N. POUSSIN. APOLLON KT DAPHNK
Dessin du Musée du I.ouvrc. (Phot. Giraudon.)
Son génie, a)OUte-t-il, était tout poétique et les sujets les plus simples et les plus stériles devenaient intéressants entre ses mains. »
La force et la richesse de ses conceptions assure à Poussin une originalité spéciale et montre ce que vaut chez un maître l'excellence d'une des parties de son art, quand, d'ailleurs, il possède les autres à un degré suffisant. Son exécution, en effet, toujours honnête, égale et précise, lui permet de représenter nettement les choses, mais elle n'a rien de rare. Dans sa fermeté et sa correction, jamais elle^ne vise à la virtuosité. De même, sa couleur n'a qu'un éclat médiocre; il évite, en peignant, ces écarts extrêmes entre les lumières et les ombres, qu'on voit dans la pluparî de ses dessins. Il s'en voudrait d'attirer l'attention par quelque morceau de bravoure. « Il faut toujours, disait-il, que le dessin tourne au profit de la pensée; on ne doit y sentir ni la recherche, ni l'effort, et avant tout, il faut qu'il soit conforme à la nature des sujets. » C'est une satisfaction intellectuelle qu'il se propose surtout, c'est d'elle qu'il attend « cette délectation qui est la fin de la peinture ». D'autres auront été plus peintres, dessinateurs plus pénétrants ; ils auront mis plus de mouvement dans les figures, plus d'élégance et de grâce dans leurs
types. Aucun n'aura exprimé avec plus de goût, d'ordre et de clarté, la beauté des ensembles, l'heureux groupement des attitudes, l'éloquence des expressions. Énumérant lui-même les qualités qu'il estime nécessaires à l'artiste, il semble que Poussin trace son propre idéal, en insistant sur celles qui lui paraissent les plus désirables : « D'abord la disposition, puis l'ornement, la grâce, la vivacité, la vraisemblance et le jugement partout. Ces dernières parties, dit-il, sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver, ni cueillir, s'il n'est conduit par le destin. »
Pour acquérir ces précieuses qualités, pour progresser toujours, Poussin » n'avait rien négligé ». Avec la haute idée qu'il se faisait de son art, de plus en plus, il s'\- absorbait tout entier, (^'est une œuvre d'art aussi, et la plus accomplie, que cette vie si bien conduite, si exemplaire dans sa parfaite unité, et la grandeur de ce caractère si droit et si ferme commande le respect. Son désintéressement était extrême. A l'un de ses admirateurs qui, très satisfait de l'œuvre qu'il vient de recevoir, lui fait tenir plus que le prix convenu, il renvoie tout ce qui dépasse la somme primitivement arrêtée. Il n'a pas plus de goût pour les honneurs que pour l'argent, et n'aime rien tant que la simplicité d'une existence volontairement retirée. « Le repos et la tranquillité d'esprit, disait-il, sont des biens qui n'ont pas d'égal », et, au milieu des bouleversements de l'Europe, il se trouve heureux « de pouvoir se mettre à couvert dans quelque petit coin pour suivre la comédie à son aise ».
Ainsi libéré de toutes les passions, de toutes les ambitions où tant d'autres se consument et qui les poursuivent à leur travail, quand il est assis devant son chevalet, rien ne vient troubler sa pensée, ni amoindrir son effort. Il peut être tout à ce qu'il fait. 11 n'a pas à forcer sa verve; il ne songe qu'à la régler, à ne pas en abuser. Posément, sans hâte comme sans arrêt, il va d'un bout du tableau ii l'autre. Chaque jour, il se fixe une tâche et méthodiquement il l'accomplit. « La lumière qui éclairait ses pensées, dit de lui Félibien, était uniforme, pure et sans fumée. »
Le portrait de Poussin que nous avons au Louvre montre très justement l'homme qu'il était. C'est un peu malgré lui qu'il l'a peint pour contenter M. de Chantelou. Quoiqu'il eût trouvé peu de plaisir à le
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faire et qu'il y eut consacré quelque temps, il est ennuyé que son ami veuille le lui pa\er, car il aurait désiré le lui donner comme un souvenir. Le voilà bien, avec sa- solide charpente, sa mâle figure vue presque de face, son regard loyal et pénétrant, sa physionomie placide et modeste, « aspelto modesio », dit Belloii; avec cet air de force et d'autorité qu'a aussi son talent. Sous ces dehors paisibles, on sent une àme restée ardente, mais toujours maîtresse d'elle-même.
