RUBENS PAYSAGISTE
p. HUU1:NS. — L \ CHARRETTI-: KMHOURlîi:!-:. Musée de rlùmitage. (Phot. Hanfslaen^l.)
signiticalion particulière dans un ensemble qui comprend les aspects les plus caractéristiques du paysage, variés à la fois par le choix des sites, par les mouvements du ciel, par les diverses heures du jour et par la succession des travaux qu'amène le cours des saisons. Déjà dans une peinture exécutée quelques années auparavant, VEtable^ qui fait aujourd'hui partie de la Galerie de Windsor', Rubens s'était proposé de représenter l'hiver. Tandis qu'au dehors les arbres dépouillés et le blanc linceul qui couvre le sol attristent les regards, l'animation du premier plan contraste avec cette mort apparente de la nature. Sous le hangar qui occupe le devant de la composition, l'artiste a, en effet, réuni tout le personnel, les animaux et les ustensiles d'une grande exploitation agricole, groupés dans un amusant pèle-méle. Mais, avec sa parfaite intelligence des possibilités de son art, le maître, voulant figurer la chute de la neige, a compris qu'il ne devait pas répandre uniformément à travers tout son tableau les taches blanches d'innombrables flocons dont la mono-
I. L'exécution de ce tableau est antérieure à l'année 1627, car il fut coinpris dans l'achat des collections de Rubens fait, à cette date, par le duc de Buckingham, et Ton retrouve d'ailleurs parmi les personnages qui l'étoffent le type de la Vieille au Couvet de la Galerie de Dresde, qui fut peinte vers 1C22-1623.
tonic aurait produit le plus fâcheux effet. ICn reportant au second plan ces flocons qui tombent mollement dans l'air et en restreignant ainsi à un espace limité la place qu'ils occupent, il a su ingénieusement exprimer son intention et faire une (cuvre à la fois très vraie et très picturale.
C'est surtout l'été, avec sa fécondité et ses magnificences, que Rubens aime à nous montrer dans un grand nombre de pavsages dont les environs de Steen lui ont fourni les motifs et qui datent par conséquent de la fin de sa carrière. Voici, dans les ]'acltes de la Pinacothèque de Munich, une douzaine de ces bonnes bètes que deux paysannes sont occupées à traire, au bord d'une mare ombragée par de grands arbres. Nonchalantes et repues, elles sont groupées dans les attitudes les plus variées, et de l^iics, qui vante avec raison ce tableau, nous assure que la justesse du dessin de ces animaux « persuade assez qu'ils ont été faits d'après nature, avec beaucoup de soin ». Dans le Retour des champs (Palais Pittii, la composition offre plus d'intérêt. Sous un ciel déjà coloré par les lueurs du couchant, la grande plaine flamande étale jusqu'à l'horizon bleuâtre ses bois, ses prairies, ses champs aux cultures diaprées, avec quelques villages à demi «achés dans la verdure et la silhouette lointaine de la ville de Malines dominée par le clocher de Saint-Rombaut. Le soleil, qui va disparaître, éclaire la campagne de ses derniers rayons. Au milieu du redoublement d'activité qui l'anime encore à ce moment, on sent déjà comme les apaisements de la nuit prochaine, et. dans l'air rafraîchi, le vague parfum des foins coupés remplit l'atmosphère de ses pénétrantes senteurs. Bien différente, mais peut-être plus franche encore, est l'impression de ce Paysa^^e à V Arc-eu-ciel , dont la collection de sir Richard Wallace et la Pinacothèque de Munich possèdent chacune un exemplaire de dimensions différentes, mais tous deux de la main du maitre. Ici encore, l'été déploie toutes les splendeurs de ses colorations. L'or des blés murs tranche fortement sur le vert des prairies dont la pluie vient de raviver l'éclat, et les cimes des arbres éclairées parle soleil se détachent en pleine lumière sur les nuées assombries où l'arc-en-ciel décrit sa grande courbe.
