LE TITIEN. PERSÉE ET ANDKUMÈUE
(Collection de M, Léon Bonnat.)
s'explique guère aujourd'hui la vogue extrême dont ces tableaux encombrés et confus ont joui jusqu'au siècle dernier.
Deux maîtres cependant méritent une mention spéciale et soutiennent après le Titien l'honneur de l'école vénitienne : Jacopo Robusti dit le Tintoret ( i5i()-i594), son élève, et Paolo Caliari (i528-i588), qui du lieu de sa naissance a pris le nom de Véronèse. A côté des toiles immenses du Palais Ducal et de la Scuola di san Rocco, brossées avec cet entrain exubérant qui confine souvent à la rudesse, le Tintoret a su maintes fois assouplir sa verve un peu farouche, dans des compositions pittoresques mieux équilibrées, comme la Fiiile eu Égjpie de San Rocco, Mercure cl les Grâces, ou Bacchiis cl Ariane de la salle de l'Anti-Collège. Mais toute son originalité se manifeste dans ce chefd'œuvre éblouissant du Miracle de saint Marc (Académie des Beaux- Arts) où le paysage ajoute un si puissant attrait à la prodigieuse richesse des colorations. On n'imagine pas, en effet, de consonance à la fois plus hardie et plus harmonieuse que celle de ce ciel d'un bleu si intense et si lumineux avec les architectures ensoleillées qui servent de fond à la fulgurante apparition du saint.
Autant l'exécution du Tintoret est d'habitude rude et fougueuse, autant la facture de Véronèse est, au contraire, discrète et posée, ses
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colorations légères, délicates et finement nuancées. Reprenant avec un art plus savant les traditions de (!arpaccio. il transpose à la vénitienne les sujets religieux, avec une telle liberté et un si mince souci de l'orthodoxie qu'il a maille à partir avec l'Inquisition, d'ordinaire assez peu exigeante à Venise. Même dans ses toiles les plus grandes, en dépit de la somptuosité des ordonnances, du nombre des personnages et de l'extrême diversité de leurs costumes chatoyants, il sait demeurer simple, et avec le charme exquis des morceaux, il conserve l'unité parfaite des ensembles. Mais, à côté de ses immenses compositions, peutêtre se montre-t-il supérieur encore dans les (euvres de dimensions plus restreintes où il a dégagé et résumé quelques-uns des aspects les plus caractéristiques de Venise avec une si séduisante poésie. Non seulement la ville elle-même lui fournissait les éléments des motifs si franchement décoratifs qu'il savait y trouver, mais en même temps qu'une fête pour le regard, c'est le souvenir même du passé de Venise et de sa brillante histoire qu'évoquent ces bclks créatures que Véronèse nous représente adossées à quelque colonne de marbre ou penchées au-dessus d'une balustrade ajourée, avec leurs corps sveltes, leurs types élégants et leurs robes -de brocart brodées d'or. Isolée des autres écoles de l'Italie, l'école vénitienne devait jusqu'au bout garder son existence distincte et sa physionomie particulière.
Après Bellini, le Giorgione et le Titien qui marquent son plein épanouissement, elle s'était continuée avec des maîtres tels que le Tintoret et Véronèse, et le sens de la décoration qui, dérivé de la nature elle-même, était devenu chez elle une tradition, se maintenait jusqu'à la chute de la République dans les prestigieuses improvisations de Tiepolo (i6g6- 1770). En même temps, d'ailleurs, et comme pour achever le cycle complet de ses transformations, l'école vénitienne, avant de disparaître, allait produire avec Canale et ("luardi des paysagistes purs, presque les seuls qu'ait vus naitre l'Italie, pour nous donner de Venise ellemême une image aussi accomplie que fidèle. Aux interprétations plus ou moins libres de ses devanciers, Antonio Canale (1697-1768) substituait, en effet, des aspects le plus souvent exacts de tout point, ou combinés, lorsqu'il en modifie l'arrangement, avec des éléments toujours réels. Après ses poètes et ses chantres inspirés, Venise trouvait en lui son portraitiste. C'est elle-même qui nous apparaît dans ses œuvres
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