En avançant en âge, l'artiste avait conservé intactes sa vaillance et sa fécondité. Plus que jamais, il aimait la nature et vivait en commerce intime avecelle. Un Français fixé à Rome, dom Bonaventure d'Argonne, qui avait connu Poussin chez le cavalier del Pozzo, cite à ce propos un détail d'une bonhomie et d'une naïveté charmantes, quand il dit l'avoir rencontré « déjà vieux, parmi les débris de l'ancienne Rome, rapportant dans son mouchoir des cailloux, de la mousse, des tieurs et d'autres choses semblables qu'il xoulait peindi'e exactement d'après nature. « C'est le moment, du reste, de ses meilleurs passages, les Effets de la petir^ Dio^ènejelmil son éciielle, et Orphée et Eurydice, une de ses compositions les plus accomplies et qui, suivant la remarque de Delacroix, « présente si bien et d'une manière si touchante, ces contrastes éternels de la joie et de la tristesse, avec le divin chanteur assemblant autour de lui les nymphes et les bergers tout étonnés du charme de sa lyre, tandis qu'Kurydice. sur le devant du tableau, saisie d'un IVoid mortel par la piqûre du sei'pent. laisse échapper les tieurs de sa corbeille ». Comme d'ordinaire, la campagne romaine a fourni le cadre de l'épisode virgilien; le Pénée, ici, c'est le Tibre; dans la tour massive, d'où s'échappent les fumées épaisses, qu'à l'exemple du Titien, Poussin fait tourbillonner dans l'atmosphère, on reconnaît le souverjir évident du château Saint-Ange; enfin c'est le profil du Soracte, encore couvert d'un reste de neige, qui se dresse à l'horizon.
« A vivre comme il le faisait avec les anciens, a dit Re\nolds, Poussin a pris l'habitude de penser comme eux. » Mais Wlrcadie, qu'il a représentée dans une de ses compositions les plus célèbres, est plutôt celle des poètes que des pasteurs. Avec ses belles proportions, cette nature majestueuse et un peu austère convient aux sages et aux héros : elle semble la confidente discrète de leurs pensées, l'inspiratrice de leurs actions et, dans les figurations de l'antiquité, qui, jusque-là, nous avaient
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été proposées, il ncn est pas qui répondît mieux à l'idée qu'on se faisait d'elle.
Quoique Poussin ait de bonne heure quitté la F'rance et vécu loin d'elle, il est cependant resté bien Français et de son temps. <■ Ce jugement partout », qu'il réclame du peintre, n'est-ce pas la même chose que « ce sens commun >< que, avec sa (lère modestie, Corneille disait être « toute sa règle »? Aussi, quoiqu'il ait eu à l'étranger bien des admirateurs, — et parmi eux, le Bernin dont l'art pompeux et magnifique semble en opposition avec la sobre gravité du maitre des Andelys, — c'est encore chez nous qu'il a trouve les meilleurs juges, ceux qui pouvaient le mieux comprendre tout son génie. De son vivant, ce n'étaient pas seulement ses amis parisiens qui prônaient son talent, mais l'autorité dont il jouissait était telle que Colbert et Louis XIV ne manquaient pas de le consulter sur la plupart des questions qui avaient trait au développement de Part dans notre pays. Après une éclipse momentanée durant le cours du xvin° siècle, qui, avec ses raffinements d'élégance un peu frivole, n'était guère en mesure de goûter Poussin, il a, d'un consentement unanime, repris sa place au premier rang de notre école. Les artistes les plus divers, ceux qui ne semblent pourtant pas avoir avec lui grande affinité, se sont accordés pour le louer. Delacroix. qui a parlé de lui avec une chaleur enthousiaste, le considère comme un des novateurs les plus hardis que présente l'histoire de l'Art, presque comme un révolutionnaire. Pour des motifs très différents, des peintres fort dissemblables, Corot, Millet, et plus près de nous encore. Puvis de Chavannes, Cazin et bien d'autres qui, comme eux, ont voulu mettre quelque signification dans les images qu'ils ont tracées de la nature, ont vécu avec ses œuvres et y ont trouvé leur profit.
