DESSINS DE FRANÇAIS
pour Rome, où il demeura pendant quatre ans. Ce séjour en Italie devait avoir une très heureuse influence sur le développement de son talent. Il pouvait enfin goûter, en pleine liberté, les joies de l'étude d'après nature, au milieu d'une contrée qui, avec des formes mieux écrites et des colorations plus riches et plus harmonieuses, lui offrait leis motifs les plus variés : le long du cours du Tibre, dans les plaines incultes de la campagne romaine, sous les beaux ombrages des villas Borghèse ou Doria, à Tivoli, à Frascati, sur les bords du lac Némi, dans les propriétés alors abandonnées du. prince Chigi, à Castel-Fusano et Arricia, dont la végétation luxuriante livrée à elle-même lui causait des transports d'admiration. C'étaient là des stations classiques pour les paysagistes; mais, tandis que ses prédécesseurs y apportaient des visées préconçues de style et des recherches d'arrangements en vue de compositions mythologiques ou historiques. Français n'aspirait qu'à copier la réalité avec toute l'exactitude dont il était capable.
Désireux parfois d'étendre plus loin le champ de ses études. Français allait s'installer chez des paysans et partageait bravement leur gîte et leur nourriture. Les jours de pluie, il faisait poser les enfants, les vieux pifferari et les mercanti de passage. Il était toujours prêt pour de pareilles expéditions, et d'humeur très facile, il s'accommodait des compagnies réputées les moins avenantes. Je me souviens que, pour un séjour qu'il fit dans un des coins les plus retirés de la montagne, il était parti avec un peintre dont le caractère grincheux était proverbial et comme, au retour de ce séjour assez prolongé, on le questionnait sur ses relations avec ce fâcheux personnage : « C'est vrai que le copain n'a pas été souvent aimable, répondait-il tranquillement, mais il était si ennuyeux... qu'il en devenait amusant! »
En rentrant à Paris, Français rapportait avec lui, outre ses études peintes à l'huile, de nombreuses aquarelles, — et il en avait beaucoup vendu à Rome même, — et un grand nombre de ces beaux dessins dont la perfection est devenue célèbre. Exécutés à la plume, sur papier
légèrement teinté, avec des^ehauts discrets de blanc et des couches, légères de lavis à l'encre de Chine ou à la sépia pour indiquer les valeurs relatives des ombres, ces dessins étaient de véritables merveilles de patience et de maîtrise. Avec une tenue superbe dans l'aspect général, ils offraient une grande richesse de détails dont la vérité et la précision
CH. DAUBIGNY. Li: PRINTEMPS.
[l'hot. Braûn, Clément et C".)
mettaient bien en lumière le caractère àcs motifs et leur prêtaient un charme poétique. On sentait que son amour profond de la nature n'avait pas cessé un instant d'animer le peintre quand il traçait ces silhouettes à la fois si fermes dans l'établissement des masses, et si fines dans le rythme ondo3rant et les minutieuses inflexions des lignes. A voir les grosses mains de Français, on n'aurait jamais soupçonné la délicatesse exquise avec laquelle, venant à bout des tâches les plus compliquées, il excellait à spécifier délicatement les différentes essences des arbres, le port et les capricieux enroulements des plantes les plus menues. Tant que ses souvenirs étaient demeurés assez vivaces, l'artiste avait mis en œuvre les éléments pittoresques recueillis pendant qu'il était en Italie; mais bien vite il avait senti le besoin de se renouveler en consultant incessamment la nature et en se donnant ainsi à lui-même la suprême délectation des longues séances passées en sa présence. Toutes les contrées de notre France l'attirèrent ainsi tour à tour : les bords de la Seine aux environs de Paris, la Normandie jusqu'à l'embouchure du fleuve, à Honfleur, où, avec son constant souci de vérité, il peignit de grands hêtres aux branchages enchevêtrés, assaillis par les flots et impitoyablement courbés par le vent de la mer; la Bretagne, le Jura, la Franche-Comté, et cette séduisante Provence que, toutes les fois qu'il le pouvait, il aimait à parcourir, amassant sur sa route des aquarelles et des sujets de tableaux à Hj'ères, à Cannes, à Antibes et jusqu'à Gênes.