RETOUR A ROME
dciiii-hcLiiX'. en lui faisant beaucoup de questions ». Puis, pensant au dépit qu'en ix'ssentira celui que le nouveau venu a supplanté dans sa lavcui-, il se tourne vers ses courtisans, en disant : « Voilà Vouet bien attrapé I » A son retour à Paris, on apporte à Poussin deux mille écus en or. dans une belle bourse de velours; viennent ensuite des cojiimandes de tableaux, de cartons de tapisserie et d'une importante décoration pour la grande galerie du Louvre.
Malgré ces honneurs et ces avantages, les regrets viennent bien vite à l'exilé. Il pense à sa petite maison de Rome, « à sa bonne femme », à son travail, aux quelques amis c]ui, partageant ses goûts, égayaient sa solitude. Après les gâteries des premiers moments, il se sent bien étranger dans ce lieu si nouveau pour lui; il s'y trouve trop en vue, environné de jalousies et d'embûches. Sa venue a dérangé bien des gens, froissé bien des amours-propres. Ce n'est pas seulement Vouet qui lui en veut; avec lui, bien d'autres ne pardonnent pas à Poussin la faveur dont il est l'objet. C'est, notamment, un certain Jacques Fouquières. Flamand d'origine, qui, avec des airs de matamore, vient réclamer comme un privilège la part importante qui lui a été promise dans les travaux de la grande galerie du Louvre, où il doit peindre « quatre-vingt-seize des plus belles et renommées villes du royaume ». Ivrogne et arrogant. Fouquières, en dépit de ses prétentions nobiliaires, est un homme d'assez mauvaise compagnie. Mais, tout en se moquant des allures de spadassin du « baron Fouquières », Poussin ne se sent pas fait pour ces luttes de compétitions violentes. Sa loyauté, le sentiment de sa valeur, son humeur tranquille se révoltent contre les intrigues auxquelles il est en butte. 11 souffre aussi de ces pertes de temps, des tâches, nouvelles pour lui, qui lui sont imposées. Il a hâte de retrouver son modeste intérieur, sa liberté, et aussi cette nature italienne dont, à distance, il comprend mieux tout le charme. La nostalgie le prend de tout ce qu'il a laissé là-bas; mais, tant qu'il peut, il patiente, occupant tous les instants de l'existence morcelée qui lui est faite. Un beau jour, cependant, il n'y peut plus tenir, et, pressentant bien qu'on s'opposera à son départ, il allègue l'état maladif de sa femme, le soin de quelques affaires personnelles restées en souffrance. Sous promesse de revenir à 'Paris, après avoir réglé toutes choses, il secoue le joug qui pèse sur lui, et, vers la lin de septembre 1642, il part pour Rome où,
io8 LES MAITRES DU PAYSAGE.
aprcs un petit séjour chez ses amis Stella, à Lyon, il arrive en compagnie de Ch. Lebrun, qui l'a rejoint en loute.
Le voilà désormais fixé et pour toujours. Il est heureux de reprendre le train coutumier de sa vie familiale et régulière, car il sait mieux, après en avoir été privé, les raisons qu'il a d'y tenir. Tout v est disposé pour le bon emploi du temps et subordonné à son travail. A peine est-il de retour, que les commandes abondent de nouveau. Sans se hâter jamais, il poursuit méthodiquement les taches qu'il n'a acceptées que parce qu'elles répondaient à ses goûts.
