‹ Les maîtres du paysageChapitre 27 sur 193 · GÉRANIUM SAUVAGE · texte numérisé non relu

GÉRANIUM SAUVAGE

Collection de r.Vlbcrlina.

(l'hot. liraiin. Clément et Cie

'est sur les bords du Rhin qu'apparut la première éclosion de Fart chrétien en Allemagne. Le cours du Heuve, en facilitant les relations de Cologne avec le Midi et avec les Flandres, avait procuré à cette ville et à la contrée avoisinante une prospérité et une culture plus précoces que celles du reste de l'Allemagne qui, déchirée par des luttes violentes, ne devait que beaucoup plus tard atteindre le même degré de civilisation. Mais, tandis que la poésie des Minnesànger abonde, chez nos voisins, en traits pittoresques, et que le mystère des grandes forêts, le retour du printemps, les fleurs et le chant des oiseaux y sont à chaque instant célébrés, ces détails poétiques inspirés par l'amour de la nature font complètement défaut à leurs peintres.

C'est à peine si, dans les tableaux de l'école rhénane primitive, dans ceux de Wilhelm de Herle, par exemple, quelques fleurs et quelques plantes, rendues d'une façon très sommaire, se glissent timi-

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dément sous les pieds des saints et des saintes, ou se détachent sur l'or qui sert de fond à ces figures. Plus touchant et plus personnel, Stephan Lochener'. l'auteur de l'admirable triptyque de l'Adoraliou des Mages île DotnbiU de la cathédrale de (Pologne , manifeste dans son art ce charme de pureté, de douceur et de tendresse qu'Angélique de Fiesole et Memling avaient su, peu de temps avant lui, mettre dans leurs œuvres. A ces Vierges candides et suaves que, comme eux, il aimait à peindre, il se plaît à associer les harmonies les plus tendres et les parfums les plus délicats de la nature, comme le seul hommage digne de ces créatures d'élite. Des oiseaux chantent parmi les buissons de roses qu'il entrelace derrière elles, et des fraises mûres, à côté de violettes printanières, émaillent les gazons où elles reposent. Bientôt après, d'ailleurs, avec les luttes intestines qui désolent incessamment l'Allemagne entière, l'art, impuissant à se développer, s'alanguit peu à peu, et ses allures incohérentes répondent à la vie agitée de cette époque. P2t pourtant du milieu même d'une période si troublée, un maitre allait surgir dont le génie rendrait à cet art un éclat tout à fait imprévu. Très supérieur à ses devanciers et à ses contemporains par son double talent de peintre et de graveur. Albert Durer ne se dégage pas cependant tout à fait des traditions. Il subit des influences multiples : celle de Michaël Wolgemut dont, pendant plus de trois ans. il reçoit les leçons: plus tard, celles de.Iacopode Barbaryetde Mantegna. 11 est bien de son temps, et, comme peintre, ainsi que ses confrères, il reste dans sa patrie un représentant attardé du moyen âge. au moment où déjà le mouvement de la Renaissance s'est accusé. Mais, dans ses dessins de paysage, dans le choix des motifs qui l'attirent de préférence, aussi bien que dans sa manière d'interpréter la nature, il est absolument original et se révèle un novateur.

Sans expliquer son génie, il semble que la ville où il est né. où il a vécu et où il est mort, en ait singulièrement favorisé l'éclosion. Le nom de Durer rayonne, en elVet. sur cette ville de Nuremberg où. aujourd'hui encore, l'évocation du plus glorieux de ses enfants se présente, comme delle-méme, à l'esprit. Ainsi qu'à Bruges et à Venise, la physionomie, restée intacte. delà vieille cité parle à notre imagination, et par

