‹ Les maîtres du paysageChapitre 25 sur 193 · JEAN BRU EG H EL · texte numérisé non relu

JEAN BRU EG H EL

avoir reçu les leçons d'un peintre peu connu, Pierre Goetkint le Vieux, il avait, selon la mode du temps, fait un pèlerinage en Italie, où il séjourna de ôqS à i dqG, dessinant les monuments et les ruines de la ville de Rome. Sa précocité autant que l'amabilité de son caractère attiraient de bonne heure sur lui l'attention, et lui valaient, entre autres, la protection affectueuse du cardinal Frédéric Borromée, neveu et successeur de saint Charles Borromée, pour lequel il ne ccs-sa pas de travailler depuis l'année ibqb jusqu'à sa mort.

La vie agréable et facile que Brueghel menait en Italie, et les relations utiles ou amicales qu'il y laissait, expliquent les regrets qu'il éprouva de l'avoir quittée. Mais, grâce à la considération acquise par son père et au charme de sa personne, il se faisait bientôt sa place à Anvers, oij, dès son retour, il était admis à la Gilde de Saint-Luc. La pi^écision et la dextérité de sa touche excitaient l'admiration des amateurs, de tout temps sensibles à de pareilles qualités. Outre les compositions compliquées qui ont souvent tenté Brueghel, il a peint aussi des paysages purs, dont la valeur est très inégale. Les meilleurs, ceux où l'indication des divers plans est exprimée avec le plus de justesse, sont ces Roules, ces Abords de ville, ces Canaux, sortes de vues panoramiques qu'il anime d'innombrables figures auxquelles il sait donner une grande vérité d'attitudes et de mouvements. Parfois, malgré cette abondance extrême des détails, il conserve une grande simplicité d'aspect; mais, trop souvent, il ne sait éviter ni le bariolage, ni la crudité des intonations. Généralement aussi, il a adopté ce parti pris des Trois lotis, que nous avons signalé chez Patinir et dont les contrastes excessifs, trop souvent répétés, ne laissent pas de produire quelque monotonie. Peut-être Brueghel en a-t-il encore plus abusé que ses prédécesseurs. Sans doute aussi, la couleur de quelques-uns de ses paysages s'est modifiée, car on trouve, même dans les premiers plans de plusieurs d'entre eux, ces bleus acides qui attirent et offensent le regard. Malgré tout, il a laissé aux paysagistes plus d'une utile leçon dans sa manière de rendre le feuille des diverses essences d'arbres et de les caractériser mieux qu'on n'avait fait jusque-là. Ses productions étaient fort recherchées par ses contemporains et, grâce à son travail, non seulement il avait pu suffire à l'entretien de sa nombreuse famille, — des deux mariages contractés par lui, il n'avait pas eu moins de neuf enfants, — mais son train de maison était considérable et il avait

orné son intérieur de statues, de tableaux et d"une foule d'objets précieux, (lénéreux et très serviable, il se montrait envers ses confrères d'une obligeance qui lui avait gagné l'atTection de tous. La fin de sa vie ayant été troublée par des pertes d'argent, il reçut à cette occasion les marques de sympathie les plus touchantes. Après sa mort i3 janvier 162?!, Rubens acceptait d'être le tuteur de ses enfants et peignait le portrait de son. ami pour être enchâssé dans le monument que sa famille érigeait à sa mémoire, dans l'église Saint-Georges.

Bien qu'elle se soit continuée dans deux de ses tils. — Jean 11. qui traita avec un talent moindre les mêmes sujets que son père, et .\mbroise, qui fut surtout peintre de Heurs. — nous prendrons, avec Brueghel de Velours, congé de cette dynastie d'artistes chez laquelle on peut suivre, en quelque sorte d'une manière continue, le développement de l'école flamande. Cependant, entre les merveilleux débuts et la rapide décadence de cette école, le nom glorieux, qui de si haut la domine, mérite ici une place d'honneur. Rubens. il est- vrai, n'a été qu'accessoirement paysagiste, mais dans ceux de ses paysages où il s'est directement inspiré de la nature, il a manifesté toute l'originalité de sa maitrise universelle. Comme nous avons déjà pu le constater, et ainsi que le remarque à ce propos H. Delacroix, « les hommes spéciaux qui n'ont qu'un genre sont souvent inférieurs à ceux qui. embrassant tout de plus haut, portent dans ce genre une grandeur inusitée, sinon la même perfection dans les détails: exemple Rubens et le Titien dans leurs paysages. ->

