CLAUDE LORRAIN
roi d'avoir « aux miracles de l'art fait céder la nature ». Dans une ancienne description de la forêt de Fontainebleau, les endroits les plus vantés sont : la Table du Grand-Veneiii\ « à laquelle conduisent des avenues plantées d'arbres en éventail », et le Carrefour de lEtoile, « tout entier tapissé d'une charmille qu'un jardinier spécial a mission d'entretenir». Lorsque Louis XIV, attiré à Fontainebleau par sa passion pour la chasse, y entraîne à sa suite les belles dames de la Cour, fort peu sensibles aux beautés de la forêt, il essaie en vain de charmer leurs ennuis en les faisant accompagner de « ses petits violons » dans leurs promenades. Enfin, c'est sans y prendre garde que Molière, qui
avait déjà parlé des « rochers affreux et de la grotte effroyable » qui figurent dans un des intermèdes de Psyché, donne, à propos du décor du prologue du Malade imaginaire, cette indication d'une ingénuité significative : « Le théâtre représente un lieu champêtre et néanmoins fort agréable. »
CLAUDK LORRAIN. ICTUDK D ARBRES.
British Muséum. (Phot. Braûn, Clément et Cie.)
A côté de Poussin et presque du même âge que lui, un autre Français, Claude Lorrain, fixé également à Rome, devait, en se consacrant
exclusivement à la peinture de paysage, mériter, comme lui, sa place parmi les premiers et, dans un sens très différent, exercer une inHuence profonde sur son art. Le nom de Lorrain qu'il aimait à prendre luimême et qu'il honora par son talent aussi bien que par son caractère, Claude Gellée le doit, on le sait, au lieu de sa naissance. Né en iGoo, dans le petit village de Chamagne. situé au bord de la Moselle, il était le troisième des cinq fils issus du mariage de Jean Gellée et d'Anne Padose. La condition de sa famille était des plus humbles et le peu de dispositions que l'enfant montrait pour l'étude n'était pas de nature h faire présager sa glorieuse destinée. Envoyé de bonne heure à l'école, il ne profita guère des années qu'il y passa. D'après les quelques lignes qu'on a conservées de son écriture, on peut affirmer que l'orthographe ne fut jamais son fort. Nous pouvons donc nous en rapporter entièrement sur ce point aux assertions de Sandrart : Claude était et devait rester jusqu'à la fin de sa vie fort ignorant : Scienlia valde mediocri.
Chargés de famille comme ils l'étaient, les parents de Claude ne pouvaient pas prolonger beaucoup le temps consacré à l'instruction d'un enfant qui s'y montrait si rebelle. Ils le mirent donc en apprentissage chez un pâtissier. Mais, peu après, Claude, alors âgé de douze ans. étant devenu orphelin, fut recueilli par un de ses frères aînés, Jean Gellée, qui exerçait à Fribourg-en-Brisgau la profession de graveur sur bois et qui lui donna quelques leçons de dessin. Pour que l'on songeât à diriger dans ce sens un garçon qui, d'après le peu d'aptitude qu'il avait montré à l'école, devait sembler assez borné, il fallait évidemment qu'il eut manifesté déjà quelque signe de sa vocation.
Cette vocation, d'où avait-elle pu lui venir? Son amour de la nature, qui le lui avait inspiré? Ses biographes sont muets à cet égard. Pour nous, nous en avons la conviction, c'est à ces premières années, si stériles pour son instruction élémentaire, c'est à ce charmant pays de Chamagne où elles s'écoulèrent, qu'on en doit reporter le bénéfice et l'honneur. Ayant eu, à plusieurs reprises, l'occasion de parcourir cette aimable contrée, j'ai été frappé des ressemblances formelles que j'y rencontrais, presque à chaque pas, avec quelques-uns des motifs favoris de Claude. En associant plus tard à ses compositions italiennes ces aspects familiers de son pays natal, ces souvenirs de la Lorraine lui rappelaient sans doute les jours d'enfance où, échappé de l'école, il
COMMENCEMENTS DIFFICILES. i23
avait senti son àme s'ouvrir à la grâce de ces spectacles et en avait vaguement compris la beauté.
En tout cas, les enseignements que Claude trouva près de son frère aîné furent certainement bien modestes. Celui-ci se bornait, en effet, à exécuter quelques dessins de feuillages ou d'arabesques destinés probablement à la broderie qui, déjà à cette époque, formait un des principaux produits de cette partie de la Lorraine où les deux frères étaient nés. Mais les progrès de l'enfant avaient été, sans doute, assez rapides pour donner confiance à ceux qui l'entouraient et pour décider de sa carrière. Toujours est-il qu'un an après, un de ses parents, qui se livrait au commerce des dentelles, passant par Fribourg pour se rendre à Rome, oii l'appelaient ses affaires, oifrit de l'emmener avec lui, afin qu'il put y trouver les ressources nécessaires à son instruction artistique.