Par l'importance qu'il attribue à ces aspects changeants du ciel, Rubens est véritablement un novateur et personne, avant lui, n'avait songé à y représenter les grandes luttes des nuages et leurs incessantes
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transfoi'niations. Ce n'est pas seulement, en etîet, la chute de la neige ou Tapparition de Taix-en-ciel apix's l'orage qu'il a peintes, mais tous les phénomènes de la lumière, toutes les perturbations de l'atmosphère ont tour à tour attiré son attention et tenté ses pinceaux. Dans un paysage appartenant à sir W. Wynn, il nous montre les rayons du soleil filtrant à travers les arbres d'une forêt où, dès l'aube, un chasseur s'élance avec sa meute à la poursuite du gibier. Une autre fois, c'est, au contraire, la tombée du jour qu'il a représentée dans la Charrette embourbée Musée de rErmitage\ avec des voituriers qui essaient de tirer leur charrette des ornières où elle s'est enfoncée. Nos hommes se pressent, car le chemin est difficile et. la nuit va venir. Cette heure mj'stérieuse du crépuscule, si chère aux paysagistes de notre temps, n'axait jamais encore inspiré les artistes avant Ruhens et il en a expiùmé avec un charme exquis la poétique indécision. Bien rarement aussi ses prédécesseurs avaient osé aborder, comme il l'a fait dans le (Uair de lune de Dudiey-House, les augustes recueillements de la nuit étoilée, avec ses lueurs vagues, sa solitude et son silence à peine troublé par la marche errante d'un cheval qui broute au premier plan. Plus imprévue encore est l'impression de ce Paysage avec un oiseleur que nous possédons au Louvre et dans lequel le soleil, se dégageant de la brume matinale, dissipe et boit les vapeurs argentées qui Hottent au-dessus des eaux, tandis que la nature entière se réveille, pénétrée de lumière et de fraîcheur.
Dans tous ces pa3'sages, des figures et des animaux, très vrais dans leurs allures et toujours placés au bon endroit, achèvent de caractériser la signification de chaque, œuvre ou en relèvent la tonalité par quelque note piquante : le jaune clair d'une vache, le blanc d'un cheval, le bleu ou le rouge vif d'une jupe. Ce sont, par exemple, dans la Matinée du Louvre, deux hommes qui scient un arbre, un oiseleur qui a tendu ses filets, deux dames et un cavalier h demi cachés dans des buissons, qui guettent la capture des oiseaux
Si salutaires que fussent pour lui la liberté et le repos moral dont il jouissait à Steen pendant ses dernières années, Rubens ne parvenait pas à prolonger autant qu'il l'aurait voulu les séjours qu'il y faisait. Bien des obligations auxquelles il ne pouvait se soustraire le rappelaient à Anvers. Surchargé de commandes par Philippe IV et pressé par le
HUVSMANS DK MAl.INKS. LA RUINK.
Dessin du Musée du Louvre.
Cardinal Infant d'en hâter rachèvement, il restait jusqu'au bout sur la brèche. Mais quand, à la (in de l'été de 1639, il quittait Steen où il avait essayé de se refaire, il ne devait plus y revenir et moins d'un an après, le 3o mai 1640, il s'éteignait après de vives souffrances. Dans l'épitaphe ampoulée que son ami Gevaert avait préparée pour sa tombe, le souvenir de ce coin de terre qu'il avait tant aimé se trouvait rappelé et le titre de seigneur, de Toparqiie de Steen, était associé aux louanges emphatiques décernées à « l'Apelle non seulement de son siècle, mais de tous les âges ». Bien mieux que ces métaphores alambiquées et ces pompeuses hyperboles, le nom seul de Rubcns suffit aujourd'hui à dire quelle perte l'art venait de faire.
