‹ Les maîtres du paysageChapitre 165 sur 193 · C. TBOYON. MATINKE AU MOERDYK · texte numérisé non relu

C. TBOYON. MATINKE AU MOERDYK

(Collection de M, W. Elkins.)

plus rigoureuses encore. Au point oi^i il était arrivé, ces études devaient rapidement porter leurs fruits. Les Bœufs se rendant au labour (Musée du Louvre), qu'il exposait en i855. consacraient sa maitrise. Il n'avait pas ménagé ses peines pour y mettre toute la perfection dont il était capable. Pendant plusieurs séjours faits en Sologne, il réunissait les éléments de ce tableau et cherchait ensuite à les relier fortement entre eux, dans une composition dont la nature lui avait certainement inspiré l'idée, mais à laquelle son intelligence et son talent communiquaient une puissance et une ampleur singulières. Le motif, bien connu, est des plus simples. Si la couleur du ciel s'est avec le temps un peu alourdie, la proportion des bêtes avec le paysage, le rythme heureux de leurs mouvements et de leurs silhouettes, la largeur et la justesse de l'effet matinal, la transparence des ombres même les plus intenses, où les formes sont restées lisibles, tout ici respire la vie grasse et féconde de la campagne et s'accorde pour faire de ce bel ouvrage un chef-d'œuvre de vérité et de poésie.

Le succès fut unanime et, dans son Voj'age à travers l'Exposition universelle de iSSS, About, rappelant à ce propos « les beaux paysages et les admirables bœufs de La petite Fadette et de La Ma?~e au Diable », était

en droit de dire : « M. Troyon est un grand peintre, aussi vrai que Mme George Sand est un grand écrivain ». On pouvait croire qu'à la suite de ce succès l'artiste serait nommé officier de la Légion d'Honneur; mais il n'avait jamais fréquenté les antichambres officielles et, s'il avait été décoré en 1849, c'était, ainsi que l'a raconté Charles Blanc, presque malgré le chef de l'État. Dans une visite au Salon de cette année, Louis- Napoléon, — alors Président de la République, — dont on avait attiré l'attention sur les œuvres de Troyon, manifestait à son entourage son peu de goût pour cette peinture « heurtée et à la grosse », et quelques jours après, malgré cette opinion si nettement formulée, il était très étonné de voir le nom de l'auteur sur la liste des propositions qui lui étaient faites pour la croix. Du moins, avait-il eu le bon esprit de signer le décret, en se contentant de dire au Ministre de l'Intérieur, M. Dufaure, qui le lui présentait : « Décidément, il paraît que je ne me connais pas en peinture. »

Avec le temps, la production de l'artiste était devenue de plus en plus abondante. Procédant méthodiquement, il avait acquis une grande sûreté. Sa palette s'était éclaircie et ses compositions, mieux établies, étaient aussi plus expressives. Il savait se servir de ses études et, comme il le disait lui-même, il avait appris à « retourner son veau ». Il y a des vaches de lui qu'on retrouve dans un grand nombre de ses œuvres, mais toujours disposées très habilement et avec une entente parfaite des ensembles. Les diverses contrées où il avait séjourné, la Normandie, la Touraine, la Champagne, la forêt de Fontainebleau et les environs mêmes de Paris lui fournissaient des motifs très différents : plages, scènes de chasse, pâturages, retours du marché, etc., qu'il variait encore par des effets de lumière. Parmi ceux de ses tableaux qui appartiennent à des collections américaines, deux surtout nous paraissent devoir être signalés : l'un, une Matinée au Moerdj'k (collection de M. W. Elkins , composé avec les souvenirs du voyage en Hollande, a été peint en iSôi . L'aspect très décoratif est d'une belle tenue, et l'impression de grandeur et de douce sérénité qui s'en dégage est très pénétrante. C'est, au contraire, la nature frémissante que nous montre VOrage en e'/e (collection de M. Drummond), avec son beau ciel dramatique, ses arbres secoués par le vent, et ses lointains déjà noyés dans la pluie qui tombe à torrents. On sent la pleine maturité de l'artiste dans ces œuvres

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EMILE VAN MARCKE. 483

venues d'un même Jet, avec une verve et une décision magistrales. Troyon sait bien ce qu'il veut et il le fait, sans l'ombre d'une défaillance, en homme qui possède à fond les ressources de son art. A l'inverse de Turner qui professait « qu'il faut toujours profiter des accidents », il répondait un jour à un ami qui lui vantait les hasards heureux de l'exécution d'un de ses confrères : « Il n'y a point de hasards en peinture! »

