LES VAN EYCK
Un tel travail est attachant: mais le miniaturiste ne se laisse pas absorber tout entier par ces menus détails. Des travaux plus intéressants lui sont proposés, et quand, dans les calendriers qu'il est d'usage de placer en tète des Livres d'Heures, il reprend la série de ces scènes rustiques que le sculpteur avait autrefois essayé de reproduire aux parois de nos cathédrales, il est désormais en mesure de les représenter avec toute l'importance qu'elles comportent. De feuillet en feuillet, la suite des Mois se déroule avec les occupations que ramène chacun d'eux, et à chaque scène le décor changeant de la nature permet de suivre les transformations incessantes qu'elle subit au cours de l'année.
Peu à peu, malgré les dimensions exiguës de leurs œuvres et les moyens limités dont ils disposaient, les miniaturistes parviennent à donner à ces représentations pittoresques du paysage une vérité et une poésie singulières. C'est au moment même où la vulgarisation des procédés de la peinture à l'huile et. bientôt après, la découverte de l'imprimerie allaient amener la disparition de leur art que ces artistes devaient briller du plus vif éclat.
Plusieurs d'entre eux, sans doute, après avoir été initiés aux pratiques nouvelles, continuèrent à exercer leur talent d'enlumineur, et habiles comme ils l'étaient, ils ont exercé une grande influence sur le rapide développement de la peinture; mais d'autres circonstances en ont aussi hâté la subite et merveilleuse perfection, et, avant tout, le génie des Van Eyck.
Bien qu'on n'ait pu recueillir aucune information précise à cet égard, les deux frères appartenaient probablement à une famille d'artistes, puisque, comme eux, leur sœur Marguerite s'était adonnée à la peinture. De plus, la contrée où ils naquirent était alors une des plus riches de l'Europe et l'une des plus avancées sous le rapport de la civilisation. A Liège, au service de l'évèque Jean de Bavière, et surtout à la Cour de Bourgogne, où Philippe le Bon les avait appelés, les van Eyck avaient bien vite conquis la faveur de ces princes. Enfin, à la mort d'Hubert (v. 1370-1426), son aîné, Jan (1390-1440), alors dans sa maturité, avait pu, grâce à la mission dont son maitre l'avait chargé (du 14 octobre 1428 à décembre 1429), passer une année entière en Portugal et visiter le nord de l'Espagne. Rentré à Bruges pour s'y fixer, il y avait
reçu des témoignages réitérés de la bienveillance dont l'honorait Philippe le Bon et quand, le 4 mai 1432, il exposait à Gand, dans une chapelle de l'église Saint-Jean, cette Adoration de l'Ag-iteau, que son frère avait ébauchée et qu'il venait de terminer, ses contemporains saluaient en elle l'œuvre la plus accomplie que lart du nord eût encore produite.
Même, à ne parler que de la seule représentation de la nature telle que les van ICyck l'ont entendue, nous devons proclamer la grandeur et l'originalité de leur génie. Leur œuvre entière atteste cette excellence; mais l'exemple le plus saisissant nous en est fourni par cette merveilleuse Adoration de l'Agneau, dont l'église Saint-Bavon de Gand, le Musée de Bruxelles et surtout celui de Berlin possèdent aujourd'hui les fragments épars. Tout en laissant aux personnages l'importance qui leur convient, le paysage y tient une place considérable. Il reste subordonné à la composition et contribue même à lui donner le caractère d'unité qui s'y découvre à première vue. Dans cette foule qui de toutes parts se presse vers le centre, l'arrangement des groupes et la disposition générale des lignes, les attitudes et les gestes des figures ramènent irrésistiblement le regard sur l'Agneau mystique, comme vers le principe et la fin de toute la vie chrétienne. Une certaine symétrie était ici nécessaire, puisque, en rattachant l'œuvre aux lignes architecturales du monument qui la contient, elle répondait aussi aux convenances mêmes du sujet. Le paysage qui sert de fond à ce poème grandiose complète de la façon la plus heureuse sa signification. Par des inflexions
JAN \AN i;V(.K.
LKS CHRVAI.IKRS DU CHRIST.
Musée de Berlin, (l'hol. Hanfstacnj;!.)
