‹ Les maîtres du paysageChapitre 149 sur 193 · DERNIÈRE MALADIE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE MALADIE

pour le jury de l'Exposition Universelle, et ses collègues, qui le tenaient en haute estime, l'appelaient à la présidence de ce jury. Il avait pris à cœur de justifier leurs suffrages en s'appliquant à assurer l'équité des jugements dans la distribution des récompenses et, oublieux de ses anciens griefs contre Dupré, il avait fait de nombreuses démarches pour lui obtenir une première médaille, mais sans pouvoir y parvenir. Malgré la peine qu'il avait prise, malgré le succès des dix-sept tableaux qui constituaient son propre envoi, et d'une centaine d'études qui furent en même temps exposées au Cercle des Arts, sa promotion comme officier de la Légion d'honneur avait un peu tardé à la suite de l'Exposition. Il demeurait profondément froissé de ce retard et humilié à ce point qu'il songea un moment à écrire à l'Empereur pour protester contre ce qu'il considérait « comme une injustice et un manque d'égards vis-à-vis du jury ». Cette omission incompréhensible avait été réparée le 7 août 1X67.

A côté de cette légère faiblesse de caractère qu'on est étonné de rencontrer chez une nature aussi élevée, Rousseau a donné durant toute sa vie des preuves touchantes de générosité et de droiture. Parlant peu de lui-même, il semblait assez froid au premier abord; mais quand on avait gagné sa confiance, il se montrait tel qu'il était, affectueux et très expansif. Millet et sa famille ont reçu des témoignages réitérés de son inépuisable bonté. Non content d'aider son ami de sa bourse toutes les fois qu'il le pouvait et sans compter, il le soutenait dans ses moments de découragement et lui envoyait des amateurs et des marchands pour acheter ses œuvres.

Cependant sa propre santé, autrefois si robuste, s'était peu à peu altérée. Sans trop y prendre garde, il continuait à affronter toutes les intempéries. Atteint de douleurs rhumatismales contractées durant ses stations prolongées au froid, à l'humidité, il n'était pas devenu plus prudent. A la suite de son dernier séjour au col de la Faucille, en i8()3, il revenait à Barbizon très changé, très affaibli. Depuis lors, les fatigues et les contrariétés subies pendant l'Exposition de 18G7 l'avaient fort éprouvé. Rentré chez lui au mois d'août, il avait eu une attaque de paralysie partielle et pour être plus à portée des soins que réclamait sa situation. Millet le conduisait à Paris; mais Rousseau ne pouvant supporter d'être éloigné de Barbizon, il l'y avait bientôt ramené. Pendant

quelques jours, il sembla que le bon air et le voisinage de la forêt ranimaient un peu le malade. Le 4 septembre il faisait en voiture une promenade qu'il dirigeait vers ses coins préférés. Il était heureux de revoir les bruyères, en pleines fleurs à ce moment. « C'est beau; c'est bon; c'est frais, «disait-il. Le 24 septembre, dans une nouvelle promenade, la dernière qu'il fit, il s'attendrissait en admirant ses vieux chênes : « Voyez- vous ces arbrcs-Ià, je les ai tous dessinés depuis trente ans; j'ai leurs portraits dans mes cartons! » Deux jours après, des attaques consécutives étaient tout espoir d'un rétablissement. Il avait alors traîné misérablement, mais jusqu'au bout, il ne cessait pas de parler de « sa chère forêt ». Cloué sur son lit, déjà en proie au délire et sentant la mort prochaine, il disait le 20 décembre à Sensier : « Il va y avoir une nouvelle crise; puis viendra la Grande Harmonie. » A la suite d'une dernière attaque, il mourait le 22 décembre, à neuf heures du matin, entre les bras de ses amis Tillot et Millet. La douleur de celui-ci fut extrême: il restait « consterné et abimé. C'était un brave ami, écrivait-il. et une haute intelligence. Quel grand espace vide se fait autour de nous! » Rousseau était enterré dans le petit cimetière de Chailly, où sept ans après, par un jour d'hiver (24 janvier 18751, Millet devait le rejoindre. Depuis, un modeste monument leur a été élevé à la sortie de Barbizon, et Chapu, l'éminent sculpteur qui les avait connus tous deux, a rapproché sur la même plaque de bronze les images fraternellement accouplées des deux amis, au seuil même de cette forêt qu'ils avaient tant aimée.

Avec le temps, dans les nombreuses études dont les deux artistes ont été et sont encore fréquemment l'objet, leurs noms continuent à être inséparables et leur gloire n'a guère cessé de grandir; celle de Millet surtout, comme si, pour être plus tardive à lui venir, elle devait, après sa mort, le venger des rigueurs qui avaient accablé sa vie. Au déclin de la sienne, Rousseau avait déjà connu la célébrité. Mais, pourquoi ne pas le dire? il semble qu'en ces dernières années l'éclat de sa réputation se soit un peu amoindri. Quelques restrictions se glissent parmi les admirations qu'il méritera toujours d'inspirer et l'inégalité de ses œuvres explique ces fluctuations dans les jugements qu'on en porte. Tandis que quelques-unes d'entre elles, faites plus facilement et comme du premier coup, ont conservé leur transparence et leur spontanéité. la plupart, trop souvent reprises, ont beaucoup noirci. Alors que. par une réaction iné-

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