Grâce à sa facture expéditive, Troyon en était venu à terminer parfois en un jour un tableau de dimensions moyennes, et comme marchands et amateurs se disputaient ses œuvres, dont les prix allaient toujours en augmentant', il avait acquis une véritable fortune. Il en profitait pour rendre des services à des confrères moins favorisés que lui et pour se former une petite collection de peintures de Delacroix, Diaz, Rousseau et Millet. Sur un terrain qu'il avait acheté, boulevard Rochechouart, il se faisait construire une maison avec un grand atelier et un porche vitré sous lequel il pouvait peindre des animaux d'après nature. Mais bien qu'il fût d'une constitution très robuste, ce travail excessif finissait par compromettre sa santé. Déjà en i855 il avait dû suivre un traitement et faire une saison à Uriage, puis dans les Pyrénées. Vers 1864, il fut atteint d'une paralysie et son intelligence commença à se troubler. C'est dans une maison de santé, à Vanves, où il avait fallu l'interner, qu'il mourut le 20 mars i865. La vente aux enchères des tableaux et études laissés dans son atelier, faite du 22 janvier au i*"" février 1866, produisit plus de 5oo 000 francs, et la mère de l'artiste héritait d'au moins I 200000 francs de ce fils qu'elle avait si tendrement aimé et auquel elle eut la douleur de survivre encore sept ans.

A côté de Troyon, son élève Emile van Marcke (20 août 1897-24 décembre i8qo) s'est également rendu célèbre comme animalier. Les paysages qui servent de fonds aux bêtes qu'il a peintes — des pâturages, des marais, des plages et des chaumières normandes — s'harmonisent, il est vrai, très heureusement avec elles, mais ils n'ont jamais qu'une importance secondaire. S'il n'a pas l'ampleur, ni la riche diversité des compositions de son maître, van Marcke, avec plus de correction que

I. Le niveau de ces prix s'est encore élevé après la mort de Troyon, et à la vente de' la collection Crabbe, faite à Bruxelles en 1890, trois tableaux du maître ont été pavés 190000 francs.

lui, a peint surtout des vaches. A ses débuts, son talent s'annonçait comme devant être moins exclusivement spécialisé; mais dans les limites un peu restreintes où il s'est cantonné, il a manifesté des qualités picturales tout à fait supérieures, qui justifient absolument le succès de ses œuvres et la haute valeur qu'elles ont conservée.

Si la plupart des artistes dont nous venons de parler n'avaient pu, à raison de l'humble situation de leur famille, recevoir dans leur jeunesse une culture bien raffinée, ils avaient du moins, avec le temps, senti le besoin de l'instruction qui leur manquait et que, grâce à la finesse de leur organisation, ils surent se donner eux-mêmes. Il semble, au contraire, que Gustave Courbet ait tenu à honneur de conserver, avec la rudesse de son tempérament, l'ignorance et la grossièreté qu'il prenait pour une force. « J'ai finîmes études, » disait-il en i858, et, comme le remarque finement Paul Mantz : « Chose grave, il le crojait'. » Doué d'ailleurs de dons très remarquables, il traversa la vie comme une sorte d'ouvrier d'art, alliant à une intelligence assez bornée et à une extrême vanité quelques-unes des rares qualités qui font le peintre : un coup d'œil très sûr, une main docile et cette hardiesse instinctive qui lui permettait d'aborder tous les sujets, même ceux pour lesquels il était le moins préparé. Nous n'avons pas à parler ici du peintre de figures, de ses prétentions exorbitantes, de cette doctrine du réalisme dont il se proclame l'apôtre, mais qu'il n'arrive pas à définir, de cette absence complète de goût et de mesure, ou de cette épaisse sensualité qui s'étalent dans des compositions telles que V Apres-midi à Oriians, le Retour de la Conférence, les Demoiselles de la Seine, V Allégorie philosophique de ma vie, Bonjour monsieur Courbet, etc.; non plus que des caricatures grotesques qui, dans V Enterrement à Ornans, se mêlent à des morceaux excellents et à des figures aussi expressives que celles des pleureuses; ni même de la force qu'il met dans des sujets plus à la portée de son talent, comme \e^Casseur de pierres, les Demoiselles de village et les portraits assez nombreux dans lesquels il a si complai-

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