LÉON BELL Y
En revanche, la maîtrise du peintre comme écrivain lui mérite une place à part dans la littérature contemporaine. Son Eté dans le Sahara qui parut en 1 856 dans la Revue de Paris et V Année dans le Sahel ainsi que le roman de Dominique publiés en i858 et 1862 par la Revue des Deux-Mondes le mirent d'emblée au premier rang. Le volume des Maîtres d'Autrefois^ écrit à la suite d'un séjour d'étude en Belgique et en Hollande, un des meilleurs et des plus charmants livres de notre époque, allait bientôt après étendre encore sa réputation et renouveler profondément la critique d'art. Sous sa plume, elle devenait elle-même une œuvre d'art, en même temps que l'amour de Fromentin pour la nature et sa connaissance des ressources du métier de peintre lui assuraient une base solide et une légitime autorité.
Le succès fut éclatant et les approbations les plus hautes, en consacrant ce succès, révélaient à Fromentin lui-même l'étendue et la richesse du domaine qu'il venait de découvrir. Une foule de sujets s'offraient dès lors à lui : sur les chefs-d'œuvre du Louvre, sur les devoirs de la critique, sur ses maîtres préférés et notamment sur Delacroix et Corot. En plein triomphe, alors que les portes de l'Académie française allaient s'ouvrir devant lui, à la suite d'une courte maladie, il mourait brusquement le 27 août 187G, dans sa maison de campagne de Saint-Maurice, près de la Rochelle, au milieu de ce pays où s'était passée sa jeunesse et dont il avait si poétiquement décrit, dans Dominique^ les aspects variés et le charme mélancolique.
Un autre peintre des pays de la lumière, Léon Belly, né à Saint- Omer, le i o mars 1827, sans avoir jamais vu l'Algérie, a cherché en Syrie, en Palestine et surtout en Égjpte, les motifs de ses principaux tableaux. Nous nous étions connus de bonne heure, au collège, à Metz où il avait une partie de sa famille. Un peu plus tard, je l'avais retrouvé à Paris, élève de Troyon et, presque dès ses débuts dans la peinture, déjà en possession d'une singulière habileté. Sa mère, veuve d'un officier d'artillerie, avait soigneusement veillé à son éducation. Elle aimait les arts et pratiquait avec quelque succès la miniature. Loin de combattre la vocation de son fils, elle l'avait encouragée, mettant pour seule condi-
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L. BELLY. — UNE MARE A DJISEH. (Collection de Mme Léon Belly.)
tion qu'avant de la suivre, il terminât ses études littéraires et qu'il fût même en état de subir les examens pour l'École polj-technique. Fort intelligente, elle vivait à Paris dans une société choisie d'artistes et d'écrivains, et Belly, avec son esprit ouvert, avait très largement profité de ce milieu. Ses goûts étaient raffinés, et même un peu exclusifs : en musique, il avait une prédilection particulière pour S. Bach et au Louvre, Rembrandt, dont il avait copié plusieurs tableaux, était son maître préféré. Sa facilité était remarquable, presque décourageante pour ceux qui l'approchaient et j'avaiç pu en juger dans plusieurs stations d'études faites ensemble, dans les Pjrénées, en Normandie et surtout à Barbi/.on. où il était en relations intimes avec Th. Rousseau et par lui avec Millet. Bien qu'ils fussent tous deux encore ignorés du public, Belly professait pour eux une très vive admiration. Épris d'ailleurs de la grande forêt, il était là à bonne école; par la justesse de l'efl'et et le rendu minutieux de l'exécution, il arrivait à donner un grand charme aux moindres détails qu'il prenait pour sujets d'étude : des roches moussues, des troncs d'arbres, des terrains couverts de bruyères en fleurs. Un premier voyage fait par lui en i83o-i85i, avec MM. Je Saulcy et
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l.EON BELLV. — I.E GUE DE MONTBOULANT. (Collection de Mme I-éon Helly.)
B. Delessert, en Grèce, en Syrie et dans la Haute-Egypte, l'avait à ce point transporté que, Tannée d'après, parcourant avec moi la Sicile et l'Italie, il restait aussi indifférent aux beautés de la nature qu'aux chefsd'œuvre de l'art qui s'offraient à nous sur notre route. Rentré à Paris, il envoyait au Salon de i853 des paysages dont les sujets étaient pris aux environs de Naplouse et de Beyrouth, ou sur les bords de la Mer Morte, et qui obtinrent quelque succès. Il ne cessait pas d'ailleurs de consulter la nature en travaillant à Barbizon où il réunissait les éléments de plusieurs tableaux qui figuraient à l'Exposition de i85ri. Outre un Polirait de jeune fille et un Portrait de Mauin, alors réfugié en France, il y avait envoyé un Crépuscule en novembre, un motif superbe, avec des chênes dont la silhouette tourmentée se détachait en vigueur sur un ciel d'automne; et un grand paysage en hauteur : la Futaie, dans lequel il se proposait de rendre l'effet très saisissant de chênes et de hêtres séculaires dont seules les cimes sont encore éclairées par les derniers rayons du soleil, tandis que le bas de la forêt et les terrains sont déjà noyés dans l'ombre. Dans une suite d'études préparatoires, le conscien-
5o2 LES MAITRES DU PAYSAGE.