Quoiqu'il aimât passionnément la nature, Rubens n'a peint que très tard des paysages purs. On sait quelle influence féconde et durable les huit années qu'au commencement de sa carrière il passa au delà des monts (de i(>oo à i(5o8) ont exercé sur son talent. Mais s'il a beaucoup appris en Italie, il n'y a pas cependant changé sa technique. En quittant les Flandres, il était déjà en possession de celle qu'il garda toute sa vie. Il en avait reconnu l'excellence et sans cesser jamais de l'améliorer, jamais, non plus, il n'en modifia les principes essentiels. Cette technique était celle des bons peintres d'Anvers, ses prédécesseurs, celle du vieux Brueghel notamment, pour qui, nous le savons, il professait une prédilection particulière. Avec un sens plus délicat et plus souple, il en conserva les mâles qualités, la fermeté du dessin, les franches et fortes

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intonations. Mais son œil était plus tin, sa main plus légère, son goût plus cultivé, son entente des harmonies décoratives plus savante et plus riche. On conçoit néanmoins tout le profit qu'avec son intelligence si ouverte et son désir constant de s'instruire, il put tirer de l'étude des chet"s-d"(cuvre et de la fréquentation des artistes qu'il trouvait réunis soit à la Cour de Mantoue, soit à Rome, dans les séjours successifs qu'il y fit. Parmi les membres de la colonie étrangère qu'il rencontrait dans la Ville Eternelle, il était entré naturellement en relations avec un de ses compatriotes qui, s'y étant installé depuis longtemps, jouissait alors d'une grande réputation. Né à Anvers, en i554, Paul Bril avait quitté il vingt ans sa ville natale, contre le gré de sa famille, pour aller rejoindre, à Rome, son frère aine Mathieu, qui s'y était fait apprécier comme paysagiste. Associé, dès son arrivée, aux grands travaux que celui-ci exécutait au Vatican, Paul fut, après la moi"t prématurée de son frère (1584), chargé de les terminer, et la vogue qu'il conquit bientôt à Rome, où il était devenu membre de l'Académie de Saint-Luc, le décida à s'y établir et à s'y marier. Grand admirateur du Titien, il restait cependant, en quelque manière, fidèle aux enseignements qu'il avait reçus en Flandre, notamment à ce groupement de tonalités dont nous avons parlé plus haut et qui était alors devenu un procédé d'effet un peu conventionnel. 11 atténuait cependant ce que ce procédé avait de trop systématique, grâce à une observation plus attentive de la nature.

Rubens, à qui les occasions d'approcher Paul Bril n'avaient certainement pas manqué, faisait grand cas de son talent. Mais, tout en reconnaissant le mérite de Bril et celui d'Annibal Carrache, il avait bien vite discerné tout ce qu'ils devaient l'un et l'autre au Titien; c'est donc au chef même de l'école vénitienne qu'il demanda les enseignements que celui-ci pouvait directement lui fournir. A son arrivée en Italie, il avait passé trop peu de temps à Venise pour apprécier tout le génie du maître. P>n revanche, à Rome, où il arrivait déjà plus mûri, il trouvait réunis quelques-uns de ses plus beaux ouvrages, entre autres : V Amour sacré et l'Amour profane (Galerie Borghèse), VOjfraude à la Fécondité et la Bacchanale (aujourd'hui au Musée du Prado), dans lesquels le paysage ajoute un charme si poétique à la composition. Rubens avait conçu, dès lors, pour le Titien une admiration qui devait durer toute sa vie. Saisissant toutes les occasions qui se présentaient à lui d'acquérir de ses œuvres

LES MAITRES DU l'AYSACK.

pour sa collection, il rcchL-rchait cgalcment les gravures faites d'après lui et prenait un plaisir extrême à copier avec soin un grand nombre de ses tableaux, à Mantoue. à Rome et en Espagne, ii son second voyage.

p. RIBHNÏ^. I.K TOLHNOI.

Musée du Louvre. (l*h"t. Uraun. C!émenl el C*'.'

alors c]u"il était déjà lui-même en possession de toute sa célébrité. (>'est aussi de l'exemple du Titien qu'il s'inspiiait dans les beaux dessins qu'il exécutait pour étie gravés sur bois par ('.. Jeghcr, véritables chefsd'œuvre où il résume avec autant de force que de concision les traits les plus significatifs de ses compositions. Mais pendant son séjour en Italie, absorbé par les commandes du duc de Mantoue et par les travaux qui lui permettaient à peine de sufHre à son existence, il n'avait guère le loisir d'étudier la nature. A son retour à Anvers, accueilli aussitôt par la faveur de ses compatriotes et des gouvernants, son. temps n'était pas moins disputé. Bien qu'il comprit tout l'intérêt qu'il pourrait tirer d'une étude plus attentive du paysage, c'est à grand'peinc que, son carnet à la main, il parvient à faire quelques croquis rapides d'après les plantes — des bardanes, des touffes de violettes, des roseaux ou des plantains — dont il meuble les premiers plans de ses tableaux. Si, de hasard, il peut s'éloigner un peu de la ville, il a plaisir à résumer dans un tableau les impressions qu'il goûte à la campagne. Tel est. par

/'. p. RIBENS.

