J.-CH. CAZIN. — LK VILLAGK
(Collection de M. Monlaignac.)
Mais en s'exerçant sur les données que lui oflfre la réalité, l'imagination de l'artiste les crée en quelque sorte à nouveau, par un travail de réflexion qui procède chez lui d'une culture très raffinée plutôt que d'une inspiration spontanément émanée de la nature. Le plus souvent, il ne consulte celle-ci qu'après coup, suivant le besoin qu'il en a, dans la mesure où son étude lui est indispensable. Pourquoi ne pas le dire, l'écueil de cet art c'est que, dans ses efforts vers la clarté et la simplicité, on sent trop la tension de la volonté, et Ion comprend qu'avec la rectitude de son fin bon sens, Cherbuliez souhaitât « qu'il fût plus naïvement naïf ». N'ayant eu à ses débuts qu'une instruction incomplète, Puvis de Chavannes ne parvint pas à en combler plus tard les lacunes. Obligé de transiger avec lui-même, il procède par des simplifications qui, au lieu de résulter du savoir, ne sont obtenues qu'à force d'ingéniosité. Ses intentions gagneraient à être affirmées par un dessin plus précis et un modelé plus correct; mais il serait incapable de les pousser plus loin. Tel qu'il est cependant, cet art très séduisant, très
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élevé dans ses aspirations, a pour lui des qualités si rares, qu'en faisant largement appel à la collaboration du spectateur, il ne pouvait manquer de provoquer ses sympathies. S'il devait surtout plaire aux littérateurs, par la diversité même des commentaires et des développements qu'il leur suggérait, on oublie un peu trop que ses qualités originales n'avaient été au début appréciées que par les artistes qui, reconnaissant leur valeur, avaient hautement témoigné l'admiration qu'elles leur inspiraient et en les signalant au public, toujours défiant des nouveautés, les lui avaient imposées.
La réaction ne s'est produite qu'à la longue, alors que, par une idolâtrie inconsciente, les néophytes, dépassant toute mesure, ont voulu proclamer en bloc l'absolue perfection des œuvres de Puvis de Chavannes et la célébrer non seulement dans ses grandes décorations, mais dans ses tableaux de dimensions restreintes qui, sans avoir les mêmes mérites, avaient des défauts plus évidents : une exécution gauche et sommaire, une couleur triste, trop peu variée, et avec des singularités très manifestes, des inventions plus littéraires que picturales. Il est permis de trouver que, dans le Pauvre Pêcheur., par exemple, le paysage et les figures manifestent, dans les formes comme dans la tonalité, une misère trop systématiquement outrée pour être bien émouvante. Les fleurs étiolées, que cette fillette cueille « fiévreusement, machinalement, dans cet étrange parterre », ne sauraient pousser que dans le Jardin de la Rhétorique. Pour nous intéresser à l'aspect de ce pauvre pays et au sort lamentable de ces pauvres gens, l'auteur a senti lui-même la nécessité d'accompagner son œuvre d'un commentaire destiné à nous en faire comprendre les beautés, à en signaler comme des qualités les très réelles imperfections. Cette sœur aînée est « à l'âge ingrat », ce qui explique « sa petite main de singe » et son geste mécanique; « sa mère est morte, sic jubeo, » ajoute l'auteur, et il faut bien qu'il nous en informe, car la peinture ne nous l'apprendrait pas. « J'ai l'horreur du roman illustré à l'huile », dit-il encore, sans trop s'apercevoir qu'au moment même où il s'en défend, il en fait un. L'Espérance, une autre fillette qui pourrait aussi se réclamer de l'âge ingrat; la Décollation de saint Jean-Baptisle, avec la symétrie un peu enfantine de ses trois figures et de l'arbre placé au centre même de la composition et ramifié en trois grosses branches, également symétriques; r Enfant prodigue, le Rêve, etc., prêteraient à
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des remarques pareilles pour leur gaucherie, peut-être involontaire, et leurs ingénuités certainement trop voulues. »
Puvis de Chavannes se trouve à l'étroit dans ces œuvres de dimensions exiguës, et son talent n'est pas fait pour elles. Il faut à ses compositions les grandes parois des monuments, le recul nécessaire pour embrasser d'un regard les abréviations décoratives qu'elles comportent, leurs silhouettes expressives, leur harmonie originale, faite de quelques colorations amorties, mais qui vibrent entre elles et s'accordent avec le caractère des sujets. En présence de ces importants ouvrages, on aurait mauvaise grâce à épiloguer sur les défauts de détail qu'on pourrait y relever, tant l'ensemble a de cohésion, de noblesse et de poésie.
Tout en s'inspirant des aspirations élevées et des mêmes recherches de style que Puvis de Chavannes, Jean-Gharles Cazin a plus que lui possédé des qualités vraiment picturales. Comme l'a finement remarqué un critique d'art américain, M. Th. Child' : « Si l'on peut dire de Puvis de Chavannes qu'il est un penseur qui peint, on doit dire de Cazin qu'il est un peintre qui pense. »
Cazin était né en 1841, à Samer (Pas-de-Calais), où son pcrc s'était retiré pour exercer la médecine. Après qu'il eut terminé ses études au collège de Boulogne, sa famille, cédant à ses instances, lui permettait d'aller à Paris, afin d'y suivre la vocation qu'il manifestait pour la peinture, lùitré à l'Ecole gratuite du dessin, il y recevait les. enseignements de Lecoq de Boisbaudran. Les noms de Bonvin, de Fantin-Latour. de Legros, Ribot, Dalou, Rodin, Aube, Chaplain, Rot\-, Lhermitte, etc.. qui furent aussi les élèves de ce maître, attestent assez la valeur d'une méthode qui avait pour but de cultiver chez eux la mémoire pittoresque. Cazin, en tout cas, serait la meilleure preuve de son efficacité. Grâce à l'esprit d'observation qu'elle avait développé en lui, il se contentait le plus souvent de simples croquis faits d'après nature pour peindre ses
r. Catalogue of Paintings hy J.-C. (la^in; New-York, i8<j3. Consulter également sur l'artiste les articles de M. Paul Desjardins (G<iyc//c rfcs /icJHA--.-lrts; septembre lyoi) et dans la Revue de l'Art ancien et moderne, ceux de M. L. Bénédite (juillet et août inoT qui, ayant beaucoup connu et aimé Cazin, était bien placé pour parler de lui.
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