‹ Les maîtres du paysageChapitre 177 sur 193 · J.'CH. CAZIN · texte numérisé non relu

J.'CH. CAZIN

J.-CII. CAZlN. LK MOULIN A VKNT.

(Collection de M. Montaignac.)

tableaux et conservait très fidèlement dans son souvenir les traits essentiels des motifs qui l'avaient tenté. Il aurait voulu que cette méthode fût plus répandue dans les ateliers, et son désir d'entrer à l'Académie des Beaux-Arts, il me l'a dit lui-même, lui venait surtout de l'autorité plus grande que, étant ainsi plus en vue, il pourrait avoir pour propager des principes dont il avait éprouvé l'utilité. Si sommaires que fussent ses croquis pris en présence de la nature, ils étaient faits avec une grande sûreté; sans entraver sa liberté, ils lui fournissaient la charpente solide de son œuvre. Quant à la couleur, elle se résumait pour lui en une tonalité générale qu'il voulait laisser dominer, mais sur laquelle quelques accents plus significatifs, placés au bon endroit, caractérisaient d'une manière précise les conditions particulières de la saison, du moment et de l'effet choisis. Chacune de ses peintures résumait ainsi une impression profondément ressentie et demeurée en lui très vivante. Sachant bien ce qu'il voulait, il l'exprimait sans hésitation, avec un sentiment très personnel.

5i8 LES MAITRES DU PAYSAGE.

L'excellence de ce piocédé, incessamment amélioré par une pratique intelligente, permettait à Cazin d'aborder des ctl'ets très fugitifs dont il avait noté rapidement les traits essentiels, ou même de rendre avec une justesse singulière le charme do ces heures du crépuscule et de la nuit pour lesquelles l'étude directe de la réalité n'est pas possible. Il en était venu à mettre une précision et une diversité extrêmes entre les modulations, à la fois prochaines et délicates, de la lumière à la tombée du jour, dans ces instants délicieux où les sensations que la nature provoque en nous, ont l'intimité pénétrante d'émotions morales. Avec ses lignes très simples, avec les vastes étendues et les fines colorations de ses dunes, le pays où était né Cazin, et où chaque année il aimait à revenir, était singulièrement favorable à l'expression de ces effets passagers. Ainsi que Corot dont il dérive, mais en gardant intactes son originalité, ses harmonies et sa manière de peindre, grasse, large et fondue, Cazin sait conserver entière l'unité d'aspect de chacun de ses tableaux, et en caractériser très poétiquement la donnée. Ici, sous un ciel serein, la silhouette basse de pauvres chaumières, échelonnées parmi des terrains vagues et des herbes sèches, se découpe fortement sur l'or du couchant qu'estompe dans les lointains une brume légère; ailleurs, à cette même heure du crépuscule, d'autres chaumières conservant encore les chauds reflets du soleil disparu, restent comme imprégnées de sa lumière; ou bien, le soleil bas à l'horizon caresse de ses derniers rayons des meules alignées près d'une ferme ou des toits de tuiles roses; enfin, à la nuit tombée, en même temps que les étoiles commencent à s'allumer dans les profondeurs du ciel, nous voyons les petites fenêtres s'éclairer un moment pour le repas du soir et les courtes veillées.

Ces colorations harmonieuses et doucement reflétées, ces langueurs du jour mourant répandues dans l'atmosphère appartiennent bien à l'artiste. Peut-être même, sous les instances des amateurs et des marchands, en a-t-il un peu prodigué les variantes et s'est-il laissé trop strictement cantonner dans ces effets qui lui étaient souvent demandés comme des spécimens typiques de son talent. Cazin était cependant capable de variété et, ainsi que Corot, il savait mettre une poésie très personnelle à tout ce qu'il touchait. Une étude, que possède M. Heseltine, son beaufrère, tranche tout à fait sur la tonalité de ses motifs habituels : c'est.

CARACTÈRE DU TALENT DE CAZIN. Sip

sous des nuées d'orage où persistent encore les restes d'un arc-en-ciel, une vaste étendue de campagne, avec des champs, des moissons et des arbres dont la verdure éclatante vient d'être avivée par la pluie. Une autre fois, dans Un grain à Équihen, il peint un ciel fauve et menaçant, la mer pâle se détachant sur l'horizon brumeux, et le pauvre hameau de pêcheurs avec ses maisons tapies dans la dune. Il aimait ces contrées misérables et abandonnées; elles l'attiraient dans les excursions qu'il faisait à l'étranger; c'étaient, en Italie, les abords déserts du Campo- SantodePise; en Hollande, les plages ignorées où se perd quelque mince cours d'eau; et encore, sous les pâles clartés de la lune, Bruges endormie, se regardant elle-même dans le miroir de ses canaux.

Toutes ces mélancolies et ces tristessesde là nature trouvaient enCazin un interprète fidèlement expressif. Vers la fin de sa carrière, les jugeant suffisamment éloquentes, il les laissait parler elles-mêmes, sans les accompagner d'un commentaire inutile. Mais il n'avait pas toujours eu cette confiance et cette discrétion. Bien qu'on ait essayé de légitimer les appellations qu'il donnait, à ses débuts, à quelques-unes de ses compositions soi-disant historiques, il faut reconnaître qu'elles n'étaient aucunement justifiables. Ces anachronismes voulus sont donc d'autant plus regrettables chez lui qu'avec son sens fin et délicat, il était mieux qu'aucun autre en mesure de traiter les grands sujets qu'il travestissait ainsi.

Il le sentit plus tard, et, avec son amour de la nature et son talent d'interprétation très original, il comprit qu'il dirait plus sûrement et avec plus de convenance ce qu'il voulait dire, en se privant de ces plaisanteries d'un goût douteux et en se bornant à peindre des paysages purs, qui, débarrassés de ces hors-d'œuvre, avaient, en revanche, toute la poésie qu'il savait y mettre. Parfois aussi, la figure humaine introduite à propos dans ces paysages ajoute à leur signification et en précise le caractère. La Journée faite, les Voyageurs perdus, l'Étude, les Bords de la Marne sont, en ce genre, des oeuvres accomplies, dans lesquelles la nature, au lieu d'être en contradiction avec les sujets, sympathise avec eux et leur prête un affectueux soutien. Son travail a un air de largeur tel que chacune de ses petites toiles semble, par son ampleur, une fresque en raccourci, avec la grâce et la délicatesse des tonalités en plus. Une pensée s'en dégage, assez généralisée pour s'adresser au public

dans son ensemble, assez intime pour éveiller dans l'esprit de ceux qui aiment la nature des souvenirs précis.

C'est loin de son cher pajs de Samer, au Lavandou, sur les bords de la Méditerranée, où il passait l'hiver pour remettre sa santé, que Cazin est mort le 26 mars 1901, dans sa pleine maturité. Il laisse une œuvre qui ne périra pas et, en dépit des tendances incohérentes de notre école contemporaine, il fournirait, s'il en était besoin, la preuve que, tout ayant été fait, tout reste toujours à faire, et que les choses les plus simples, comme les sujets les plus rebattus, peuvent être indéfiniment l'objet d'interprétations nouvelles. Sans récuser les enseignements du passé, Cazin aura montré que, après tant de siècles et tant de chefsd'œuvre, il est possible de découvrir encore dans le domaine de l'art des coins inexplorés.

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