ÉTUDES DANS LA CAMPAGNE ROMAINE
nouvelle famille, et ses deux beaux-frères devenaient ses amis et ses élèves. Guidés par lui, Jean Dughct s'adonnait à la gravure et interprétait les œuvres de son maitre avec autant de talent que de fidélité, tandis que Gaspard acquérait bientôt une grande célébrité comme paysagiste et portait avec honneur le nom de Poussin qu'il joignait à son prénom de Guaspre, sous lequel il est plus connu.
Remplie par un travail assidu, la vie de Nicolas Poussin s'écoulait doucement. Dès qu'il l'avait pu, avec la petite dot de sa femme et les modestes économies qu'il avait faites, il s'était acheté une maison (via del Babuino\ qu'il habita jusqu'à sa mort'.
Sa renommée allait toujours croissant et il était maintenant en pleine possession de la faveur publique. Il aurait donc pu, à son gré, hausser le prix de ses tableaux et acquérir promptement la fortune. Mais avec sa modération et ses habitudes de simplicité, il se contentait d'un gain peu élevé, ne songeant pas plus à augmenter le train de sa maison qu'à thésauriser. Ennemi de l'ostentation et se contentant du strict nécessaire, il pouvait, en toute sincérité, répondre à un grand seigneur, le cardinal Massimi, qui le plaignait de ne pas avoir un seul domestique : « Gombien je vous plains davantage d'en avoir un si grand nombre! »
Par tout ce qu'elle offrait de secrètes affinités avec ses goûts et la tournure de son esprit, la campagne romaine était bien faite pour plaire à Poussin et de plus en plus il s'attachait à elle. Il en admirait la simplicité et les justes proportions, l'assiette de ses terrains, les belles sinuosités du cours du Tibre, la richesse de ses ombrages, la grandiose mélancolie de ses plaines incultes et, sous l'azur profond du ciel, les nobles profils des montagnes qui ferment l'horizon. Dans cet ensemble imposant tout est logique, harmonieux, d'un dessin net et souple, aussi expressif qu'agréable aux regards. La ville elle-même avait ce charme souverain qu'ont goûté depuis tant d'artistes épris de beautés que Poussin, le premier, avait ressenties et révélées. Avec ses monuments de tous les âges, avec la tristesse ou l'animation de ses places, avec son
I. L'acte de décès de Poussin désigne comme son lieu d'habitation la via Paolina; il ne s'agit pas ici de la via Paolina actuelle, située près de Sainte-Marie Majeure. La paroisse de San Lorenzo in Lucina où est enterré Poussin est, au contraire, dans le voisinage du Pincio. Dans cet acte, rédigé d'ailleurs sans aucun soin, le nom même de l'artiste est à peine reconnaissable sous la fausse transcription de « Péressin. »
,oo LES MAITRES DU PAYSAGE.
Forum, non pas cvcntré, fouillé dans ses moindres recoins, tel que nous le voj'ons aujourd'hui, mais avec l'aspect ancien et l'abandon de ce Campo Vaccino où, parmi les broussailles et les fûts gisants des colonnes, venaient paître les troupeaux, Rome lui fournissait d'innombrables sujets d'études et d'inspirations. Il avait là, sous la main, comme un répertoire complet de tous les éléments pittoresques qui font la vie et la poésie de la nature. Aussi, dans ses préoccupations comme dans ses tableaux, le paysage allait prendre graduellement une place toujours plus importante. Sans méconnaître la grandeur du peintre d'histoire, c'est à ce côté de l'œuvre et du talent de Poussin que nous devons surtout nous attacher ici. On commençait d'ailleurs autour de lui à consulter la nature avec plus de suite et à l'étudier de plus près qu'on n'avait fait jusque-là. Afin d'en noter sur-le-champ les effets, les formes et les couleurs. Poussin, dans ses promenades, ne manquait jamais de se munir d'un carnet de poche sur lequel il consignait en hâte ses observations. Avait-il plus de temps et voulait-il être mieux renseigné, il dessinait, le plus souvent à la plume, les silhouettes des objets et en marquait ensuite les principales valeurs au moyen d'un lavis de bistre. Janiais il n'a peint d'après nature et d'ordinaire même, les contours et les valeurs ne sont indiqués dans ses croquis que d'une manière expéditive, presque brutale, avec des oppositions d'ombres et de lumières qui contrastent violemment. Mais la sincérité absolue et la vivacité avec lesquelles sont données ces indications, attestent le plaisir et l'entrain que goûtait l'artiste en présence de la nature. Le nombre des dessins qu'il a faits airusi est considérable. Si sommaires qu'ils soient, ils contiennent l'essentiel des informations que Poussin prenait sur place et qu'il jugeait suffisantes. Il y suppléait à l'atelier, grâce à un esprit d'observation qui, de bonne heure très ouvert, devait de plus en plus se développer. Menées plus loin, ces études l'auraient peut-être gêné dans le travail de la composition pour lequel il entendait conserver toute sa liberté.