Le moment et le lieu étaient propices. Outre les chefs-d'œuvre de l'antiquité et de la Renaissance qui, depuis longtemps, en recommandaient le séjour aux gens de goût, Rome présentait alors pour un jeune peintre aussi épris de la nature que l'était Claude, un attrait particulier. Le paysage, que bientôt il allait illustrer, y était déjà cultivé comme un genre spécial, et comptait d'assez nombreux adeptes. Mais son parent ayant quitté l'Italie, les modiques ressources dont il pouvait disposer se trouvèrent bien vite épuisées. C'est Baldinucci qui nous apprend qu'il avait dû lui-même s'éloigner de Rome à ce moment, pour faire à Naples un séjour de deux ans, travaillant sous la direction d'un médiocre peintre de paysage, originaire de Cologne, et nommé Godefroi Wals.
Dès iGkj cependant, le Lorrain était de retour à Rome, car nous l'y voyons à ce moment employé chez le cardinal Montalto à des travaux de décoration dont la direction était confiée au peintre Agostino Tassi, à qui Wals, son élève, l'avait probablement recommandé. L'honneur d'avoir été le maitre de Claude préserve seul aujourd'hui le nom de Tassi d'un oubli complet. C'était cependant alors un peintre assez en vue, mais sur lequel ses contemporains ou ses biographes nous apportent les témoignages les plus contradictoires. Pour recevoir ses leçons, Claude, pressé par le besoin, avait dû se contenter auprès de lui de la plus humble situation. Outre la préparation de ses couleurs, le nettoyage de ses pinceaux et de sa palette, il lui fallait s'occuper du
service de la maison qui, avec les soins à donner au maître, comprenait le pansage d'un clieval que celui-ci avait à l'écurie. Sandrart, à qui nous devons ces détails, les tenait de Claude lui-même, qui, loin de rougir de ces souvenirs, prenait plaisir à les rappeler, alors qu'il avait déjà acquis quelque célébrité. Par sa bonne volonté, par les dispositions qu'il manifestait, le jeune domestique s'élevait peu à peu au rang de collaborateur et son talent était utilisé par son patron dans la décoration de palais où les frères Brii avaient laissé eux-mêmes des ouvrages importants dont la vue et l'étude purent lui être profitables. Mais, en i()2i,Tassi, ayant perdu son protecteur par la mort de Paul V, se trouva lui-même dans une situation assez difficile. La part de collaboration et, sans doute aussi, les gages alloués à son serviteur en furent naturellement très réduits. Pressé de nouveau par la misère et se voyant dans l'impossibilité de se consacrer de plus en plus à son art, ainsi qu'il l'aurait voulu, Claude conçut à ce moment l'idée de retourner dans son pays, où il espérait trouver un emploi plus honorable et plus fructueux de son talent.
La cour de Lorraine jouissait en Europe d'un renom de luxe et de goût que ses ducs s'appliquaient à mériter. Imitant leurs voisins de Bourgogne, dont ils avaient si puissamment contribué à abattre la puissance, ils inauguraient à leur tour les traditions d'élégance et d'amour des arts qui, jusqu'à Stanislas, devaient se continuer à Nancy. Ils ne cessaient pas d'attirer auprès d'eux des artistes célèbres ou d'encourager ceux qui étaient nés dans leurs États. Après avoir produit un sculpteur tel que Ligier Richier, la Lorraine comptait alors des peintres et des graveurs comme Bellange, Deruet, Henriet et Jacques Callot. Si Claude n'avait pu connaître aucun de ces artistes en Italie, il savait du moins que les arts étaient en honneur à la cour de Lorraine et qu'il avait quelque chance de s'y créer une situation. Il se décida donc à quitter Rome vers la fin d'avril i()23, et, en passant par Venise, le Tyrol, la Bavière et la Souabe, il regagna son pays natal. Un de ses parents, ami de Deruet, l'ayant mis en relations avec cet artiste qui jouissait de la faveur du duc Charles III, Claude fut employé à la décoration de la chapelle des Carmes, à Nancy, et chargé d'abord d'y peindre des figures, puis des ornements d'architecture. Mais ce genre de travail ne convenait guère à son talent et il en fut tout à fait dégoûté à la uite
d'un accident qui avait failli être mortel à Fun de ses compagnons, occupé sur un échafaud voisin du sien. A distance d'ailleurs, les séductions de la nature italienne lui revenaient en foule à l'esprit, et avec elles, le charme de la liberté dont les ai'tistes jouissaient à Rome et l'émulation qu'ils y trouvaient. 11 résolut donc, vers le milieu de l'année i()27, d'abandonner de nouveau sa patrie, et ce fut, cette fois, pour ne plus }■ revenir.