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I'. RUBKNS. — 1, ARi;-KN-;:iEL.

Musée de Munich. (Phol. Hanfslaen};!.)

exemple, cet l-'i:fanl p}-odigiiL\ entré en i 'Sij4 au iMusée d'Anvers, dans lequel, autoui' de la ligure piincipale. un pauvre loqueteux, blême et exténué, le maitre a groupé les instruments de culture d'une exploitation agricole et les animaux les plus variés: ou bien cette (liasse à travers une foret (Galerie de Dresde\ dont, en bon ca\alier. il a sans doute suivi les divers épisodes et dans laquelle il introduit, au premier plan, un grand arbre fracassé dont le Louvre possède le dessin magistral.

Aimant, comme il fait, son tra\ail et son foyei\ Rubens éprouve bientôt le besoin de se sentii' chez, lui, et, dès qu'il le peut, il a hâte de se créer un intérieui' à sa guise. Il transfoi'me la maison qu'il a achetée en une lésidence princière, dans laquelle à côté de son logement et de celui de sa famille, il a son ateliei, celui de ses élèves, une rotonde à l'italienne où il dispose, en bel ordre, les collections de toute sorte qu'il a déjà amassées et qu'il ne cesse pas d'enrichir. Les terrains voisins sont convertis en un jardin qu'il remplit d'arbres, d'arbustes rares et de plantes exotiques que lui enxoient ses coiM'espondants. C'est dans ce jardin, près d'un pavillon dont il a donné le dessin, que nous le retrouvons

f,2 LES MM 1 ri: S DU l'AYSACK.

quatre annccs après la mort d'Isabelle lirant. sa première femme.-par une claire et jo\euse matinée de printemps, paré du costume élégant sous lequel il essaie de dissimuler son âge — il a cinquante-trois ans — le bras passé sous ccJLii de sa nouvelle compagne, Hélène Fourment. presque une enfant, parée comme lui de ses plus beaux atours. Autour d'eux, les arbres ont reverdi, les lilas parfument l'air et sous la tiédeur embaumée du ciel tout sourit au couple heureux. Le grand artiste, désireux de fixer ce souvenir, n'a jamais peint d'une touche plus délicate, ni d'une palette plus gaie une image plus radieuse Pinacothèque de Munich).

Malgré son désir de ne pas s'éloigner d'une demeure oij tant de séductions le retiennent, la politique, qui plus d'une fois déjà l'a distrait de son art, vient le réclamer et absorber son temps. L'archiduchesse, qui le connaît, qui apprécie son intelligence et sa sûreté, fait appel à son dévouement pour les missions qu'elle juge délicates. Ce n'est qu'à de rares intervalles qu'il peut retournei- à son travail, jouir de sa famille et du petit cercle d'amis fidèles qu'il s'est fait. Mais chez lui encore les ennuis d'une existence trop en vue l'attendent et viennent l'assaillir. Son talent, sa bienveillance et l'agrément de sa conversation, les hautes relations qu'il compte dans l'Europe entière, les richesses artistiques qu'il a réunies dans sa demeure, tout conspire à lui attirer de nombreux visiteurs et à troubler sa tranquillité. 11 a bien essayé déjà de vivre aux champs, d'y goûter le calme dont il a besoin, car, dès le ^c) mai Hviy. il achetait, sur le territoire d'Eeckeren. une petite propriété avec des terres et une maison entourée d'eau et connue sous le nom de Hof j'aii Urseel. où il se proposait probablement de-faire des séjours assez prolongés. Mais c'est à peine s'il a pu l'habiter, car ses missions diplomatiques se succèdent, à ce moment, presque sans trêve, et le retiennent à l'étranger pendant plusieurs années. Quand enfin il s'excuse auprès de la Gouvernante et la prie de le décharger d'occupations peu compatibles avec l'exercice de son art et même avec le soin de sa santé, la perspective d'une vie plus stable le détermine à passer la belle saison à la campagne.

