FONDS DES SUJETS MYTHOLOGIQUES
sentiment qui poussait le Giorgione à quitter les horizons indéfinis de la plaine pour s'avancer vers la montagne, invitait le Titien à descendre des âpres sommets de Cadore vers un climat moins rude et un pays plus aimable.
C'est un des mérites du Titien, une des marques de son génie et de la sure clairvojance de son goût, d'avoir négligé les bizarreries et les singularités trop marquées de la nature, comme ces dolomites ou ces roches fantastiques qui avaient surtout tenté ses devanciers, et Léonard de Vinci lui-même. Il se préoccupait avant tout de l'ordre, de l'harmonie. Aux raretés, aux curiosités qui attireraient indiscrètement le regard et détourneraient de ce qui, pour lui, est l'essentiel, il préfère les motifs qui lui semblent les mieux appropriés aux épisodes qu'il traite et à l'impression qu'il veut produire. Sa connaissance de la nature est telle que les interprétations qu'il nous en donne, à la fois très respectueuses et très libres, présentent, dans les tonalités comme dans les lignes, une subordination et un accord si intimes avec les sujets qu'on ne saurait les en distraire.
h'Autiope du Louvre, la Bacchanale et VOffrande à la Fécondité du Musée du Prado et bien d'autres œuvres du Titien attestent la variété et l'ampleur qu'il a su mettre dans ses compositions mythologiques. A voir avec quelle facilité il s'assimile les données les plus diverses de la Fable, on dirait qu'il a vécu avec les dieux et les héros des légendes antiques. Un admirable dessin que possède de lui M. Léon Bonnat, et que nous reproduisons ici, nous fait pénétrer à sa suite dans une contrée plantureuse hantée par des satyres. A côté des belles figures des femmes réservées à leurs cyniques plaisirs, ces êtres bizarres vaquent à toutes les menues occupations de leur sauvage existence. En voici un qui ramène les boucs de la pâture; deux autres, dans un coin, devisent avec leurs belles; un quatrième grimpe avec agilité au tronc d'un arbre chargé des fruits qu'un de ses compagnons s'apprête à recevoir dans le tablier dont il est ceint. Vous croiriez, tant les détails sont plausibles et précis, que l'artiste a été témoin de cette scène familière et qu'avec sa maîtrise et sa verve habituelles il n'a eu qu'à en tracer, au courant de la plume, la fidèle copie.
Mais nulle part la magnificence des inventions du Titien n'apparaît avec plus d'éclat que dans ce Bacchiis et Ariane de la National Gallery
où, autour du groupe principal, il a accumulé toutes les splendeurs de la nature évoquées par sa puissante imagination. Parmi ces riantes campagnes et ces rivages aux gracieuses découpures, tout respire la joyeuse expansion d'une vie débordante. Sous Fazur profond du ciel se déroulent les vastes perspectives de côtes fuyantes, semées de rochers, d'ombrages épais, d'anses sinueuses où le flot paresseux laisse en mourant un ourlet argenté. Des ancolies, des iris, des jacinthes et des anémones égaient les gazons et, au premier plan, des guirlandes de vignes embrassent amoureusement les troncs d'arbres élancés. Où que le regard se porte, ce ne sont qu'images radieuses et harmonies étincelantes. L'or du char et le pelage doré des fauves donnent tout leur prix aux bleus savoureux du ciel, des montagnes et de la mer, rehaussés encore çà et là par le rose tendre ou la pourpre ondoyante d'une draperie qui s'envole au souffle de la brise. L'exécution, partout vivante et sûre-, ajoute à la beauté de ce chef-d'ceuvre je ne sais quel air de spontanéité.
C'est à son travail que le Titien, en dépit de sa célébrité croissante, a toujours réservé le meilleur de son temps, A la mort de sa femme, il avait plus que jamais senti le besoin de s'absorber dans son art. Sa sœur Orsola était alors venue se charger du soin de son ménage et de l'éducation de ses trois enfants, deux fils qui lui donnèrent assez de souci, l'ainé surtout, et Lavinia, sa fille tendrement chérie. Pour mieux se défendre contre les importuns, le Titien quittait la maison qu'il avait occupée jusque-là, à San Samuele, près du Grand Canal, au c(eur même de Venise et il allait s'établir à l'extrémité septentrionale de la ville, à Biri Grande, sur la paroisse San Canciano. dans une demeure spacieuse qu'il avait louée et appropriée à sa guise. La vue embrassait de là une vaste étendue de ciel et de mer et, par un temps clair, elle s'étendait à l'horizon jusqu'aux cimes lointaines des Alpes de Cadore, son pays natal. Pour satisfaire son amour de la nature, il avait joint à cette location celle d'un jardin contigu qu'il remplissait des plantes et des fleurs les plus variées et qui fut bientôt cité comme une des merveilles de Venise. La tradition rapporte même que les grands arbres du Martyre de saint Pierre auraient été peints des fenêtres de son atelier d'après les modèles qu'il avait sous les yeux dans ce jardin.