1. Fixé à Colojjnc vers 1440, Lochener y mourut avant le 24 décembre 1452.

LE l'AYSAGE DAXS L'ECOLE ALLEMANDE. 73

bien des ti'aits de son esprit et de son talent, ainsi que par raniour qu'il ne cessa de lui poiter. le souvenir de Durer demeure pour nous étroitement associé à celui de sa \ille natale. Sa famille cependant n'était pas originaire de Nui'ember^: mais son père, venu de la Hongrie, s'y était établi, en i^^b. pour }• exercei' la profession d'orfèvre. Marié à la fille d'un bourgeois, il n'en avait pas eu moins de dix-huit enfants. « qu'il élevait a\'ec grand soin, dans l'amoui^ de Dieu et du pi'ochain ». Albert, le troisième de ces enfants, était né le 21 mai 1471, et, comme beaucoup d'artistes italiens de cette époque, c'est dans l'atelier patei"nel qu'il avait fait son apprentissage et acquis cette habileté de main et cette précision un peu sèche qu'il devait conserver dans ses tableaux et ses caux-foi^tes. Son goût très mai-qué et ti-ès précoce pour le dessin avait décidé ses parents à lui laisseï" sui\ix' sa vocation. Le 3o novembre i48(), il était entré dans l'atelier d'un peintre qui jouissait alors à Nuremberg d'une grande réputation. Michaél Volgemut, artiste raidc et compassé, qui doit surtout à son illustre élève la place qu'il a gardée dans l'histoire de l'art. Durer apprit chez lui honnêtement son métier, parmi des compa,:;nons dont la rudesse et la grossièreté mirent plus d'une fois sa patience à l'épi'cux'e. Mais, en dehors de l'atelier, le jeune ai'tiste, livré à lui-même, tii^ait de l'étude de la nature des enseignements plus directs et plus profitables. Faisant tour à tour son poi^trait ou celui de ses proches, dessinant ou peignant à l'aquarelle l'horizon qu'il aperçoit de sa fenêtre, les plantes et les fleurs qu'il a rapportées de ses promenades, les animaux morts ou vivants qu'il fait poser devant lui, il apprend ainsi à voir par ses propres jeux et à rendre ce qu'il voit, sans autre souci que de se contenter lui-même. Tout lui est bon, et, pour lui, les moindres objets valent qu'on les observe. Il s'ingénie à copier de son mieux la diversité infinie de leurs formes, de leurs proportions, de leurs substances. Ses progrès incessants ne font que le rendre plus exigeant pour lui-même, et, à force de perfection, il arrive à faire passer en nous l'admiration que la réalité lui inspire. Déjà en possession d'une sûreté et d'une décision magistrales, il conserve cette naïveté respectueuse qui est le charme suprême d'un grand talent. Bientôt, cependant, son intelligence ouverte à toutes les curiosités ne se contente plus des perspectives restreintes qui s'offrent à lui. .leune, ardent, il a soif de voir du nouveau, de s'instruire, de connaître les grandes œuvres du passé et les

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Al.IlKRT DURKR. I.A TREFILKHIK.

Cabinet de Berlin.

beautés pittoresques des contrées voisines. L'Italie, dont il entend célébrer les monuments et les œuvres d'art, l'attire, et, âgé de dix-neuf ans, il part, vers la tin de 1489, léger d'argent, mais riche d'aspirations et confiant dans son étoile. Passant par l'Alsace et par Bàle, il gagne Augsbourg, le Tyrol et franchit les Alpes pour descendre à Venise. On a beaucoup cherché à établir d'une manière précise son itinéraire et à fixer la chronologie des dessins qu'il fit d'après nature sur son chemin. L'absence de dates inscrites sur ces dessins autant que la précocité de talent du jeune artiste ne permettent guère de décider si c'est à l'aller ou au retour de ce premier voyage, — longtemps contesté, mais aujourd'hui prouvé, — qu'il les fit, ou même s'il ne faudrait pas en reporter l'exécution h l'époque de son second voyage en Vénétie (1 Son à i ^07 '. M. Haendcke croit que Durer, pour arriver en Italie, avait pris non la route du Saint-Gothard, mais celle du Brenncr, et. dans l'aquarelle du Louvre, qui porte l'inscription Fenedier Klauseti, il a pu reconnaître la

I. M. Gabriel von Tcrcy, dans une étude publiée en 1892 {Dilrer's V'enetianisclicr AufentUall ; Heitz, iSyi), a démontré la réalité de ce premier voyage à Venise dont il lîxe la date en i4()4-i4(j5, et de son coté, M. Rerthol Haendcke [Chronologie dcr Landschaftcn Albrecht's Dflrers) s'est appliqué à en fixer les étapes successives, en cherchant à identifier les sites dessinés par l'artiste.