Agé de vingt-sept ans, Claude rentrait dans Rome, deux ans après l'avoir quittée, encore inconnu, et probablement aussi misérable. N'y avait-il pas de quoi décourager une vocation à laquelle il avait déjà fait tant de sacrifices et dont il semble que des épreuves et des mécomptes si nombreux auraient dû le détourner? Pourtant, loin de se rebuter, il s'était aussitôt remis à l'étude avec une nouvelle ardeur. Ce qu'il avait appris jusque-là chez ses dift'érents maîtres était peu de chose. Mais s'il n'avait pas tiré grand profit des enseignements d'autrui, il avait été plus heureux dans ceux qu'il demandait directement à la nature. C'est de ce moment de sa vie que datent, en effet, ces études désintéressées et opiniâtres qui, en mûrissant son talent, allaient enfin lui assurer, avec une existence moins difficile, une réputation bien méritée; c'est aussi sur cette période de son développement artistique que nous commençons à avoir des renseignements plus détaillés recueillis par un témoin qui mérite toute notre confiance.
En même temps que Claude rentrait à Rome, un jeune artiste 3' arrivait qui, pendant les huit années qu'il passa en Italie, devait contracter avec lui une étroite amitié. Comme Elsheimer, Joachim de Sandrart était né à Francfort. De six ans plus jeune que Claude, il avait eu une existence singulièrement plus facile. Sa famille était noble et l'aisance dont elle jouissait lui avait permis, quand il avait voulu s'adonnera la peinture, de trouver toutes les ressources d'instruction qu'il pouvait souhaiter. Aimable, inspirant bien vite sympathie et confiance à ceux qu'il approchait, Sandrart fut de bonne heure en mesure de recueillir sur un grand nombre de peintres de son époque, des informations qui font le principal intérêt du livre consacré par lui à l'histoire de son art'.
Sans viser à devenir paysagiste, le jeune Allemand, séduit parla nature
I. Academia nobilissimae artis pictoriae, Nuremberg, i683, in-f".
italienne, trouvait dans la campagne romaine une foule de données pittoresques qui pouvaient servir heureusement de cadre aux scènes historiques qu'il aimait à peindre. Les environs de Tivoli lui fournissaient en abondance ces éléments d'étude dont il cherchait à remplir sa mémoire et ses cartons. C'est là qu'un beau jour, parmi les rochers, il eut l'occasion de rencontrer Claude. Entre les deux jeunes gens la connaissance fut bientôt faite et l'intimité devint étroite.
Unis par un amour pareil de la nature, ils prenaient plaisir à se retrouver pour travailler ensemble dans la campagne ou dans ces belles villas qui, aux portes mêmes de Rome, offrent aux peintres les motifs les plus pittoresques, notamment dans les jardins du prince Giustiniani, dont les grands arbres et les eaux courantes étaient justement admirés. Peu à peu leur attachement devenant de plus en plus vif, ils échangeaient entre eux leurs meilleures études, en gage d'une amitié réciproque. Sociables comme ils l'étaient tous deux, ils formaient le centre d'un groupe de paysagistes qui se joignaient à eux dans leurs excursions, surtout des Hollandais, que Sandrart avait pu connaître à Utrecht pendant qu'il y fréquentait l'atelier de Honthorst, et qui, presque tous, allaient devenir les sectateurs ou même les élèves de Claude. Mais celui-ci était désireux d'étendre son champ d'étude et de varier les données de ses paysages. Avec Tivoli, ses stations favorites étaient Ariccia, Frascati et Subiaco; ou bien, sans trop se soucier de la malaria, il poursuivait ses pérégrinations à travers les marais Pontins, le long de cette côte enchanteresse qu'embellissent des cours d'eau nombreux, descendus des montagnes voisines. Sans doute, plus d'une fois aussi, il voulut revoir cette baie de Naples, dont il connaissait déjà les splendeurs, mais d'où, maintenant qu'il était en pleine possession de son talent, il avait espoir de rapporter un plus riche butin.
Ces diverses stations d'étude, on peut en suivre la trace dans les dessins de Claude, dont le Louvre, le musée Teyler à Harlem et la belle collection de M. J. P. Heseltine, possèdent de remarquables spécimens. De ces dessins, les uns sont e.xécutés à la hâte, comme ceux de Poussin, en quelques traits d'une vivacité un peu sommaire: les autres, plus soignés, précis et pleins de charme, sont cependant toujours faits d'entrain et librement. Au début, on avait pu reprocher à l'artiste quelque lourdeur dans ses premiers plans, et aussi la végétation massive de