JULES DU PRÉ
avait fallu rinterner dans une maison de santé oij il mourait, le 14 septembre 1847, à l'âge de trente-six ans.
Mêlé de près, et des premiers, nous l'avons vu, au mouvement de notre école moderne de paysage, Jules Dupré était né à Nantes, le 5 avril 181 i, et il avait commencé par travailler dans la manufacture de porcelaine que son père exploitait à Parmain, en face de L'Isle-Adam. Un voyage fait avec lui dans la Creuse, dont les beautés pittoresques le frappèrent vivement, décidait de sa vocation et il fréquentait peu de temps l'atelier d'un peintre assez médiocre nommé Diebolt. Mais c'est à la nature même qu'il dut ses meilleurs enseignements. Dès l'âge de vingt ans, il exposait au Salon de i83i un Iiilérieiir de foret dans la Haute-Vienne et d'autres tableaux dont les motifs étaient pris aux environs de L'Isle-Adam. Sociable, de tournure avenante, avec un beau visage éclairé par de grands yeux bleus, Dupré joignait l'agrément de sa personne aux promesses d'un talent très précoce. Un amateur, lord Graves, qui l'avait pris en affection, l'emmenait avec lui en Angleterre, d'où il rapporta de nombreuses études. Les Environs de Southampton, qu'il envoyait au Salon de i835, y obtinrent un grand et légitime succès. Avec l'influence évidente de Constable, dont Dupré admirait beaucoup les œuvres, ce paysage montrait un sens de la nature très personnel. Ces prairies plantureuses parmi lesquelles une petite rivière coule à pleins bords, ce ciel orageux oij roulent de gros nuages blanchâtres, ces mouettes dont le vol inquiet annonce à la fois le voisinage Je. la mer et les approches d'une tempête, ces chevaux frémissants avec leurs longues crinières agitées par le vent, tout dans cette donnée dramatique concourt à la force de l'impression. D'autres compositions d'un aspect très diftércnt : le Gué, avec son horizon bas et un troupeau nombreux qui traverse une eau peu profonde; les Chaumières dans les Landes., frappées en plein par le soleil sous un ciel d'été, d'un bleu intense; le Pacage et le Marais en Sologne, attestent, par leur variété même, la souplesse de l'artiste dans ces productions de sa jeunesse.
■ Nous avons dit plus haut les relations affectueuses qui s'étaient éta-
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blies entre Dupré et Rousseau, et la brouille qui devait les terminer, sans cependant altérer l'estime qu'ils professaient l'un pour l'autre. Si cette intime camaraderie avait très heureusement agi sur le développement artistique de Rousseau, la résolution prise par Dupré, — à la suite des succès qui avaient fait sa réputation, — de se tenir à l'écart des Salons, ne devait pas lui être aussi favorable. Faute de ce contact annuel avec ses confrères et avec le grand public, il allait, en effet, s'engager de plus en plus dans une voie funeste à son talent. Vivant à l'écart, partageant son année entre L'Isle-Adam où il s'était établi avec sa famille, et Cayeux-sur-Mer oii il passait la belle saison, il abandonnait peu à peu les qualités de dessin et de goût qui recommandent ses premiers ouvrages, pour se livrer surtout à cette recherche de la force et de l'éclat à outrance qui a perdu bien des artistes. C'est avec cette préoccupation toujours croissante qu'il en venait à ces empâtements excessifs, prodigués partout et hors de propos, aux premiers plans comme aux lointains, dans les ciels et les eaux comme dans les arbres et les terrains. Son pinceau englué dans une matière trop épaisse avait perdu sa souplesse initiale, et l'uniformité de cette facture alourdie et un peu brutale aboutissait à une monotonie d'aspect dans laquelle disparaissaient progressivement les délicatesses de forme et de tonalités qui faisaient le charme des paysages de ses débuts. Déjà visibles dans les deux panneaux décoratifs, le Alatin et le Soir qui. après avoir appartenu au prince Demidoff, furent achetés par l'État en 1877, ces défauts devaient de plus en plus s'accentuer dans les Marines que Dupré peignit vers la fin de sa vie. Mais jusque dans ces erreurs on sent l'artiste de race, désireux de mettre plus d'ampleur, de lumière et d'unité dans les synthèses qu'il nous présente de la nature. Si l'effort y reste trop apparent, si ce besoin de simplification aboutit souvent chez lui à des formules abstraites et trop sommaires, parfois aussi, en dépit de ces violences et de ces rugosités inutiles, l'audace de ces tentatives est justifiée par la grandeur et la poésie du résultat. Comme Rousseau, Dupré était un chercheur, toujours un peu inquiet, mais épris de son art, et admirateur des maîtres qui l'ont illustré. Déjà très souffrant, à la suite d'un refroidissement, la mort le surprit à son travail le 6 octobre 1889 et, deux jours après, il était enterré à L'Isle-Adam, dans ce coin de pays qu'il aimait et dont il ne s'était guère écarté depuis son enfance.