C'est là que s'écoulait sa vie paisible, remplie par une production
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incessante. On se disputait ses œuvres; ses compatriotes en ornaient à l'envi les églises et les palais de Venise, et les amateurs ou les princes de l'Europe entière les recherchaient. Après Charles-Quint qui l'avait anobli, il était honoré de la faveur de Philippe II; les ducs d'Esté, de Ferrare, de Mantoue, et le pape Paul III lui-même essajaient de le retenir à leur Cour. A toutes les séductions de la grandeur, il préférait son indépendance, son foyer, son travail et le commerce d'un petit nombre de lettrés ou d'artistes qui étaient ses amis. Comme le Giorgione, comme beaucoup de grands peintres, nous savons qu'il goûtait fort la musique. Peut-être est-ce par un simple caprice que Paul Véronèse l'a représenté lui-même jouant du violoncelle au premier plan des Noces de C<i7/a; mais une lettre de l'Arétin nous apprend, du moins, qu'il avait été heureux d'acquérir un orgue d'Alessandro, en échange d'un portrait fait par lui de ce célèbre facteur.
On formerait une galerie complète des plus hautes illustrations de son temps avec les portraits peints par le Titien. Dans la plupart d'entre eux la nature tient une large place, notamment dans les grands portraits d'apparat comme celui du marquis d'Avalos (Musée de Cassel) et dans celui de Charles-Qiiint à chepal, à la bataille de Miihlberg (Musée du Prado~l, aussi bien que dans ces portraits de doges derrière lesquels se déploient les perspectives magnifiques des palais vénitiens ou la vue de la mer couverte des Hottes victorieuses de la République. De môme, les créatures effrontées, courtisanes ou favorites des princes, qui, dans maint musée, sous l'appellation complaisante de Vénus, étalent impudemment leur nudité, aux yeux de tous, ont trouvé dans les beaux arbres, près desquels le Titien nous les montre étendues, l'accompagnement le plus propre à faire valoir leurs carnations chaudes et nacrées.
Dans tous les genres, on le voit, et il les a tous abordés avec une égale maîtrise, le Titien assigne à la nature un rôle capital. Les anciens inventaires mentionnent des paysages purs, aujourd'hui perdus, qu'aurait exécutés l'artiste, et lui-même d'ailleurs, dans une lettre datée de i3d2, annonce à Philippe II l'envoi d'une de ces peintures. En tout cas, par l'amour qu'il a porté à la natuie, aussi bien que par le talent avec lequel il l'a interprétée, le Titien mérite d'être considéré comme le véritable créateur, et, ainsi que l'ont dit plusieurs historiens de l'Art, comme VHomère du paysage. Dans son oeuvre immense il
montre bien la richosc inlinie de ses aspects. Toutes les saisons, toutes les heures du jour, tous les accidents de la lumière, tous les phénomènes de l'atmosphère, il les a exprimés et il en a su rendre les aspects divers.
La vieillesse était venue : elle avait laissé intactes les merveilleuses facultés du maître en même temps que son ardeur au travail. Entouré du respect de tous, il conservait au milieu des plus hautes faveurs de la fortune et de la gloire sa bienveillance accueillante et la noble simplicité de ses manières. La mort le trouvait à son chevalet, appliqué à sa tâche habituelle, quand, le 27 août idjG, il était enlevé par la peste qui, une fois de plus, exerçait à Venise de terribles ravages. En dépit de ces tristes circonstances, la dépouille du Titien fut conduite en grande pompe à l'église des Frari. où mieux encore que le somptueux monument sous lequel il repose, la ]"ier^c de la Faiville Pesaro. un de ses plus beaux ouvrages, proclame la grandeur de son génie.
Le temps n'a fait que consacier la gloire du Titien, en montrant l'inHuence vivace qu'à travers les âges il devait à son tour, exercer sur les artistes les plus divers, sur Rubens qui, non content d'admirer et de collectionner ses (euvres, ne se lassait pas de les copier: sur les Carrache, sur Poussin, sur Watteau et sur Gainsborough qui, tour à tour, ont subi son ascendant. Après lui, d'ailleurs, aucun autre dans l'école vénitienne n'a eu son universalité, ni atteint sa maîtrise. Le passage qui. si important qu'il soit chez lui. ne représente cependant qu'une des faces de son talent, devenait un genre spécial chez un de ses disciples, Domenico Campagnola, dont les dessins sont souvent confondus avec les siens, malgré leur infériorité bien marquée.
A la suite du Titien, quelques-uns de ses élèves ou de ses imitateurs, Paris Bordone, les Honifazio, les Bassano, d'autres encore ont, comme lui, fait au paysage uni' large place dans leurs œuvres. Chez Jacopo da Ponte i5io-i5()2 . — le premier de cette dynastie des liassano qui devait fournir plusieurs générations de peintres, — on peut même dire <|ue. malgré les innombrables personnages et animaux dont il remplit -SCS compositions, c'est le paysage qui y domine. .Mais les Paradis, les Arches de Noé et les suites de scènes rustiques qu'il aimait à peindre sont devenus, avec le temps, d'une couleur dure, opaque et noirâtre, dont la tristesse et la monotonie les font reconnaître de loin, et l'on ne