Avec Rubens. en effet, disparaissait le chef incontesté de l'école flamande. Van Dyck, son disciple, et un moment son émule, devait bientôt le suivre (19 décembre 1641); mais si grand que fût chez lui le talent du portraitiste, il faut reconnaître qu'il n'avait ni l'universalité, ni la puissance du génie du maître. Le paysage, en tout cas, ne tient presque aucune place dans son reuvre. A peine çà et là, entre les colonnades de ses portraits d'apparat, aperçoit-on une touffe d'arbres, un
ADRIEN BROUWER.
ADRIEN BROUWER. LES CHAUMIERES.
(Collection de M. M. Kann.)
morceau de ciel dont le gris bleuâtre est surtout destiné à faire valoir les carnations de ses modèles, ou bien les dernières lueurs du couchant qui, perçant à travers des nuées d'orage, donnent une signification dramatique à cette belle tète de jeune homme, ardente et maladive, que possède le Musée du Louvre.
David Teniers a, comme van Dyck, subi l'influence de Rubens, et ainsi que le maître, avec une moindre envergure, abordé tous les genres. Sans hausser jamais le ton, il ne fait pas grosse dépense d'imagination et se contente de peindre simplement ce qu'il voit. C'est par leurs petits côtés que trop souvent il traite les grands sujets, mais à force d'esprit, il arrive à nous intéresser aux données les plus humbles. Sa facture vive et amusante est un peu sommaire, et sa couleur mince et transparente à l'excès manque parfois de solidité. Sur la tonalité moyenne des dessous peu couverts, quelques accents vigoureux dans les ombres et des rehauts clairs posés avec une dextérité merveilleuse donnent à peu de frais l'illusion du fini. Mais la légèreté et la sûreté delà touche de Teniers sont incomparables.
Ces qualités qui se manifestent surtout dans ses Inlérieurs, nous les
retrouvons dans ses paysages. Colorés économiquement, avec leurs ciels animés, et leurs feuillages mobiles, ils procèdent d'un sens très vrai de la nature et dénotent une grande finesse d'observation. I-a facilité de travail de l'artiste était incroyable. Seigncui' de ce joli château des Troisl'ours qu'il avait acquis à la pointe de son pinceau, tout en promenant ses hôtes aux environs de son domaine, il notait au passage les motifs variés qui lui plaisaient et dont, rentré à l'atelier, il faisait si prestement des tableaux.
Plus humble que Teniers, et souvent même plus vulgaire dans le choix de ses sujets, Adrien Brouvver est encore plus peintre que lui. Il cède moins à la virtuosité et il est plus exigeant pour lui-même: son dessin très serré pénètie plus avant: sa couleur est moins superficielle et son observation plus profonde. Il aime trop la nature, il y découvre trop de charmes pour se contenter jamais de redites et de formules apprises. Fruste et un peu lourd à ses débuts, dans sa facture, il est âpre et rude dans sa couleur, essayant, sans graiid succès, d'harmoniser entre eux des rouges et des jaunes assez discordants. Mais son œil et sa main s'aftinent bien vite et, vers la fin de sa courte carrière, il montre un des plus rares talents de peintre qu'on rencontre dans l'histoire de l'art. Ses meilleures (euvres ne peuvent être goûtées pleinement que par des artistes, et de son temps même elles furent recherchées par deux maîtres assurément très différents, mais tous deux excellents connaisseurs : Rubens qui témoignait à leur auteur une affectueuse sympathie, et qui avait réuni chez lui dix-sept de ses tableaux, et Rembrandt qui n'en comptait pas moins de sept avec de nombreux dessins dans ses collections.