Soit que son bien d'Eeckeren, qu'il garda cependant jusqu'à sa mort, eût cessé de lui plaire, soit qu'il ne le jugeât plus en rapport avec l'importance de sa position et de sa fortune, ou enfin que l'occasion se fût présentée pour lui d'un placement avantageux. Rubens acquit, le

VIE Dh' RUBKNS A LA CAMPAGNE. 63

12 -mai iG35, au prix de 9^000 florins isoit environ (3ooooo francs de notre époque), la seigneurie de Steen, située sur le territoire d'Ellewyt, entre Malines et Vilvorde. C'était un domaine considérable, comprenant une ferme louée 2400 florins, d'autres terres, des bois et des étangs. Les bâtiments d'exploitation, le logement du fermier et l'habitation, un ancien château fort, étaient entourés d'eau de tous côtés et l'on y accédait au moyen d'un pont défendu, au milieu par une tour carrée, et à l'extrémité par un pont-levis avec sa herse. 11 semble que le maître ait voulu évoquer le souvenir de cet état primitif de Steen dans la charmante esquisse du Tournoi que possède le Musée du Louvre. Mais dès les premiers moments de son installation, il s'était hâté de prescrire les tiavauxqui devaient l'endre l'ancienne forteresse plus habitable et mieux appropriée à ses goûts. La tour, le pont-levis, les mâchicoulis avaient donc disparu et le peinti"e s'était fait disposer un atelier à sa convenance. Un superbe paysage de la National daller}', rAiilomne, peut d'ailleurs nous aider à reconstituer l'ensemble des constructions du château, dont ce tableau nous montre la tour et les pignons à gradins se détachant en vigueur sur un ciel illuminé pai" les rayons du soleil à son déclin. Sans parler de l'aspect magistral de cette toile, les personnages qui l'animent lui prêtent un intérêt spécial. Outre un chariot à deux chevaux conduit par un valet de ferme et non loin d'un chasseur qui s'avance en rampant vers une compagnie de perdreaux blottie dans les sillons voisins, nous y voyons, en effet, Rubens lui-même avec Hélène Fourment et un de leurs enfants tenu par sa nourrice. L'œuvre est charmante et de cette peinture, brossée avec une verve magistrale, se dégage la bienfaisante impression du calme qui, vers la fin d'une belle journée, se répand sur la campagne.

Mais si le château de Steen, profondément remanié par son dernier propriétaire, n'a plus rien conservé de son ancienne apparence, le pays, du moins, n'a pas changé. Telle qu'elle est, cette contrée placide n'a pas grand caractère; mais peut-être plaisait-elle mieux ainsi à Rubens. En tout cas, les interprétations qu'il nous en a données, amplifiées etdébordantes de vie, nous font mieux comprendre à quel secret instinct il obéissait dans le choix de ses motifs et quels traits de cette nature simple et modeste lui paraissaient dignes d'être mis en lumière. Quant à la satisfaction qu'à ce moment de sa carrière il trouvait à peindre ces

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p. RI HKN!^. — RKTOUR DKS CII.AMl'S.

Palais l'illT. (Phol. Girandon.)

paysages, clL- nous est assez proiixée par leui" nombre et leur importance. Il les avait presque tous conservés dans son atelier et ils figurent par conséquent dans l'inventaire qui fut dressé après sa moit.

11 importe cependant de séparer en deux catégories bien distinctes les œuvres de ce genre qui datent de cette époque, car plusieurs d'entre elles sont de pures compositions qui n'ont aucun rapport a\ec la contrée dans laquelle Rubens s'était établi. On diiait même parfois qu'au milieu de ces plaines unies, son imagination lui remet volontiers en mémoire les sites les plus accidentés qu'il a rencontrés au cours de ses voyages.

Au contraire, dans ses paysages inspirés directement par la nature. Rubens manifeste toute l'originalité de son génie, et les impressions qu'il a su rendre sont très ditTérentes de celles que nous retrouvons chez les paysagistes de profession à cette époque. Sans se préoccuper de ce qu'ils font, il cherche à exprimer tout ce qui l'intéresse personnellement dans la campagne. Mais s'il respecte la simplicité des motifs qui lui sont olferts. ce n'est cependant pas une copie littérale qu'il nous en donne. Comme à son insu, il y mêle quelque chose de ce sens épique qui est en lui, pour les grandir et les transfigurer. Les lignes sont plus animées, les masses ont plus d'ampleur et les colorations plus d'éclat.

Intéressante par elle-même, chacune de ces images trouve aussi sa

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