JACQUEMART ET LE MIDI
final, cette hardiesse initiale suppose une décision et un sang-froid qu'il est bien rare de trouver réunis chez le mêriie artiste. C'est grâce à cet accord de dons, souvent inconciliables, que Jacquemart a su interpréter d'une manière saisissante la nature du Midi, sa mer étincelante sous le bleu radieux du ciel, ses blanches murailles dorées par le soleil, ses montagnes aux silhouettes nerveuses, aux couleurs tendres, avec les terrasses et les bois d'oliviers étages sur leurs pentes.
Toutes ces tonalités joyeuses, jamais criardes, vibrent, contrastent ou s'accordent entre elles avec une puissance d'évocation si éloquente qu'on croirait voir apparaître eux-mêmes les sites les plus caractéristiques de ce merveilleux pays : les Roches Rouges., au pied desquelles s'abrite Menton tapi dans son nid de verdure ; le Cap Martin., encore solitaire à cette époque, avec ses rochers fauves, tour à tour caressés ou frappés par la vague: les Montagnes de Sainte-Agnès et tout ce décor incomparable de la Càt'^ d'azur. La facture singulièrement habile de l'artiste est cependant exempte de virtuosité. Ses heureuses trouvailles ne procèdent pas de témérités hasardeuses; elles naissent de ces illuminations spontanées et de cet entrain de bon aloi que chez lui le commerce assidu de la nature provoquait et renouvelait incessamment. A cette sincérité constante, à la verve magistrale de l'exécution, à tout ce que de pareilles œuvres supposent d'énergie, on ne soupçonnerait jamais que c'est là le travail d'un malade. Dans ce Midi, où il est venu pour se reposer et reprendre des forces. Jacquemart s'exalte et se dépense sans mesure. Écrivant à un ami, il s'interrompt brusquement, « car le soleil annonce une splendide journée. Dehors! dehors! Je quitte la plume et prends mon chapeau de paille! » Aussi ses rechutes sont continuelles; à peine remis, il commet de nouvelles imprudences et dès que « le temps est doux et l'azur agréable, » il retourne à son cher labeur, « avec une activité de volonté plus vive que jamais et une telle indigence de respiration que la fatigue corporelle est pour lui au bout de tout effort un peu prolongé. »
Après un dernier séjour, en 1879- 1880, dans lequel à l'éclat plus grand de sa couleur, à la sûreté croissante de son pinceau, il semble qu'il veuille mettre dans ses œuvres comme un suprême adieu à cette nature aimée, quand, au commencement de juin 1880, il rentre à Paris, au lieu « du temps bleu tendre » qu'il comptait y retrouver, c'est la pluie
LES MAITRES DU l'AYSAGE.
A. DE CURZON. UN ORAOK A TOHKE i>hL GRECO.
(Collection de M. H. de Curzon.)
froide et continue qui Vy attend. Ainsi que le remarque M. L. Gonse, dans la touchante notice qu'il a consacrée à Jacquemart', durant les trois mois d'agonie qui suivirent son retour, le vaillant artiste allait épuiser « toutes les souffrances morales de celui qui se voit mourir à la force de l'âge et à l'apogée de son talent » 26 septembre 1880 ; il avait à peine quarante-trois ans.
Alfred de Curzon, de dix-huit ans plus âgé que Jacquemart, avait comme lui un amour profond de la nature; mais il y joignit, dans la pratique de son art, des préoccupations de style qu'il tenait de son tempérament et de son éducation. Né le 7 septembre 1820, à Moulinet, près de Poitiers, il appartenait à une famille ancienne et très considérée de cette région. La vocation que de bonne heure il manifesta pour la peinture n'avait été accueillie par les siens qu'à la suite d'une certaine résistance dont ses dispositions évidentes et la confiance qu'inspiraient sa sagesse et sa raison précoces devaient bientôt triompher. Après des études de figure dans l'atelier de Drolling, où son isolement et sadistinc-