cieux artiste avait reproduit, par fragments superposés, les divers étages de ces arbres, si gigantesques que le regard n'arrivait pas à les embrasser tout entiers d'un seul coup d'œil. La quantité même et la précision de ces études, la nécessité d'en ajuster et d'en raccorder les tronçons pour en former un ensemble auquel il fallait conserver l'unité et la bonne tenue de l'effet, rendaient bien compliquée la réalisation d'un tel programme et pendant longtemps Belly s'était débattu contre les difficultés de sa tâche. Le résultat, si intéressant qu'il fût, n'avait pas répondu à son attente. 11 recueillait d'ailleurs le bénéfice de ce travail opiniâtre en exécutant très facilement ensuite un autre tableau important dont la Normandie lui avait fourni le motif, la Pêche aux éqiiilles. à marée basse, sous un ciel d'orage très mouvementé, avec une foule de figures habilement groupées le long d'une plage dominée par de hautes falaises. Mais les souvenirs de l'Orient le poursuivaient, et au mois d'août i833, il repartait pour le Sinaï dont les déserts environnants l'avaient vivement frappé; delà il gagnait l'Egypte où il demeurait Jusqu'en décembre 1 836. Les Sycomores de Djiseh, qu'il exposait en 1837, marquent un progrès décisif dans le développement de son talent. La justesse de l'effet, l'élégante correction du dessin, l'éclat de la couleur et l'heureux contraste de l'épaisse frondaison des sjxomores avec la légèreté des palmiers dont les tiges élancées s'élèvent dans l'azur profond, tout, dans cette toile magistrale, atteste à la fois l'intime connaissance d'une nature très particulière et la pleine maturité de l'artiste. Cependant, bien qu'il eût déjà amassé de très nombreuses études, il ne se trouvait pas suffisamment muni pour aborder plusieurs compositions qui, par l'accord harmonieux des figures avec le paysage et par leur signification propre lui semblaient manifester d'une manière expressive les liens étroits qui, en Egypte, rattachent la race à la nature elle-même. Il retournait donc une troisième fois dans ce pays et il y demeurait d'octobre 1837 à avril i838, afin de réunir toutes les études qui lui étaient nécessaires. Avec des visées très difl'ércntes, plusieurs des tableaux qu'il peignit méritent, à ce titre, de fixer notre attention. C'était d'abord le Halage d'une barque par des Arabes demi-nus, et sous l'ardeur d'un soleil brûlant, tirant de tout leur effort sur la corde à laquelle ils sont attelés, saisissante et véridique image de l'esclavage et de la misère qui de temps immémorial pèsent sur ces malheureuses populations; puis, au
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PAYSAGES ET SCENES D'ORIENT. 5o3
Salon de 1 863, les Femmes Fellahs puisant de l'eau sur les bords du Nil, charmante évocation de types féminins aux formes souples et juvéniles, au milieu d'un paysage noyé dans la brume matinale. La Caravane de pèlerins se rendant à La Mecque., exposée en 1861, une des peintures les plus remarquables de notre école contemporaine et certainement la plus vraie et la plus saisissante qu'ait inspirée l'Orient, demeure le chef-d'œuvre de Belly. On connaît cette belle composition, la silhouette rythmée de cette file de pèlerins, la diversité de leurs allures, de leurs conditions, de leurs costumes, le fanatisme qui les anime et les soutient au cours de privations et de dangers de toute sorte, le long de cette route poudreuse, jalonnée çà et là par des ossements blanchis, s'étendant sous la double immensité du ciel sans nuages et du désert sans fin, sans autre accident que des côtes pierreuses et monotones, vaguement entrevues à travers les poudroiements d'une atmosphère embrasée. Ces espaces infinis, cette lumière éblouissante qui, dardée du haut du zénith, découpe sur le sol aride des ombres courtes et nettes, c'est sans contrastes violents, avec des tonalités moyennes, par la seule justesse des valeurs et des colorations que l'artiste a su les exprimer. Ajoutons que la technique ici est si simple et si franche qu'après plus de quarante ans, la toile, aujourd'hui au Musée du Louvre, a conservé intactes une vivacité et une fraîcheur qui tranchent sur l'aspect des œuvres avoisinantes. Le succès fut éclatant et à l'issue de l'Exposition, bien que Belly eût toujours vécu fièrement à l'écart, en dehors de toute coterie, la consécration officielle d'une première médaille et de la décoration se joignit pour lui aux louanges unanimes de la critique.
