EDOUARD FROMENTIN
que dans toutes ses œuvres, dans ses Murs de Rome, et dans la Campagne aux environs d'Ostie pendant l'inondation, aussi bien que dans les sauvages solitudes du Désert de Villers (Normandie) et sur les Bords du Clain, près de Poitiers. C'est avec un sentiment très personnel de grâce et de simplicité charmantes qu'il interprète des motifs aussi différents.
L'état maladif d'une épouse tendrement aimée et vraiment digne de lui l'avait fait renoncer au séjour de Paris, et il s'était retiré à Pass)', au boulevard Suchct, où sa vie s'écoulait presque solitaire, dans un quartier alors très à l'écart. En 1872, le soin de cette chère santé le ramenait dans le Midi, à Tamaris près de Toulon, et au milieu de ce pays aimable, il goûtait de nouveau, entouré des siens, les satisfactions d'un travail assidu. Après la perte de sa femme, il s'était rapproché de sa famille et de ses amis, en venant habiter rue d'Assas, où il mourait le 4 juillet 1895, après une courte maladie. Il n'avait jamais recherché les honneurs, et bien d'autres, qui ne le valaient pas, avaient eu une carrière plus en vue. Incapable d'un sentiment d'envie, il était heureux des succès de ses amis et l'on n'aurait jamais surpris sur ses lèvres un mot d'aigreur ou de regret. Ses ambitions étaient plus hautes. Le bon emploi de sa vie et sa droiture morale avaient été les meilleurs auxiliaires de son talent et donnaient à ses œuvres comme à ses actions cette unité supérieure qu'on aime à découvrir dans les existences les mieux conduites.
A mesure que toutes les provinces de France trouvaient des interprètes plus fidèles de leur intime caractère, nos paysagistes, jaloux d'étendre leur domaine, abordaient des contrées nouvelles. Depuis longtemps, nous l'avons vu, l'Orient avait attiré leur attention, et, dans la littérature comme dans l'art, il était devenu à la mode. Après Victor Hugo qui l'avait chanté, comme Diaz l'avait peint, sans l'avoir vu; après Decamps qui n'y avait guère passé qu'en courant, et Marilhat qui, grâce à des études plus sincères, en rapportait déjà des images plus véridiques, la facilité croissante des voyages devait amener une connaissance toujours plus complète de ces contrées, autrefois peu fréquentées. Le public aussi, devenu plus exigeant, ne se contentait plus des indi-
cations assez sommaires qui jusque-là en avaient été données. Il était désormais à même de juger avec plus de compétence les œuvres inspirées par les pays du soleil. Les écrits et les tableaux de Fromentin vinrent, à point nommé, provoquer et mériter toutes les sympathies'. Fils d'un médecin distingué de la Rochelle, Edouard Fromentin
était né le 24 octobre 1820 dans cette ville, et il y avait fait ses études avec un tel succès que son père songea un moment pour lui à une carrière littéraire. Tout en suivant à Paris les cours de la Faculté de droit, les goûts naturellement élevés du jeune homme le portaient à rechercher la société d'écrivains alors très en vue, et il avait approché Michelet, Quinet et Sainte-Beuve. Entre temps, il prenait un si vif plaisir à fréquenter le Louvre qu'au lieu de préparer sa thèse de doctorat, il obtenait de sa famille la permission de se livrer à la peinture. Il entrait en 1843 dans l'atelier du paysagiste Rémond, le maître de Th. Rousseau, qu'il quittait l'année d'après pour devenir l'élève de Cabat, à qui il devait vouer une sincère reconnaissance. Mais de bonne heure l'admiration des œuvres de Marilhat exerçait sur lui une grande influence et l'attirait vers l'Algérie. Dès le premier voyage qu'il y fit en 184G, il fut absolument conquis par le charme de ce pays, et les tableaux exposés par lui au Salon de 1847, une Mosquée près d'Alger et les Gorges de la Chiffa^ avec leur effet piquant et leur facture spirituelle, lui valurent un grand succès. A la suite
ED. FROMENTIN. — GdRGKS DE LA CIIIFFA. (Collection de M. G. Gould.)