AI.TÎHRT Dl.RKR. — PI.ANTKS AU HORD DK l. KAU. Colicciion de i'Alberlina. (Phot. Braûn, Clément et Cie.)

localité de Klauscn, située au sud du Tvrol, entre Brixen et Botzen, dans l'étroite vallée de l'Adige, dont le jeune artiste suivit ensuite le cours jusqu'à Trente'. Séduit par la beauté du pa\-sage, il devait s'arrêter quelque temps dans cette dernière ville et y faire plusieurs dessins. D'abord, la vue d'ensemble, également à l'aquarelle (Kunst-Halle de lîréme . où il nous montre la situation pittoresque de Trente, assise sur les bords du Heuve, avec ses tours, ses palais, sa cathédrale et l'amphithéâtre de montagnes qui ferment l'hoiMzon ; puis un autre dessin, exécuté à la plume et rehaussé de légères teintes d'aquarelle, autrefois dans la collection Malcolm Lippmann. n" qo', et qui représente le château de Trente (Trient) avec ses hautes murailles et une des portes de la ville. Rentré à Nuremberg, Durer y épousait, deux mois après son retour, « le lundi avant la Sainte Marguerite » de 141)4, une jeune tille nommée Agnès Frey, qui lui apportait 200 florins de dot, et dont il nous a laissé, à diverses époques de sa vie, plusieurs portraits fidèles. Bien qu'il n'eût encore que vingt-trois ans. la matui'ité était \'enue pour lui. Menant une \ie frugale et simple, il se contentait des gains les plus modestes que lui assurait un tra\ail assidu. A côté des quelques tableaux qui lui étaient commandés, il gravait des eaux-fortes qui commençaient à être rechercliées. Les études de paysage dessinées par lui étaient utilisées dans les fonds de ses compositions; mais, tout en subordonnant de son mieux ces études au caractère des sujets traités par lui. il faut bien reconnaître qu'il ne parvenait que difticilement à donner à l'ensemble une cohésion parfaite. Excepté dans ses portraits, dans le sien surtout, où sa maitrise apparaît avec éclat, sa peinture est fi'oide. mince, un peu sèclie et rarement harmonieuse. Il s'y montre ix'spectueux de la tradition et travaillé par les souvenirs des chefs-d'œuvre qu'il a vus en Italie. L'étude directe de la natui'e lui ixmd, au contraire, a\x'c le sentiment de sa valeur, les satisfactions qu'elle lui a touj<)Ui\s procurées. Mis en sa présence, il n'est l'esclave ni le continuateur d'aucune école, et il reprend toute sa liberté. Ainsi qu'il l'a dit lui-même : « Les ressources de l'homme sont bien boi-nées en regard des créations de Dieu », et comme s'il avait

I. Il est bon (Jl- rappeler que Jacopo de Barbary, clcmt on connaît les relations avec Durer, à N'enise et à Nuremberg, a dû travailler à peu près vers cette époque dans cette contrée, car le fond du paysage de la Vierge avec l'Enfant Jésus et des Saints, qui appartient au Musée de Berlin, représente également la vallée supérieure de l'Adige.

AI.BKRT DURKIi. LU VIl.LAOK.

(Collection de M. Léon Bonnat.)

conscience que les admirations qu'il a si profondément ressenties pour les œuvres du passé ne peuvent que paralyser sa verve créatrice, il revient et insiste sur ce sujet : « Pour faire un bon tableau, il n'y a pas à espérer qu'on puisse rien prendre à un ouvrage humain, car il n'y a pas d'homme sur la terre qui ait en lui toute la beauté.... En vérité, l'art est enfermé dans la nature; celui qui peut l'en extraire, celui-là est un maître. »

C'est pour lui-même et pour sa propre satisfaction que, de sa fenêtre et bien à l'aise. Durer dessine ce qu'il voit, les toits des maisons qui forment son horizon familier iLippmann, n° 438 , ou bien, près de sa demeure, un des aspects pittoresques de la ville, comme dans ce dessin de l'Albertina où il a reproduit, avec une scrupuleuse exactitude et une entente accomplie de la perspective aérienne, les murailles de l'ancienne enceinte de Nuremberg jusqu'à la Thiergartner-Thor. et au fond, une échappée sur des quartiers plus éloignés. Un des premiers, le maitre a compris la beauté propre des grands arbres et, avec une patience amoureuse, il s'est appliqué à rendre leur silhouette imposante, leurs ramures

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