Non seulement, en eiîet, il aime à choisir ses sujets, mais il faut que ceux qui désirent avoir de lui quelque ouvrage lui agréent. C'est ainsi qu'il ne se résignera qu'à grand'peine. et après force instances, à peindre un tableau pour « Monsieur Scarron » qui. peignant lui-même un peu. avait connu Poussin à Rome en i()34 et désirait vivement avoir une de ses (euvres. Croyant se faire bien venir, il lui a envoyé « un livre ridicule de ses frénésies », et le niaitre épanche à ce propos sa bile, en termes d'une violence et même d'une grossièreté qui ne lui sont pas habituelles. Il lui en coûte de donner satisfaction à un homme qui l'a froissé en tournant en parodie cette antiquité qui lui est chère. Ses plaisanteries inconvenantes sur ce sujet sont pour lui comme une injure personnelle. « Il voudrait bien que l'envie qui lui est venue lui fût passée » et il le remet de mois en mois, comptant bien le lasser par ses défaites. A la fin pourtant, pressé par les sollicitations réitérées de Scarron, il est bien forcé de s'exécuter, et c'est à l'obstination du cul-dejatte que nous devons la belle composition du Rarisseiiieul de saint Paul. aujourd'hui au Louvre. Bien qu'il continue à peindre des épisodes empruntés à la fable ou à l'histoire et des sujets religieux tels que la double suite des Sacremeuls, il se sent de plus en plus attiré vers le paysage. Privé pendant deux ans de cette campagne romaine à laquelle il est si attaché, il reprend avec bonheur ses promenades dans Rome et les villas voisines, sur les bords du Tibre ou sous les allées couvertes d'Albano dont il a souvent dessiné les vieux arbres tout enguirlandés de lierre. « C'est dans ces retraites et ces promenades solitaires, nous dit Félibien, qu'il faisait de légères esquisses des choses qu'il rencontrait, comme des terrasses, des arbres ou quelques beaux accidents de lumière. »
LA COMPOSITION CHEZ POUSSIN. m
L'accord intime de tous les éléments pittoresques qui doivent entrer dans un tableau paraissait avant tout désirable à Poussin, car c'est par là qu'il voulait assurer son unité et la force de l'impression qu'il cherchait à produire. Aussi le travail de la composition était-il toujours l'objet particulier de son attention; c'est dans cette partie de son art qu'il a surtout excellé et qu'il est absolument supérieur. Vivant avec son idée, y pensant toujours, il cherche à en mettre en lumière les traits les plus saisissants. Il sait bien que de ce premier travail dépendra l'aspect de son œuvre. Si l'ensemble est bien conçu, fortement établi, harmonieux dans ses proportions, les détails y trouveront ensuite leur place naturelle. Ces détails chez Poussin font si étroitement corps avec la composition qu'on ne saurait les en distraire, ni les remplacer par d'autres. Très nombreux, ils sont subordonnés entre eux, suivant le degré d'importance ou d'etïacement qu'il convient de leur attribuer. Il faut quelque effort pour s'apercevoir de leur richesse, tant ils concourent à l'impression. La légende placée au bas de l'excellente gravure du Polyphèmc, par Etienne Beaudet, témoigne, dans son naïf langage, de l'heureux agencement de tous les détails si habilement réunis dans cette belle composition. « Ce Païsage fait connaître les lieux que Polyphème habitait en Sicile. La fraîcheur des eaux, l'ombrage des bois et la vue des prés entremêlés de terres labourables et bornés par des montagnes, par des rochers et par la mer rendent l'aspect de ce pays fort agréable, quoique un peu sauvage. On y regarde avec plaisir trois jeunes nymphes de fontaines, à demi nues et couronnées de roseaux, que deux satyres veulent surprendre. Un fleuve est assis d'un autre côté. Plus loin, des paysans labourent et bêchent la terre; de jeunes nymphes se baignent dans un ruisseau; un berger garde un troupeau de moutons. Et Polyphème, assis sur une haute montagne dont il couvre tout le sommet, regarde vers la mer et croit par ses chants et par le son de ses chalumeaux rustiques pouvoir charmer la belle Galathée dont les poètes ont feint qu'il était amoureux. »
De longtemps Poussin s'était exercé au travail de la composition et il en avait compris l'importance. Afin de mieux se rendre compte de la place qu'il attribuerait à ses figures et de la façon dont elles recevraient la lumière, habile comme il l'était à pétrir l'argile, il en faisait des modèles qu'il mettait ensuite au soleil, dans les conditions requises,