‹ Les maîtres du paysageChapitre 39 sur 193 · GUASPRE POUSSIN · texte numérisé non relu

GUASPRE POUSSIN

chcne, toute cette nature riante et ces figures amoureusement groupées semblent l'reuvrc de la pleine maturité et non de la vieillesse du maître. Bientôt cependant, son état s'étant aggravé, il devenait incapable de peindre. A grand effort, « il lui fallait huit jours pour écrire une méchante lettre, peu à peu, deux ou trois lignes à la fois ». Malgré tout, de sa pauvre écriture incertaine et tourmentée, il offre encore ses services à son ami et quand décidément ses forces le trahissent, il voit venir la mort tranquillement, chrétiennement. Jusqu'au bout courageux, a\'ec cet esprit d'ordre qu'il eut toujours, il prend, dans le plus grand détail, toutes ses dispositions pour régler le partage de sa petite fortune et le soin de ses propres funérailles. Il veut être enterré « sans aucune pompe », dans son église paroissiale de San Lorenzo in Lucina, à laquelle « on donnera raisonnablement tout ce qu'on lui devra, et pas autre chose ». Après six semaines de souffrances et presque d'agonie, il meurt le 19 novembre i665, laissant dans son art comme dans sa vie l'exemple le plus rare et l'accord le plus accompli de toutes les qualités du peintre et de toutes les vertus qui font l'honnête homme.

On pourrait s'étonner que, dans la répartition prescrite par lui de son avoir entre les héritiers qu'il désigne. Poussin n'ait pas cité le nom de Gaspard Dughet, son beau-frère; mais, avec une bonté presque paternelle, il l'avait mis auparavant en état d'amasser quelque aisance dans l'exercice de son art. Moins âgé que lui de dix-huit ans, le Guaspre avait été initié par ses leçons à la pratique du paysage, et non content de dessiner dans la campagne comme son maître, il peignait aussi d'après nature. Mariette, qui nous renseigne à ce sujet, nous apprend, en effet, « qu'un petit âne, qui était son seul domestique, lui servait à porter tout son attirail de peinture, sa provision et une tente pour pouvoir travailler à l'ombre et à l'abri du vent. » Doué comme il l'était, le Guaspre avait fait des progrès si rapides qu'au bout de deux ans il avait lui-môme des élèves, et afin d'être plus à même de profiter des ressources d'étude que pouvaient lui offrir les environs de Rome, il s'était disposé des installations à Tivoli et à F'rascati. Aussi passionné pour la chasse que pour les beaux sites, il parcourait ensuite l'Italie en quête des paj's à la fois les plus giboyeux et les plus pittoresques. Les musées de Florence, de Londres, de Munich, de Saint-Pétersbourg et le

Louvre possèdent de ses ceuvies, mais cest à Rome surtout que se trouvent les plus remarquables, fresques, tableaux ou peintures à la détrempe. Comme celle de Poussin, sa couleur a souvent noirci, car. à son exemple, il s'est aussi servi pour ses toiles d'une préparation faite d'une argile rougeàtre qui devait en altérer les tonalités. Sa virtuosité était telle qu'en un jour il était capable de brosser un grand tableau. En général, ses meilleurs ouvrages sont les plus simples, ceux qui nous montrent quelque promeneur solitaire dans un bois de chênes verts, une nappe d'eau tranquille avec des pâtres groupés sur ses bords, comme la l'ocation d'Abraham de la National Gallery, ou cette Tcmpèk'. qu'a si largement gravée Vivarès. avec un coup de soleil blafard et des arbres déjà secoués par le vent. Toutes ces peintures témoignent, d'ailleurs, du nombre et de la vaiiété extrême des études que le Guaspre avait amassées et dont il se plaisait à combiner entre eux les divers éléments, avec une facilité parfois excessive. Trop souvent, en effet, il s'abandonne à sa verve exubérante et accumule dans une même composition une foule d'accidents groupés sans grand choix, parfois même sans aucune vraisemblance. Il y a loin de là à l'unité puissante, aux belles proportions, à la force expressive de Poussin, et cette surcharge d'ornements inutiles et incohérents montre plus de paresse d'esprit que de richesse d'imagination. Peu à peu à l'étude sincère de la nature, l'artiste substitue ces procédés d'effet et ces repoussoirs commodes dont la banalité finit par s'accuser.

La pauvreté et l'insignifiance de ces œuvres conventionnelles éclatent de plus en plus chez les successeurs et les imitateurs du Guaspre. Elles s'accordent, du reste, avec la façon de comprendre et de traiter la nature en France, à cette époque. On en pourrait recueillir dans notre littérature des témoignages aussi nombreux que concluants. Sauf chez La Fontaine, en effet, le sentiment de la nature est à peu près absent chez les écrivains du grand siècle, fidèles interprètes sur ce point des idées de notre société polie. Les arabesques compliquées des buis qui forment la décoration des parterres, et dans les jardins les salles de verdure, les labyrinthes, les charmilles régulièrement taillées, les ifs façonnés en formes de vases ou d'ornements de toute sorte, montrent assez quel était le goût de ce temps. Malherbe, à propos des embellissements exécutés par Henri IV dans les résidences rovales loue surtout le

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