Hollandais par son éducation, puisqu'il fut élève de Frans Hais, à Harlem, Brouwer est Flamand par sa naissance à Oudenaarde. en ihob, et par sa résidence à Anvers où, après avoir été membre de la (iilde de Saint-Luc en i()3i et de la Chambre de Rhétorique en i(>35, il mourut au commencement de i()38. Placé ainsi sur la limite de la Flandre et des Pays-Bas, il est comme un intermédiaire entre les deux écoles dont il réunit en lui les meilleures qualités. Si, à la Pinacothèque de Munich, — où il ne compte pas moins de dix-huit tableaux, presque la moitié de son œuvre totale, — et à Paris même, au Louvre, au Petit Palais, et dans plusieurs collections privées, on peut apprécier à sa
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valeur le peintre des tabagies, Brouwer est beaucoup moins connu comme pa\sagiste, et ses productions en ce genre sont, en effet, extrêmement rares. Mais quiconque a vu au Musée de Berlin ce Pelil pâtre, entouré de ses moutons, dans des terrains vagues, par un temps gris; ou ces Joueurs de boules, du Musée de Bruxelles, et mieux encore ces Chaumières de la collection de M. Maurice Kann, d'une harmonie si originale et d'un effet si pittoresque, est en droit de regretter qu'un interprète de la nature aussi exquis n'ait pas plus souvent déserté les intérieurs fumeux qui lui fournissaient ses motifs habituels, pour aller chercher aux champs ou dans le voisinage de la mer. l'air plus vif et plus pui" qu'on respii-e dans ses paj'sagçs.
Après ces artistes de la grande époque, élevés à l'école de la nature, la décadence s'est vite accusée dans l'école Hamande. Ce n'est pas que, même alors, les talents lui tissent défaut. Mais ce n'est plus qu'un art de seconde main chex ces italianisants qui n'ont pas tous vu l'Italie, ou chez ces habiles exécutants qui, se copiant les uns les autres, perdent bientôt le sens même de la réalité et lui substituent les procédés d'école, et les recettes conventionnelles.
Tout au plus, puisque nous ne parlons ici que des maîtres du paysage, convient-il de citer .lacques d'Arthois (1613-16841 qui, sans avoir le grand souffle de Rubens, s'est inspiré de ses ordonnances décoratives, et a imité sa facture; et surtout le meilleur élève de d'Arthois, Cornelis Huysmans, qui,, bien que né à Anvers en 1(148, est cependant connu sous le nom d'Huysmans de Malines, à raison des nombreux séjours qu'il a faits dans cette ville où il mourut en 1727. Reprenant, pour les mettre mieux en valeur, cette tradition des Trois tons qui avait été inaugurée par les primitifs, Huysmans s'est fait un nom par l'éclat de ses paysages, dont presque toujours les dispositions sont pareilles : des rochers couronnés de grands arbres qui, vers le centre, laissent entre eux une échappée sur l'horizon. \ln opposant les cassures éclatantes de ces roches calcaires, aux verts jaunâtres des végétations et au bleu savoureux des lointains, Huysmans a tiré un parti harmonieux de ces contrastes; mais leur trop fréquente répétition donne à ses tableaux, dispersés dans les divers musées de l'Europe, une apparence fâcheuse d'uniformité.
Un peu avant Huysmans, Jan Sibeix'chts 1^1627-17031, né comme lui.
à Anvers, a mis plus de naïveté dans son interprétation des grasses campagnes de la Flandre. Ses tableaux, assez rares, — au Louvre, ii Lille, à Bordeaux, à Bruxelles, Anvers, Copenhague, Munich — ne brillent ni par le choix, ni par l'intérêt des motifs, et les animaux comme les figures, qui d'ordinaire tiennent une assez large place, sont traités avec un réalisme un peu vulgaire. Ils méritent cependant d'être signalés à raison de la franchise des colorations et de la limpidité de la lumière.
Malgré les incontestables qualités de ces artistes, il semble que peu à peu la vie se soit retirée de l'école. Ce n'est qu'après un long intervalle que, gagnés à la méthode plus simple et plus saine de nos paysagistes modernes, les peintres flamands contemporains reviendront à l'étude de la nature et ne demanderont plus qu'à elle seule les enseignements que seule elle pouvait leur fournir.
P. RL'BENS. — KTUDK D ARBRK RKNVERSE.
Dessin du Musée du I-ouvre. (Phot. Giraudon.)
ALIiKUT DLIïKH. CONTRKK SABLONNKUSK.
Cabinet de Berlin.