Un critique qui a beaucoup connu le maître et qui. à raison des rapports qu'il avait eus avec lui, lui témoignait autant d'admiration que de gratitude, Félibien' nous apprend <« qu'il peignait avec une pro-
I. Fclihien était à Rome en 1^47, en qualité de secrétaire d'ambassade, et s'occupait lul-mcme de peinture; il reçut alors des leçons de Poussin et se lia intimement avec lui.
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prêté extrême et d'une manière toute particulière. Il arrangeait sur sa palette toutes ses teintes, si justes qu'il ne donnait pas un coup de pinceau inutilement, et jamais il ne tourmentait ses couleurs ». Avec une pratique si simple et si méthodique, il semble que les tableaux de Poussin devraient être d'une conservation excellente. Malheureusement, il n'en est rien, et trop souvent leur aspect est devenu noirâtre et ter'ne. Si soigneux qu'il fût d'habitude pour tout ce qui touchait à la technique de son art, il ne s'est pas avisé que les préparations rougeàtres des toiles dont il se servait pousseraient au noir et détruiraient toute la fraîcheur des colorations qu'elles supportent. L'artiste, en employant ces toiles, était sans doute séduit par l'avantage que lui offrait leur ton moyen, sur lequel tranchent facilement les lumières ou les vigueurs qu'on y pose, ce qui lui permettait d'obtenir assez vite une indication sommaire de l'eft'et général. Un grand nombre de ses peintures ont donc souffert de cette pratique défectueuse, et les excellentes gravures qui en ont été faites du vivant même de Poussin, nous donnent mieux aujourd'hui l'idée de leur état primitif. Il n'y a pas, d'ailleurs, à faire effort pour juger ce que devait être le coloris de Poussin avant les détériorations que beaucoup de ses œuvres ont subies. Il suffît de considérer celles d'entre elles qui, peintes sur des toiles d'un apprêt différent, ont conservé leur premier aspect; celles de ses débuts, notamment, qui, inspirées par le Titien, gardent encore aujourd'hui quelque chose de l'éclat du maître vénitien, et plus tard aussi d'autres, telles que le délicieux Paysage aux deux nymphes de Chantill}', dans lequel la tonalité blonde, si délicate et si fine, ajoute au charme pénétrant de cette poétique composition.
Si, comme nous l'avons dit, les consultations que Poussin demandait à la nature dans ses dessins sont assez succinctes, du moins, au cours de l'exécution de ses tableaux, il restait en intime communication avec elle. Les promenades qu'il faisait chaque jour, avant et après son travail, n'étaient pas enti'eprises au hasard. Il les dirigeait à son gré dans la campagne afin d'étudier de plus près certains détails pittoresques qu'il devait placer dans l'œuvre dont il s'occupait. Tout en faisant à la nature ces emprunts, il était rare qu'il la copiât assez exactement pour qu'on puisse identifier les sites qui lui ont fourni des motifs. C'est à peine si l'on retrouve çà et là, dans quelques-unes de ses .
compositions, le lieu précis dont il s'est inspiré, ainsi qu'il l'a fait dans le 5a//// Malhicii du Musée de Berlin, oi^i il a reproduit, presque sans aucun changement, le paysage des environs de VAqiia acelosa. avec la courbe gracieuse qu'y décrit le Tibre. Mais, d'habitude, la campagne romaine n'apparait chez lui que modifiée et accommodée à ses idées.
De même que, dans ses tableaux de figures, il a banni du costume tout ce qui serait trop spécialement ethnique, tout ce qui aurait une date trop précise et qu'il s'en tient, pour la façon de vêtir ses personnages, à ces draperies flottantes qui peuvent aussi bien convenir aux sujets sacrés qu'aux fables antiques; de même, dans les motifs pittoresques qu'il choisit, il élague les détails et les accidents trop particuliers, quand il ne les trouve pas en harmonie avec ses conceptions. Sans grand souci de la couleur locale, il adapte à son gré ses paj'sages à l'esprit des épisodes traités par lui, qu'ils soient grecs ou romains, qu'ils aient pour théâtre l'Egypte ou la Galilée, ou même ces contrées fabuleuses dans lesquelles il place aussi bien les divinités de la mythologie que les apôtres et le Christ. Il lui suffit que le décor où se meuvent ses figures soit noble, riant ou austère, et qu'offrant un rapport intime avec son sujet, il serve à mieux en affirmer le caractère.
