LE «PRINTEMPS « DE DAUBIGNY
lui, d'un trait un peu gros, mais avec bonhomie, sans aucune prétention. Dès ses débuts, il se plaisait à griffonner ainsi sur le cuivre les jovialités qui lui venaient à l'esprit. Plus tard, en pleine possession des ressources de l'eau-forte, Daubigny s'en servira pour des œuvres plus sérieuses. Avec une complète intelligence de ce qui fait le mérite propre de ses maîtres préférés, il interprète, pour la Chalcographie du Louvre, quelques-unes de leurs œuvres : un dessin de Claude Lorrain, et deux tableaux de Ruisdael : le Coup de Soleil et le Buisson. Cette dernière planche, menée d'ensemble, méthodiquement, ainsi qu'en témoignent les belles épreuves de ses divers états que possède le Cabinet des Estampes, est un chef-d'œuvre de fidélité et de largeur. A deux siècles d'intervalle, le grand paysagiste hollandais a trouvé dans son confrère français un traducteur vraiment digne de lui.
Le talent du peintre, d'ailleurs, n'avait pas cessé de grandir. En même temps que son dessin gagnait comme sûreté et décision, sa couleur était devenue plus savoureuse et plus vivante. Les moindres motifs lui suffisaient désormais : un champ de blé plein d'épis mûrs; un bout de pré avec des coquelicots en fleurs; au milieu des sillons dépouillés, quelques arbres fruitiers dont la silhouette se détache fortement sur le ciel; un chemin qui monte parmi des chardons autour desquels les derniers rayons du soleil mettent une auréole d'or; ou la lune qui s'élève et répand ses clartés douteuses sur un troupeau en marche. A force de sincérité, ces humbles sujets traduits par lui deviennent intéressants.
L'Exposition de 1837, où figuraient le Pi-inlemps, la l'allée d'Optevoi et la gravure du Buisson de Ruisdael, plaçait Daubigny tout à fait au premier rang de nos paysagistes. Le Printemps (Musée du Louvre) est resté une de ses compositions les plus populaires, celle qui vient d'ellemême à l'esprit quand on prononce le nom de l'artiste et qui répond le mieux à l'idée qu'évoque son talent. Jamais, avant lui, l'éclosion du renouveau de la nature n'avait tenté les peintres et jamais aucun d'eux, depuis lors, n'en a comme lui rendu tout le charme. On connaît la simple donnée de cette œuvre exquise : un sentier bordé de jeunes pommiers en fleurs qui s'engage dans un champ de seigle et se perd à travers la campagne. Sous le ciel d'un bleu pâle où flottent quelques nuages blancs, les boutons roses et les feuilles encore tendres des pom-
miers s'épanouissent dans l'air attiédi; les tiges grêles des seigles qui commencent à épier ondulent mollement; des oisillons chantent sur les branches, et les gazons drus, piqués de pâquerettes et de sauges, empiètent sur l'étroit chemin. Assise sur son bourriquet, qui mâchonne quelque brin d'herbe accroché au passage, une paysanne s'avance vers le spectateur, et le blanc de sa chemise ainsi que le rouge vif du mouchoir qui la coiffe éclatent, comme une fanfare joj'euse, au milieu de ces tonalités délicates et un peu flottantes. La touche légère, caressante, à la fois fondue et précise, s'accorde avec le rj'thme heureux des lignes et la gaieté des colorations pour faire de ce bel ouvrage, en même temps qu'une fête pour les yeux, une merveille de grtke et d'intime poésie.
AyecXes. Graves de Villeri'ille [SaXon de 1839), aujourd'hui au Musée de Marseille — .la collection Thomy-Thiéry en possède une réduction, — le contraste est saisissant. Sur le plateau dominant la mer glauque dont une bande étroite s'étend à l'horizon, le vent qui souffle du large presque sans relâche courbe les herbes, ploie les arbres et rase impitoyablement leurs cimes suivant une ligne oblique qu'aucune branche ne saurait dépasser. Une lumière très franche découpe nettement les formes et exalte les colorations intenses de ce paysage dont les moindres accidents sont significatifs. Dans cette même contrée, le village de Villerville a fourni à Daubigny une autre œuvre dont le caractère, bien que très différent, n'est pas moins rigoureusement marqué : basses, tassées et juchées sur la falaise, les misérables maisons des pêcheurs semblent se serrer les unes contre les autres pour affronter la double menace des flots et du ciel. Des nuées grises, des terrains détrempés, inconsistants, une tonalité générale effacée et terne s'ajoutent ici à la pauvreté du motif pour en exprimer toute la tristesse'.
Autant la nature, dans de pareilles œuvres, manifeste avec une logique éloquente l'àpreté de la lutte entre ses forces mutuellement aux prises, autant elle apparaît féconde et généreuse dans la Vendange peinte en i863 (Musée du Louvre). Le soleil dont, à travers un ciel voilé, on sent encore la chaleur bienfaisante, a mûri les grappes que les vendan-
I. Villerville, où Daubigny a beaucoup travaillé, lui a inspiré encore un autre tableau appartenant à la collection Mcsdag et d'un aspect absolument opposé : Sous le ciel doux le petit village se chauft'e au soleil, en face de la mer assoupie. Nous l'avons reproduit ici (pag. 469).
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