I. Voir sur Fromentin la consciencieuse étude de M. L. Gonse, parue dans la Galette des Beaux-Arts, 1878, t. I et H; et publiée ensuite en volume.
PA y S AGE S n\l FRIQ UE
ED.. FROMENTIN. — REPOS DE LA CARAVANE. 'Collection de M. G. Gould.)
de nouveaux séjours à Constantine et à Biskra, en 1848 et en 1 852- 1 853, les études qu'il en rapportait devaient consacrer la réputation de l'artiste. C'est au retour de ce dernier séjour qu'à peine réinstallé à Paris, ayant encore toute la fraîcheur de ses souvenirs, il exécutait, coup sur coup, une dizaine de tableaux où il avait rendu avec une vivacité extrême des impressions très diverses. Si le paysage y tenait une place importante, les figures jouaient cependant le principal rôle dans ces compositions où l'artiste avait cherché à résumer les traits les plus caractéristiques de la vie africaine. Ces œuvres et celles qui suivirent, comme la Chasse au Faucon et \e Repos de la Caravane (Salon de 18571, la Lisière d'Oasis pendant le Sirocco, V Audience che-{ le Khalife et la Rue de Laghouat, marquent Fapogée de la réputation du peintre qui, au Salon de 1859, reçut à la fois la première médaille et la décoration.
Le talent de Fromentin était, comme sa personne même et sa conversation, élégant et plein de distinction. Mais l'éducation de l'artiste avait été tardive et, pressé de produire, il en avait abrégé la durée; plus tard, ayant conscience de ce qui manquait à cette première mstruction, il regrettait de n'en avoir pas réparé les lacunes. Avec autant de sincérité
que de modestie, il souffrait de l'écart entre ses aspirations très hautes et la difficulté qu'il éprouvait à les exprimer. D'une grande finesse d'observation, quelques-uns de ses tableaux sont aussi d'une impression saisissante : la petite toile du Simoun, par exemple, avec son ciel plombé, strié de nuées obliques et sinistres qui, poussées par la violence de la tempête, secouent les palmiers, soulèvent et répandent au loin dans la plaine les colonnes d'un sable aveuglant; ou bien cette Rue de Laghouat où, dans l'écrasement de la nature accablée sous un soleil de feu, rien ne bouge, sauf quelques oiseaux de proie, qui planent dans l'air embrasé. Pêle-mêle, entassés comme des loques, et pressés contre la muraille dans l'ombre étroite qu'elle projette, des Arabes dorment ou rêvassent silencieux. « Commencée d'un côté, leur journée s'achève de l'autre côté du pavé; c'est la seule différence qu'il y ait dans leurs habitudes, entre le matin et le soir. »
Sous l'influence de Corot, la palette de Fromentin, d'abord très diaprée, s'affinait peu à peu en modulations plus délicatement nuancées; sa main gagnait aussi en souplesse et en légèreté. Sans atteindre la force, ses compositions avaient plus d'ampleur, des partis plus simples et plus larges. Dans les Arabes chassant au Faucon, du musée Condé à Chantilly, un de ses chefs-d'œuvre, le ciel et la nappe d'eau qui le reflète occupent toute la toile et l'heureuse silhouette du groupe des cavaliers se détache très franchement sur ce fond dont les tonalités d'un gris bleuâtre exaltent les vives colorations des costumes des personnages et les robes variées de leurs montures.
Les aspects de Venise et des lagunes voisines avaient vivement frappé Fromentin dans un voyage qu'il fit, en 1872, au nord de l'Italie, en compagnie de son ami M. Ch. Busson, et au retour il en reproduisait avec autant de vérité que de grâce les délicates harmonies. Il était moins bien inspiré dans une suite de tableaux dont la vie des Centaures lui fournissait les motifs; il n'avait ni le grand style qui convient à de pareils sujets, ni le souffle de sauvage poésie qui s'exhale des quelques pages écrites par Maurice de Guérin, ni les qualités de puissance et d'éclat qui animent les créations de Rubens ou de Barje. Les allures correctes des Centaures de Fromentin et la grâce un peu mignarde de leurs compagnes témoignent chez lui d'une modernité et d'une mièvrerie assez déplacées en cette occasion.