C'est cependant bien la campagne romaine qu'il a peinte. Elle apparaît dans son œuvre, non comme une abstraction, mais bien vivante, exprimée dans ses traits les plus significatifs. On sent qu'il l'aime et qu'il ne cesse jamais de se retremper dans son étude. Si Ton ne saurait y indiquer les lieux qui lui ont fourni ses motifs, elle est partout présente, avec sa force et sa grâce, avec les impressions profondes qu'elle a excitées en lui, et qu'il communique à son tour à tous ceux qui, l'ayant comme lui pratiquée, conservent intact le souvenir de ses beautés. Poussin, d'ailleurs, s'il a visité d'autres parties de l'Italie,, est resté insensible aux séductions qu'elles pouvaient lui offrir. Xi les splendeurs radieuses de la baie de Naples et de la Sicile, ni les aspects désolés des Apennins ne l'ont tenté. C'est aux environs de Rome qu'il a cherché et trouvé ses sujets d'étude: il est par excellence le peintre de la campagne romaine.
Grâce à la régularité d'une vie où tout était subordonné à son art. le talent du maître allait toujours grandissant et, avec lui, sa réputation.
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DEPART POUR LA FRANCE. io5
Il avait de nombreux admirateurs et, parmi eux, le Commandeur del Pozzo, son ancien patron, devenu son ami, continuait à l'entourer des attentions les plus délicates. Quand, en iGlio, lors de son premier voyage en Italie, Velazquez arrivait à Rome chargé d'acheter pour Philippe IV douze tableaux des peintres les plus célèbres de cette époque, son choix s'était porté sui" la Pcsle de Poussin; des difficultés
N. POUSSIN. OKI'HKE K T KURYDICK.
Musée Ju Louvre. {!*hot. Giraudon.)
de paiement étant survenues, ces tableaux n'avaient pas été envoyés en Espagne, et la Peste avait trouvé acquéreur à Rome même.
En France, Poussin n'était pas moins apprécié, et plusieurs amateurs, comme les trois frères Féart de Chantelou, non seulement se disputaient ses (euvres, mais étaient en relations suivies avec lui. Le désir d'attirer à Paris un artiste qui faisait tant d'honneur à notre pays, devait naturellement venir à l'esprit des gouvernants. Assez d'encouragements avaient été jusque-là prodigués à des étrangers; il était temps de tirer honneur d'un Français dont on pouvait être tier. Dès le commencement de i(>3(). les premières ouvertures étaient faites par le conseiller d'État de Noyers, oncle des frères Chantelou, afin d'engager Poussin à quitter Rome pour se fixer à Paris. Une lettre royale datée de Fontainebleau, le i8 janvier de cette année, le pressait de venir en France, et,
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avec les nombreux avantages qu'on lui promettait, il y avait là aussi pour lui un témoignage de sympathie dont il sentait tout le prix. Mais, si touche qu'il en fut, il prévoyait, bientôt après avoir accepté, les ennuis de toutes sortes qui l'attendaient dans la haute situation qui lui était proposée. A l'idée d'échanger sa tranquillité et ses habitudes de travail contre les tracas et les ennuis de la vie de cour, il ne peut se décider à quitter son cher foyer. Il ne comprend pas qu'il ait pu se lier par un engagement définitif. Dans ses lettres à ses amis de France qui le pressent, il épanche ses plaintes. Il essaie de se dégager, ou tout au moins de gagner du temps. Il allègue les tableaux qui lui sont commandés, qu'il a commencés et qu'il doit finir: il objecte sa santé chancelante; » il lui faudra retomber entre les mains de ces bourreaux de chirurgiens avant que de partir; » dans ces conditions, « s'acheminer par un long voyage et fâcheux en telle maladie, ce serait aller chercher son malheur avec la chandelle ». Ses objections sont inutiles; plus il se débat, plus on insiste. On lui fait entendre combien tous ces retards sont irrévérencieux, injurieux même; on en vient presque aux menaces, en lui parlant « des mains longues du roi ». De défaite en défaite, il bataille ainsi pendant deux années entières.
A la fin, pourtant, il faut céder, se mettre en route. Dans les premiers jours de janvier 1641, il arrive sain et sauf à Fontainebleau, où il est attendu et comblé de politesses. A Paris, aussi, il est choyé et conduit le soir même de son arrivée dans « le petit Palais », destiné à lui servir d'habitation. C'est une maison spacieuse, située en plein jardin des Tuileries, confortable et garnie de provisions de toute espèce, ayant elle-même comme dépendances, ainsi qu'il l'écrit aux siens. ^ un beau et grand jardin rempli d'arbres à fruits, avec une grande quantité de Heurs, d'herbes et de légumes, trois petites fontaines, un puits, une belle cour dans laquelle il y a d'autres arbres fruitiers.... J'ai des points de vue de tous côtés, ajoute le paysagiste, et je crois que c'est un paradis pendant l'été ». Il est traité avec les égards les plus flatteurs; le cardinal de Richelieu, auquel il est présenté par le surintendant de Noyers, l'embrasse et l'assure « du grand plaisir qu'il a de le voir ». Trois jours après, à Saint-Ciermain. c'est le loi. près duquel il est introduit par M. Le Grand, et « S. M., remplie de bonté et de politesse, daigne lui dire les choses les plus aimables et l'entretenir pendant une