Par son mariage, en 1862, l'artiste trouvait une compagne dévouée qui s'intéressait à ses travaux. Attaché désormais à son intérieur, il renonçait à ses pérégrinations lointaines pour se borner à des études plus proches, en Normandie, dans la forêt de Fontainebleau, puis en i865 et 1866 en Sologne, où, séduit par la sauvagerie de la contrée, il achetait, en 1867, la terre de Montboulant, près de Salbris. Il y vivait heureux, trouvant autour de lui, dans les landes, dans les étangs et les bois, des coins pittoresques bien faits pour lui plaire. Mais si attachante que fût pour lui l'étude de ce pays où il s'était fixé, il n'entendait pas s'y cantonner d'une manière exclusive et tout en donnant carrière à son imagination, il rêvait d'aborder certains sujets antiques dont, au cours de ses
G. GU1I.I.AUMET. — LAGHOUAT.
Musée du I.uxembtiurg. (Phot. Ncurdein.)
voyages en Orient, il avait mieux compris le charme. Les beautés entrevues de la mer T\Trhénienne et la lecture d'Homère lui inspiraient ridée de replacer dans son véritable cadre l'épisode d' Ulysse et les Sirènes et de le traiter en dehors des traditions académiques, en empruntant à la nature elle-même les éléments de sa composition. Comme d'habitude, il n'avait pas épargné sa peine. Outre une suite remarquable de dessins et d'études peintes d'après le modèle vivant, il se préparait à cette tache, nouvelle pour lui, par des copies très consciencieuses de Rubens, celle de la Félicité de la régence de la galerie de Médicis et celle des trois Sirènes qui figurent au premier plan du Débarquement à Marseille, dans cette même galerie. Le tableau exposé au Salon de 1867, — il appartient aujourd'hui au musée de Saint-Omer. — fut accueilli assez froidement par la critique et par le public. Si l'œuvre, à certains égards, manquait un peu de style et de cohésion, elle témoignait du moins de recherches et d'aspirations très méritoires. Belly avait été, un moment, froissé par cet accueil; mais les intimes satisfactions qu'il goûtait à son travail et dans son intérieur lui avaient bientôt rendu courage et il s'était remis vaillamment à ses chères études. Il s'oubliait parfois Jusqu'au cœur de l'hiver, à Montboulant, trouvant
l'A YSA G E S D K S () L O G N F .
dans sa solitude et dans les tristesses mêmes de la saison un accord complet avec le caractère de ce grand pays abandonné.
Peut-être, quoiqu'il n'en voulût jamais convenir, est-ce à ces stations ti'op prolongées au milieu d'une contrée encore trop peu assainie qu'il faut attribuer le mal cruel dont il ressentit, en mars 1X72, les premières atteintes, une paralysie qui dura plus d'une année. D'abord terrassé par la violence de ce mal, il ne devait jamais s'en remettre complètement. Mais soutenu par le dévouement de sa femme, il luttait avec énergie, reprenant, dès qu'il le put, ses études au dehors, envoyant régulièrement aux Expositions des tableaux dont les motifs étaient empruntés à la Sologne ou à ses souvenirs de voyage. Cependant d'année en année ses souffrances devenaient plus vives, plus continues, et quand s'ouvrit le Salon de 1877 où figuraient le Gué de Montboulant et la Dahbieh engravée^ l'artiste était mort depuis plus d'un mois (24 mars 1877).
Une Exposition posthume de Léon Belly, organisée à l'Ecole des Beaux-Arts (février 1878), montrait avec la diversité de ses aptitudes, la probité et l'excellence de son talent. Aujourd'hui encore, dans l'atelier —
PUVIS DE CHAVANNES. — SAINTE GENEVIEVK EN PRIERES. Décoration du I*anthéon. (Phoi. Neurdein.)
5o6 LES MAITRES DU PAYSAGE.
pieusement conservé par celle qui, après avoir, avec les soins les plus assidus, assiste l'artiste durant sa vie, devait chercher dans le culte de sa mémoire la seule consolation qu'acceptât sa douleur, — les portraits, les beaux dessins, les copies de maîtres et les nombreuses études qui tapissent les parois, attestent à la fois les dons qu'avait reçus le peintre et la haute idée qu'il se faisait de son art.
