‹ Les maîtres du paysageChapitre 32 sur 193 · ENFANCE DE POUSSIN · texte numérisé non relu

ENFANCE DE POUSSIN

POUSSIN. DKSSIN D APRKS NATURK.

Musée du I.ouvrc. (Phol. GirauJon.)

exprimer ses pensées autrement que dans son art et « il avait eu, disait-il. le bonheur de vivre avec des personnes qui ont su l'entendre par ses ouvrages, n'étant pas son métiei' de savoir bien écriix'. » Les lettres de sa maturité sont cependant d'un tour personnel dont la simplicité familière ne manque ni de saveur, ni de charme. Comme beaucoup de grands artistes, d'ailleurs, c'est à son tact naturel, à son esprit observateur et réfléchi, bien plus qu'à ses lectures, qu'il devait l'éducation qu'il se donna lui-même.

De bonne heure, sa vocation s'était manifestée, ardente et impérieuse. Peut-être la beauté du pays oi^i il passa son enfance et sa jeunesse avait-elle eu quelque influence sur cette pi'écoce révélation de ses goûts. Le hameau de Villers est, en effet, situé dans une étroite vallée dont les prairies, qu'arrose un modeste ruisseau, sont bordées par des collines alors ombragées d'une foret séculaire. La Seine, qui coule près de là, au pied de falaises blanchâtres, décrit, à l'ouest du Petit-Andeh", une courbe gi-acieuse. tandis qu'au sud son cours est dominé par les ruines imposantes du Château-Gaillard, campé fièrement au sommet de rochers

escarpés. Toute cette partie de la Normandie présente des aspects pittoresques et variés, qui plus d'une fois ont inspiré les paysagistes de notre temps. Dans ce coin tranquille et d'une importance médiocre, les arts n'étaient pas tout ii fait méconnus. Outre les nombreuses verrières, de valeur, il est vrai, fort inégales, et les peintures murales, aujourd'hui presque elfacées, qui décorent ses baies et ses parois, la vieille église du (Irand-Andely contient, en effet, deux tableaux intéressants, une i'ierge glorieuse et un Marlj've de saint Laurent de Quintin Varin, un de ces peintres provinciaux qui, trouvant difficilement à vivre de leur travail, étaient condamnés à chercher autour d'eux les occasions de gagner quelque argent. A la date de i()i2 que portent les deux tableaux des Andelys, — celui de la Vierge est même daté du mois de juillet de cette année, — Poussin avait dix-huit ans. Livré jusque-là à lui-même, on comprend avec quelle émotion il avait accueilli la venue du peintre et quel profit il dut tirer des enseignements que lui valait sa présence. Varin, de son côté, frappé de l'intelligence et des dispositions de cet élève de hasard, l'aidait de ses conseils et non seulement faisait de lui son collaborateur, mais lui prodiguait ses encouragements, l'assurant même « de la plus heureuse existence dans le monde des artistes ». ainsi que Poussin se plaisait à le rappeler vers la fin de sa carrière. Ces exemples et ces éloges enflammaient le jeune homme; ils avaient, sans doute, moins de prise sur ses parents qui, inquiets de son avenir, ne pouvaient consentir à se séparer de lui.

Varin parti. Poussin avait senti avec encore plus de vivacité son isolement et l'impossibilité où il serait désormais de se perfectionner dans son art. Renonçantôà convaincre sa famille, il se décidait, comme nous l'apprennent Kélibien et Bellori,à quitter en secret la maison paternelle et, avant la fin de 1G12, il s'enfuyait à Paris. Les plus dures épreuves l'y attendaient, bien faites pour triompher des résolutions d'une ànie moins vaillante. A peine avait-il trouvé, par hasard, les leçons de deux maîtres fort inférieurs à Varin. le flamand Ferdinand Elle et George Lallemand, de Nanc\'. D'après ce que nous dit de Piles, il n'avait d'ailleurs fait auprès d'eux que des stages de courte durée : trois mois chez le premier et un mois à peine chez le second. Poussin connut alors des années difficiles, durant lesquelles, exposé aux privations les plus pénibles, il dut accepter toutes les besognes, même les plus ingrates.

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