L'ADORATION DE L'AGSKAU.
habilement rythmées, ses lignes s'abaissent ou se relèvent tour à tour, pour s'étaler largement au centre. Les montagnes, les défilés par lesquels s'avancent les saintes Théories, — notamment celles des Chevaliers du Christ et des Saints Ermites, que nous reproduisons ici, — aboutissent aux molles ondulations de la prairie au milieu de laquelle le divin s3'mbole, placé sur un autel, s'offre à l'adoration des fidèles. Agenouillés suivant un double cercle, anges et croyants entourent l'Agneau d'une amoureuse couronne, tandis qu'au-dessus de lui les collines, doucement entr'ouvertes, laissent apercevoir les perspectives bleuâtres de l'horizon. De même que toutes les classes de l'humanité et tous les représentants de la hiérarchie céleste se trouvent ici réunis, ainsi, à côté de cette image de la vie spirituelle, l'artiste a placé comme une image en raccourci de l'univers avec ses montagnes et. ses plaines, ses bois et ses prés, l'eau de ses ficuves et l'aridité de ses déserts, avec ses villes et ses solitudes, avec toutes les richesses de la flore méridionale, — grenadiers, orangers, figuiers et palmiers
couverts de fleurs et de fruits, — mêlées à la végétation de nos contrées. Dans cet ensemble tout parle à la fois à r(cil et à l'esprit, et l'on s'attarderait longtemps à y relever les mystérieuses analogies que le spectacle du monde extérieur éveille dans une àme religieuse. Les van Eyck ont su les exprimer avec autant de clarté que de délicatesse. En face de cette (cuvre prodigieuse, on sent la présence d'un esprit supérieur; mais, si haute qu'en soit la conception, elle a été traduite par un peintre, et un amour intelligent de la réalité se manifeste dans l'exécution
JAN VAN KYCK. LKS SAINTS KRMITKS.
Musée de Berlin. (Phot. Hanfslaengl.)
de tous les détails qui font la vie de sa composition. Ces mjriades de Heurs piquées dans l'herbe drue ont chacune leur port, leur physionomie propre, et toutes concourent à l'ornement de ce fin tapis dont le vert adouci fait ressortir les rouges éclatants des costumes des personnages. La végétation exotique est étudiée avec la même conscience. Ces emprunts qu'il fait à la flore du midi, l'artiste ne songe pas à les étaler avec une complaisance indiscrète pour attirer sur eux votre attention. Il n'y mêle aucune de ces bizarreries auxquelles les voyageurs de tous les temps sont facilement enclins, comme s'ils voulaient se prévaloir de leurs lointaines excursions et des choses extraordinaires qu'ils y auraient vues. Bien qu'idéal et formé d'éléments hétérogènes, le paysage semble vraisemblable et les grandes lignes aussi bien que l'harmonie générale en assurent l'unité logique. Le dessin est d'une vérité et d'une pénétration extrêmes. Savant sans jamais rien montrer de convenu, il tire de la réalité seule sa force, sa souplesse et sa précision. De même, la perspective, du moins dans ses prescriptions essentielles, est d'une correction étonnante pour l'époque. Les van Eyck en avaient-ils formulé les règles, les avaient-ils reçues de leurs devanciers, ou plutôt, avec leur vive pénétration, en avaient-ils découvert les lois dans les sincères consultations qu'ils demandaient à la nature? Il est difficile de le dire. Mais il convient de constater la solide instruction que dès lors ils possédaient à cet égard.
Si Jan van E\ck, le plus jeune des deux frères, n'avait pas été chargé seul de cet immense travail, il y avait eu certainement la plus grosse part. Loin d'être épuisé par cette tâche, il donnait aussitôt après la mesure de sa fécondité dans d'autres ouvrages qui, moins importants par leurs dimensions et plus modestes dans leurs visées, attestent mieux encore l'originalité et la souplesse de son génie. Tels sont, par exemple, ce tableau de /a Vierge adorée par le chancelier Rollhi [Mw^ée du Louvre), dans lequel il semble qu'il ait voulu se proposeras problèmes les plus compliqués qu'un peintre ait à résoudre, en réunissant sous nos yeux tout ce que la nature et l'industrie de l'homme ont produit de plus rare et de plus précieux; et cette Vierge au donateur de la Galerie de Dresde, ce bijou dont, suivant une tradition. — que la valeur et les dimensions exiguës de l'œuvre rendent assez vraisemblable, — Charles-Quint ne se séparait jamais dans ses voyages. Il semble que,