On le voit, ce langage fort et sensé, cette richesse d'invention et cette haute probité ont jusqu'à notre temps rencontré chez les plus éminents de nos artistes des approbations aussi légitimes qu'imprévues. C'est donc bien à tort qu'on a essayé de déprécier cet art sous le nom d'académique, comme si Poussin devait être responsable de ce que, après lui des imitateurs vulgaires ont prétendu nous faire accepter comme la continuation de son style et de ses doctrines. Les enseignements qu'il demandait k la nature sincèrement consultée, transformés par ses indignes successeurs en formules abstraites, ne pouvaient produire chez
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eux qu'un art factice et de seconde main, aussi insignifiant que faux, réduit à des procédés conventionnels et à des recettes apprises. Un tel
GUASPRK POLSSIN. LA VOCATION D ABRAHAM.
National Gallcry. (l*hot. Hanfstacngl. )
art n'a rien à voir avec les inspirations vivantes du maître des Andelys. Si parfois, comme le remarque Delacroix, « il a peut-être donné à Tidée
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un peu plus que ne demande la peinture », il n'y a pas à craindre que. de notre temps, il ait sur ce point trop d'imitateurs. Les fondements de son art sont solides et ses racines plongent profondément dans la nature.
Confiant dans sa voie, Poussin restait jusqu'au bout fidl-lc au programme que de bonne heure il s'était tracé et il devait à son travail les seuls adoucissements que pût accepter une vieillesse assez attristée. Les épreuves ne lui avaient pas manqué. Sa santé était de plus en plus ébranlée et il avait successivement perdu quelques-uns de ses amis les plus chers. Le i(> novembre 1664, « sa bonne femme déjà alitée pendant neuf mois, » lui était enlevée, alors « qu'il avait le plus besoin de son secours, le laissant chargé et plein d'infirmités de toutes sortes. On lui prêche la patience, ce remède à tous les maux: il la prend comme une médecine qui ne coûte guère, mais qui ne guérit de rien. » Tant qu'il le peut, le vaillant artiste s'obstine à sa tâche; mais sa main lui refuse presque le service. Le tremblement dont elle est affectée se reconnaît dans les traits un peu incohérents de ses dessins et dans l'aspect même de son écriture, autrefois si ferme et si correcte. Sa touche est devenue plus lourde et plus hésitante, alors que son esprit a conservé toute sa vigueur et ses créations tout leur charme. Il souhaiterait encore pouvoir se surpasser dans l'exécution d'un tableau que lui a commandé M. de Chantelou. « On dit. lui écrit-il (24 décembre 1657) que le cygne chante le plus doucement lorsqu'il est voisin de la mort: je tâcherai, à son exemple, de faire mieux que jamais; ce peut être le dernier service que je vous rendrai. » C'est à ce moment, en effet, que, par un juste privilège de cette existence si bien conduite, il peignit la suite des Quatre Saisons que nous avons au Louvre et dans laquelle la diversité des sujets et la franchise des impressions attestent la souplesse et la force persistante de son génie. Quant à son dernier tableau, Apollon et Daphné (également au Louvre) laissé par lui inachevé, c'est assurément une de ses compositions les plus poétiques. Sous le ciel bleu, ces bouquets d'arbres entre lesquels on découvre des côtes boisées, ces sources qui s'épanchent de tous côtés, les troupeaux qui s'y abreuvent par cette tiède journée, et dans ce nid de verdure et de fraîcheur, parmi ces divinités bocagères qui y reposent. Apollon tenant h la main sa lyre et au-dessus, Daphné gracieusement étendue entre les branches d'un jeune