C'est de l'Algérie seule que devait s'inspirer un artiste dont le nom mérite d'être, cité à côté de ceux de Fromentin et de Belly'. \é à Paris, dans la rue de Saint-Louis-en-l'lsle, le 26 mars 1840, Gustave Guillaumet montrait de bonne heure un goût très marqué pour la peinture. Presque enfant, il s'exerçait à dessiner, minutieusement, avec une ténacité patiente, tout ce qui le frappait : des insectes, des papillons, des lézards. Son père, qui s'était d'abord opposé à sa vocation, cédait bientôt aux instances du jeune homme qui, à peine entré à l'Kcole des I Beaux- Arts, y obtenait rapidement toutes les médailles dans les diverses branches de ses études. En f86i,r concourant pour le prix de paysage historique, il était classé premier par la Section de peinture; mais le jugement des autres sections se prononçait en faveur d un autre 'candidat. Cette année même, Guillaume! débutait au Salon avec trois paysages dont les titres : la Destruction de Sodome, V Enterrement d'Atala, Macbeth et les sorcières, témoignent de ses préoccupations romantiques à ce moment. En 1862, désireux d'étudier en Italie les chefs-d'œuvre des maîtres et la nature, il partait pour Rome avec un de ses camarades. Mais surpris en Provence par la neige et le froid, tous deux, trouvant à Marseille un bateau à destination de l'Algérie, s'y embarquaient, et ce changement imprévu dans les projets deGuillaumet allait décider de sa carrière artistique.
L'instruction qu'il avait reçue à l'Ecole des Beaux-Arts et son ardeur au travail le mettaient déjà à même de profiter de ce premier voyage. Malheureusement une cruelle épreuve lui était réservée : atteint à
I. Voir sur la vie et les œuvres de Guillaumet l'excellente notice écrite en tête des 7".!hleatix algériens par un de ses amis, M. Eug. Mouton, et aussi l'article de M. Ch. Bigot dans la Revue bleue du 25 février 1888.
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Biskra d'un violent accès de fièvre paludéenne, il y était retenu pendant trois mois à l'hôpital et cet accès qui devait, pour l'avenir, ébranler sa santé, « mettait, comme il le dit lui-même, une lacune de six semaines dans sa mémoire «. Très courageux, très opiniâtre, dès qu'il l'avait pu, il s'était livré avec ardeur au travail et il rapportait de ce voyage les éléments de son premier tableau africain : la Prière dans le désert, exposée au Salon de i863 et qui attirait sur lui l'attention. Mais il avait à cœur de serrer de plus près ses études, afin de rendre avec une vérité toujours plus complète le caractère de cette nature pour laquelle il s'était passionné. Jamais satisfait, il apportait à cette tâche une telle conscience qu'il ne devait pas retourner moins de dix fois en Algérie et jusqu'à la fin de sa vie il y amassait tout ce qu'il pouvait de renseignements précis afin d'en mieux exprimer l'intime poésie. Les à-peu-près ne lui suffisaient pas et bravement, sans «aucun souci du confortable, il poussait jusqu'aux confins du désert, à Laghouat, où il trouvait une population restée primitive, au milieu d'une contrée encore respectée. La pauvreté, l'étrangeté farouche de cette contrée et de ses habitants l'avaient, à ce premier contact, un peu dérouté. ,M^is peu à peu cette sauvagerie même l'attachait à son travail et Ibi valait avec le temps des sensations si profondes, si bien accommodées à son propre tempérament qu'il se vouait de toute son àme à les exprimer. Ce qu'il lui fallut de temps et de patience pour apprivoiser ses modèles et pour pratiquer dans ce coin de terre, où tout étranger était suspect aux indigènes, le métier mystérieux dont ils redoutaient les maléfices, on aurait peine à l'imaginer. A force de tact, de diplomatie et de bonté, il avait su endormir les défiances et, à la fin, gagner les sympathies. On s'était habitué à lui; il pouvait entrer dans ces intérieurs fermés, fréquenter les douars, les marchés; connaître ces misérables populations, leurs allures et leurs mœurs. Chacun des tableaux de Guillaumet nous montre, nettement caractérisées, résumées dans leurs traits les plus significatifs, les phases diverses de leur rude existence, aux prises avec une nature ingrate. Voici, dans V Habitation algérienne (Musée du Luxembourg), et les Fileiises à Bou-Saada (collection de M. le baron A. de Rothschild) la femme, d'abord fillette, grêle et menue, mais bientôt flétrie par ses maternités précoces, écrasée aussi par les travaux incessants auxquels elle est astreinte ; puis, à côté d'elle, l'homme, son maître, occupé aux pauvres cultures, extirpant du sol les