N. POUSSIN.. — LKS BERGERS D ARCADIE
Musée du Louvre. (Phot. Giraudon.)
des réductions, acquérant ainsi peu à peu une f^rande habileté dans ce genre de travail. Les (tuvres du Dominiquin, celles des Carrachc l'attiraient tour à tour; bien vite, cependant, il leur avait préféré celles du Titien, à raison de la beauté du coloris, de la richesse des inventions, de la poésie et de la force qu'il y remarquait dans l'interprétation de la vie et de la nature. UHommage à la Fécondité notamment, qui se trouvait alors à la villa Ludovisi (ce tableau appartient aujourd'hui au Musée du Prado', et le Triomphe de Bacchiis excitaient au plus haut point son admiration, comme ces deux chefs-d'œuvre avaient, vingt ans auparavant, mérité celle de Rubans.
L'admiration de Poussin pour le Titien se manifeste d'ailleurs avec évidence dans les fonds des premiers ouvrages qu'il peignit à Rome, car n'étant pas muni d'études suffisantes, c'est à lui qu'il emprunte ces fonds. Cette exaltation des tonalités et les contrastes, à la fois forts et délicats, qu'il établit, à son exemple, entre les bleus savoureux des lointains et les tons dorés de ses ciels et de ses végétations, nous les remarquons surtout dans les Bacchanales pour lesquelles il avait alors une prédilection particulière. En même temps que Poussin y laisse
paraître quelque chose de la verre endiablée dont parlait Marini. et dont il ne s'était pas encore tout à fait corrigé, l'éclat vraiment titianesque qu'il leur donne s'accorde avec le caractère de ces sujets et leur prête un charme singulier. On est étonné qu'à la puissance et aux oppositions heureuses de la couleur qui distinguent les œuvres de cette période, succèdent, dans la période suivante, des intonations volontairement amorties et parfois même un peu éteintes. De Piles, qui constate avec raison ce changement, avait déjà exprimé pareil regret dans la judicieuse appréciation qu'il fait du coloris de Poussin à cette époque. Après avoir, comme il convient, vanté le mérite de son dessin et « de tant d'autres parties nécessaires à la peinture », il ajoute, peutêtre avec un peu de sévérité : « Il est bien vrai qu'après avoir copié des ouvrages du Titien, ses tableaux en avaient quelque chose; mais ce n'en était que la superficie. Et s'il avait vraiment compris les maximes et les finesses du Titien, il en aurait profite et les aurait sans doute fait valoir.... S'il avait pénétré dans cette partie, ses derniers tableaux, qui sont les plus faibles en couleur, auraient dû être les plus forts'. »
Peu à peu, la réputation de Poussin avait grandi à Rome. Une petite aisance ayant succédé à la gêne, il pouvait enfin jouir de l'existence à la fois paisible et laborieuse qui convenait à ses goûts. Mais sa santé était restée fort ébranlée par les longues années de misère et de privations qu'il avait traversées. Durant une maladie survenue au début de son séjour, il avait reçu les soins empressés d'un honnête ménage de Français fixés en Italie, les Dughet, qui, émus de son isolement et de son courage, lui témoignaient la plus affectueuse sympathie. Touché luimême de leur bonté et désormais résolu à ne plus quitter Rome, Poussin avait demandé la main de leur fille aînée, Marie-Anne Dughet. qu'il épousait le i8 octobre 1629. Pendant les trente-cinq ans qu'ils vécurent ensemble, il devait trouver en elle la compagne la plus dévouée. Discrète, attachée à tous ses devoirs, elle maintenait en bonne ménagère l'ordre dans le modeste intérieur, s'appliquant à éviter à son mari tous les ennuis matériels qui pouvaient troubler son repos et nuire par conséquent à la production de ses oeuvres. Poussin, de son côté, était heureux de se sentir ainsi entouré. De plus en plus il s'attachait à sa