimer le désordre touffu de ces clairièrèroiraê^cês" fouillis à travers lesquels les rayons du soleil, tamisés par le feuillage,

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